‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 123 sur 170 · Terluli., Advers. Marcion., I, i. Cf. Apologet., xviii · texte numérisé non relu

Terluli., Advers. Marcion., I, i. Cf. Apologet., xviii

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beaucoup d'estime *, l'uu a tout à fait disparu, et l'autre s'est afl'aib'.i, saus qu'on puisse le reprocher bien sévèrement au traducteur : car il y a une double difficulté, je dirais volontiers une double impossibilité, à rendre parfaitement Eschyle en notre langue, en notre langue poétique, en notre lan^^ue tragique surtout. Le style de notre tragédie, tel que l'ont fait progressivement Racine et Voltaire, et le goût de la société française, est, dans ses hardiesses, d'une réserve, et dans sa vérité, d'une dignité, qui lui rendent presque impossible de suivre les allures de la tragédie grecque, et particulièrement de la tragédie d'Eschyle. Gomment, d'une part, atteindre à ces figures d'une grandeur démesurée, d'une audacieuse incohérence, a ces mouvements tumultueux et désordonnés, à ce langage, enfin, extraordinaire et inouï, par lequel Eschyle tâche de se proportionner au gigantesque sujet de la lutte de l'homme, et quelquefois des dieux, contre la destinée? Gomment, d'autre part, se rabaisser à ce ton naïf, simple, voisin des entretiens ordinaires, qui est comme le point de départ du poète, le sol d'où son vol d'aigle s'élance. Je sais bien que nous sommes en quête aujourd'hui d'une élévation et d'un naturel inconnus à nos pères; mais nous ne les avons pas encore trouvés, et, en attendant cette découverte, qui tarde un peu, le traducteur que je vais citer a fait sagement peut-être de s'en tenir aux procédés de versification et de style qui sont dans le génie de notre langue, au risque de paraître quelquefois, cela était à peu près inévitable, tantôt trop pompeux, tantôt trop timide.

Ainsi, il me semble que le mensonge des offres généreuses faites par l'égoïste et timide Océan, et la raillerie de Prométhée, qui n'est point sa dupe, la partie comique, si on peut le dire, de la tragédie d'Eschyle, s'effacent et disparaissent dans les vers suivants, sous le sérieux et la pompe

1. Prométhée enchaîné, tragédie d'Eschyle traduite en vers français par J, J. Puech, professeur agrégé de l'Université au collège royal de Saint-Louis, Paris, 1838.

d'un langage trop conforme, et qui ne pouvait guère ne pas Têtre, à celui de notre tragédie :

PROMÉTHÉE

De tout ce que j'ai fait complice audacieux, Ta restas impuni.... Combien tu fus heureux Mus cess3 de vouloir flécliir ce dieu terrible. Ta n'en obtiendras rien : son cœur est insensible.... Ta pourrais bien gémir d'être venu vers moi.

l'océan.

Ta conseilles, ami, les autres mieux que toi. J'en ai dans ton malheur une preuve certaine. Mais ne réprime pas le zèle qui m'entraîne. Jupiter, j'en suis sûr, se rendant à mes vœux. T'affranchira bientôt de ces injustes nœuds.

PROMÉTHÉE

Je loue et je louerai toujours un si beau zèle ;

Aux devoirs d'un ami tu n'es pas infidèle.

Mais ne fais rien pour moi ; car, malgré ton désir .

Tes généreux efforts ne pourraient me servir.

A l'abri du danger demeure avec prudence.

Je suis bien malheureux; mais, malgré ma souffrance.

Le mal des autres dieux ne me réjouit pas.

Le traducteur a légèrement faussé le sens dans ce dernier vers, et, dans les autres, le ton des personnages et rinlention du poëte, comme le fera voir suffisamment cette traduction moins élégante, mais moins solennelle :

PROMÉTHÉE

J'admire que vous ne soyez pas vous-même compromis dans ma cause, vous qui fûtes en tout mon complice et mon aide. Mais laissez, ne vous mettez point en peine ; aussi biea ne le persuaderiez-vous point; il n'est pas facile à persuader. Gardez même que cette démarche ne vous attire quelque disg^râce.

l'océan.

Tu conseilles vraiment les autres mieux que toi-même ; tes paroles le prouveraient toutes seules. J'y cours cependant, ne me retiens plus. Je me flatte, oui je me flatte que Jupiter ne me refusera pas ; qu'en ma faveur il te délivrera de ce supplice.

PROMÉTHÉE

Je vous suis obligé, croyez-le bien, et le serai toujours. Votre

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zble est sans bornes. Mais no cherchez point à me servir; ce serait peine inulile que d'en faire davatit.ige. Tenez-vous en repos, à Tabri. Je suis bien mallieurcnx; miisje ne voudrais pas que pour moi d'autres fussent entraînés dans le malheur '.

Les Grecs, qui savent si bien quitter le sublime, quand il leur convient de descendre, ne sont pas embarrassés d*y remonter. Dans celle même scène qui, au milieu des impressions les plus douloureuses, provoque le sourire du spectateur, se renconlre un morceau d'une magnifique poésie. Eschyle y décrit les châtiments infligés par Jupiter à quelques-uns des adversaires de son nouveau pouvoir, au frère de Prométhée, Atlas, au monstrueux Typhon. A quel rôle appartient cet admirable hors-d'œuvre? Est-ce de la part de l'Océan un conseil de soumission, de la part de Promélhée UQ conseil de prudence?

Grammatici certant et adhuc sub judice lis est ». A quelque personnage qu'il faille le donner, il marque

2. M. Pucch s'est décidé pour la seconde opinion par un motif que je ne saurais admettre. « La poésie qui caractérise ce morceau est trop élevée, dit-il, pour l'Océan, qui s'exprime toujours avec simplicité et naturel. » Rien ne le distingue, sous ce rapport, des autres personnages de la pièce; son langage s'abaisse ou s'élève selon l'occasion ; et, dans les vers qui ouvrent et terminent la scène, et où il parle de son voyage aérien et de son coursier ailé, 292 sqq., 401 sqq , il est certainement d'une grande hardiesse d'expression Un motif meilleur eût pu autoriser M. Puech à s'écarter avec Blomfield, Elmsley, Boissonade, etc., de l'opinion du scoliaste, suivie de préférence par Stanley, du Theil, Schûtz, Bothe, etc. Lorsque Eschyle, peut-être alors habitant déjà la Sicile, en poète à moitié sicilien, en poète courtisan d'Hiéron, qu'd célébra même dans une tragédie particulière comme fondateur de la ville d'Etna, la nouvelle Catane, ainsi qu'un autre panégyriste du roi de Syracuse, Pindare, Pyth.,l, 29 sqq.j lorsque Eschyle, dis-je, ajoute à ce qu'avait dit de la défaite et du supplice de Typhon l'auteur de la Théogonie, 818 sqq. , l'annonce prophétique des éruptions récentes du volcan (la Chronique de Paros conforme, ou peu s'en faut, à ce qu'en dit Thucydide, à la fin de son IIP livre, les fait commencer l'année de la bataille de Platée, c'est-à-dire la deuxième de la lxxv* olympiade), c'est bien au dieu prophète qu'il doit faire prononcer cet oracle. Un des derniers traducteurs d'Eschyle, M. Vendel-Heyl [Nouvelle Bibliothèque grecque-française, Paris, 1836), par une conjecture qu'il soutient d'une manière spécieuse, a essayé de mettre tout le monde d'accord en partageant le morceau entre l'Océan et Prométhée.

l'extrême limite où parvient quelquefois, loin des familiarités de son dialogue, l'audacieux génie d'Eschyle. Il me servira à montrer dans quelle mesure il a été possible à l'habile traducteur que j'ai déjà cité, de reproduire cette autre face de son modèle :

Crois-moi, je plains le sort de mon frère, d'Atlas*,

Qui, debout sur la rive oii s'éteint la lumière,

Supporte incessamment et le Ciel et la Terre,

Colonne * indestructible et fardeau si pesant !

Je plains aussi Typhon, ce monstrueux géant

Qui de la Gilicie habitait les retraites,

Et dont un bras puissant a courbé les cent têtes.

Seul, des dieux conjurés il arrêta l'effort;

De sa bouche en silflant sortait un bruit de mort;

De ses yeux jaillissait un regard de Gorgone;

Déjà de Jupiter il renversait le trône ,

Mais ce trait vigilant qui part du roi des cieux,

Cette foudre qui tombe en vomissant des feux,

Étouffa son orgueil et sa menace altière.

Jusqu'au fond du cœur même atteint par le tonnerre,

Il perdit sa vigueur et tomba foudroyé.

Maintenant, vain débris, il languit tout broyé,

Près d'un étroit parage entr'ouvert par les ondes,

Et soutient de l'Etna les racines profondes.

Sur le sommet, Vulcain frappe le fer brûlant,

Et de ces monts un jour, en fleuve se roulant,

La flamme doit bondir dans la plaine fertile,

Et de ses flots ardents dévorer la Sicile.

Par ces traits enflammés, par ces torrents de feu,

Sans apaiser jamais ses transports furieux,

Encor tout calciné par la céleste flamme ,

Typhon exhalera le courroux de son âme '.

Ces vers ont de l'élégance, de l'énergie, de Téclat ; ils

1. Dans une peinture antique reproduite et expliquée par M. Guignlaut, lieligions de l'antiquité, t. IV, part. !'•, p. 254, 255; part. Il, planch. CLVIII bis, 603 a, Prométhée et Atlas « les deux patients de l'Orient et de l'Occident, sont rapprochés l'un de l'autre, comme dans le Prométhée enchaîné d'Kschyle. «

2. Cf. Horn., Odyss., I, 53; Hesiod., Thcog., 517; Herodot. , IV, 184, etc. — 3. V. 3à5-3iiO.

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sont bien plus lidèles que ceux où Legouvé* a rendu, non sans verve poétique, le même passage; mais reproduisent-ils toujours, et pouvaient-ils reproduire l'audace de l'expression grecque? Quand, par exemple, elle donne h la lave de l'Etna des dents qui dévorent les fertiles plaines delà Sicile'^, cette audace ne s'apprivoise-t-elle pas, pouf ainsi dire, dans ce vers :

Et de ses flots ardents dévorer la Sicile,

beau vers, je le veux bien, mais trop conforme au style métaphorique ordinaire, c'est-à-dire à un style dont le caractère figuré s'est peu à peu effacé par l'usage, qui est presque devenu le mot propre? Il est dans le génie de notre poésie de mêler, de fondre ensemble les deux termes dont le rapport produit la métaphore, de sorte que l'esprit passe presque insensiblement de Tun à l'autre. Il est dans le génie de la poésie grecque, du moins de celle d'Eschyle, de rechercher, dans ce rapprochement, quelque chose de brusque, de heurté, d'incohérent. Gomment deux procédés si contraires se traduiraient-ils l'un par l'autre?

Veut-on un autre exemple, pris dans la même scène, de la difficulté pour un traducteur d'atteindre à la hardiesse figurée du style d'Eschyle? Dans le dialogue qui suit le morceau cité tout à l'heure on distingue ce passage' :

« Ne penses-tu pas comme moi, Prométhée, que les discours

1. Mercure de France, 4 octobre; Moniteur, 12 octobre 1807, avec plusieurs autres morceaux également traduits du Prométhée d'Eschvle. Voyez encore le Génie du théâtre grec prinàtif, ou¥.ssdi\ d'imitation d'Eschyle en vers français parH.Terrasson, 1817; une imitation en vers français de la première scène de Prométhée, insérée par M.Théry, en 1820,

du théâtre grec, de M. xMagne, 1846; en entier, dans le recueil où, sous le titre de ia Grèce tragique, M. Léon Halévy a reproduit aussi, en vers faciles et élégants, quelques-uns des chefs-d'œuvre d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, 1846-1861. — 2. V. 375-377. — 3. V. 385 sqq.

sont les médecins • qui guérissent la colère? — Oui, si pour amollir le cœur on saisit l'instant favorable, et qu'on ne comprime pas avec violence le courroux dont il est gonflé. »

Cicéron^ car c'est lui, probablement, et non Attius, qu'il faut regarder comme l'auteur des vers que l'on va lire, Gicéron amortit quelque peu la vivacité du texte grec dans cette version d'ailleurs élégante :

Atqui, Prometheu, te hoc tenere exislimo, Mederi posse rationem (orationem ?) iracundiae? — Si quidem qui tempeslivam medicinam admovens Non ad gravescens vulnus illidat manus.

« Tu penses probablement, Prométhée, que des discours peuvent guérir la colère ? — Oui, si l'on emploie le remède à propos, et qu'évitant d'irriter la blessure, on n'y porte pas violemment la main. »

Il y a dans le grec une expression, orcpptYwvTa, à la^ quelle n'ont pu atteindre les vers de Gicéron, mais que sa prose avait mieux reproduite un peu plus haut par ces mots sur le premier accès de sa douleur, lorsqu'il perdit sa fille : Erat in tumore animus.

Mais laissons ces détails, et revenons à ce qui doit surtout nous occuper, l'ensemble de l'ouvrage dans lequel une seconde scène épisodi:[ue introduit un personnage assez étrange, la nymphe lo. Il faut s'entendre toutefois sur cette élrangeté, la réduire à sa mesure, et ne pas croire, avec le bon Dacier', que la fille d'Inachus se montrait sur le théâtre précisément comme la représentait la fable pendant ses courses vagabondes , sous forme de génisse. Qu'elle paraisse ainsi sur la corbeille d'or, chef-d'œuvre de Vulcain, qu'Europe remplissait de fleurs, quand elle fut ravie au rivage phénicien par un fallacieux taureau , on ne peut blâmer Moschus de le supposer dans la pièce charmante où. la peinture en apparence accidentelle de la métamorphose d'Io lui sert à

1. Cf. Menandr., Gn. Monostich. , v. 258, 213, 319, 326.-2. TuiC.^ m, 31. — 3. Remarques sur l'Art poétique d'Aristote.

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préparer int^énieuseiueul celle de Jupiter*. Qu'Ovide s'amuse à peindre^ la fausse génisse voulant se découvrir à son père, et ne pouvant que mugir tendrement, lécher la main chérie qui lui présente sa nourriture, enfin tracer du pied, sur le sable, des caractères où le triste Inachus lira le nom de sa fille, la merveille de cette transformalion, de cette reconnaissance, exprimée avec art, avec iigrémeiit, dans une description, dans un récit, pourra être acceptée et même bien reçue du lecteur, facilement persuadé, des Métamorphoses; mais il ne faudrait pas certainement attendre d'un spectateur à qui on oserait en offrir l'impossible et choquante représentation, autant de complaisance :

Quodcumque ostendis mihi sic incredulus odi.

Eschyle concilie le respect de la vraisemblance dramatique avec ce qu'il doit de fidélité à la tradition fabuleuse, lo, chez lui, a conservé la figure et la voix humaines; seulement, comme dans les œuvres de la statuaire', un détail caractéristique permet à l'imagination de voir ce qu'on ne pouvait montrer aux yeux. La malheureuse Nymphe, quelques vers l'indiquent % porte des cornes sur la tête; à cela se borne le prodige que complète l'égarement de son esprit. Car, on l'a remarqué, le poëte, nous donnant à moitié le change, nous permet quelquefois de penser qu'Io se figure être ce qu'en effet elle n'est pas. Quand il annonce, par exemple, le dénoûment de son aventure, il ne dit pas, comme il le devrait, qu'elle recouvrera sa forme première, mais qu'elle

1. Idyll, IT, 44sqq. Ces deux aventures avaient été de bonne heure rapprochées. Hérodote, au commencement de son Histoire, 1, 2, rappelant les griefs réciproques des barbares et des Grecs, parle en même temps d'Io et d'Europe enlevées, dit-il, d'après les traditions des Perses, la première à l'Argolide.par des Phénicien? (c'est aussi ce que dit Lycophr:n, Cassandr., 1291), la seconde à la Phénicie, probablement par des Cretois.

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