Epigr., V
mitien, il compare au supplice fabuleux du Caucase le supplice trop réel qui ensauglanta la scène latine, cfuand on y vit un condamné jouer au naturel, dans un mime, le rô^e du brigand Lauréolus, attaché à une croix, et expirer en plein théâtre, déchiré par un ours*. Cette espèce de drame, bien digne au reste de ses barbares ordonnateurs et de son lâche public, qui cherchait ses effets dans d'affreuses réalités, et par exemple, nous l'apprenons encore des éloges de Martial', faisait une autre fois déchirer également par un ours, non plus Lauréolus, mais Icare, un véritable Icare, tombé tout fracassé, tout sanglant, sur la scène, ce drame abominable se fût heureusement inspiré, pour varier son répertoire d'exécutions tragiques, des tortures de Prométhée, et je ne voudrais pas répondre qu'il ne l'ait pas fait. Nous rencontrons encore, chez le mythologue Fulgentius', la mention d'un Prométhée de Tibérianus, peut-être ce C. Junius Tibérianus, qui, au III* et au IV® siècle de notre ère, sous Probus, sous Carus, et ses fils, sous Dioclétien, fut honoré de hautes dignités, protégea et cultiva lui-même les lettres, et dans lequel on a cru retrouver le patron illustre et généreux, célébré par le poote bucolique Galpurnius, sous le nom de Méhbée*. M-Hir <îtait-ce bien une tragédie que le Prométhée de Tibéri«')i:us? Pas plus peut-être que celui de Mécène, que celui d^ Varron. On doit regretter d'avoir si peu de détails, au pioins sur la nature, sur le caractère de ces ouvrages. Il serait intéressant de savoir si le vieux mythe grec de Prométhée a pu préoccuper assez l'imagination des Romains pour être de temps à autre reproduit sur leur théâtre, s'il l'a été avec les additions, les changements qu'il avait reçus depuis Eschyle de la philosophie % des arts ^ de la poésie',
1. Mart., de Spectacul., vu. — 2. Ihid., vm. Cf. Suet.. i^Ter., xii. — 3. Mythol, III, 7. — 4. Wernsdorf, Poet. lat. min.y de T. Calpurnio.
5. Plat., Protagor. Gorg. Cf. ^sop., Fah. cglxxiv, éd. Coray; Themist., Orat., XXXI. — 6. Pausan., Plioc, iv; Menandr., Fragm. incart., VI; Lucian., Amor., xliii; de Saltat., xxxviii, etc. Voyez les JteUgions de l'antiquité, de M. Guigniaut, t. IV, aux passages cilés plus liaui, p. '2.',.5.
7. Menandr., ibid.; Philem., Fragm. incert., m; Callimach., Fragm.
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et dont la principale avait fait de Promélhëe, non plus seulement le défenseur, le bienfaiteur, mais le créateur de la race humaine '.
Le Prométhée antique reparaît de temps à autre et en divers lieux, dans l'histoire de la poésie moderne, qui tantôt s'inspire, pour de nouveaux sujets, de l'énergie passionnée dont Eschyle avait empreint ses discours; tantôt travaille sur la fable elle-même, telle que ses divers remaniements l'avaient faite, s'appliquant à l'interpréter, à la continuer, à la compléter; y cherchant l'expression symbolique de spéculations hardies sur la nature de l'âme, la marche de l'humanité, l'histoire des révolutions religieuses, l'avenir des sociétés et des cultes.
En Espagne, c'est Calderon, qui, par les allégories subtiles et les complications bizarres de sa Statue de Prométhée* j exprime, à ce qu'il semble, car son œuvre est une énigme , la lutte des éléments contradictoires de notre être, la guerre intestine de l'intelligence et des sens.
En Angleterre, c'est Milton, qui emprunte au Titan d'Eschyle quelques-uns des traits dont il a peint l'imdomptable orgueil de son archange tombé', ou les nobles douleurs de ce héros hébreu *, sous le personnage duquel il s'est représenté lui-même, «t captif, pauvre, aveugle, et jouet de ses ennemis* »; c'est Byron, qui, lecteur assidu, admirateur enthousiaste du Prométhée enchaîné, non-
XXXIII; Hor., Od., I, xvi, 13; Ovid., Metam.,],S2\ Phaedr., Fa&wZ nov., IV ; Juven., SaL, iv, 133; vi, 13; xiv, 35, etc.
1. Apollod., Bihlioth., 1,7; Hygin. , Fab., cxlii ; Phornut., de Nat. deor., XVIII; Fulgent., Myth., II. 9; S"rv. ad Virg., Bucol., vi,42; Lucian , Prometh.s\\e Caucas.,Dialog. Deor., I, etc.; August., de Civ. Dei, XVItl, 8, etc. Peut-être cependant, on l'a pensé, la tradition poétique qui attribuait à Prométhée la création de l'homme, remontaitelle jusqu'à la pièce où un contemporain d'Eschyle, Epicharme, avait lié les deux fables rappelées par ce titre : Prométhée et Pyrrha (Athen., Deipn., III). Dans un vers du TTpojjLrj^EÙç Tiupçôpoç, conservé par Proclus (voyez E. A. J. Ahrens, thid., p. 189). Prométhée est présenté comme ayant formé Pandore, ouvrage de Vulcain selon Hésiode, Trav. et J., V. 60 et suiv.
2. La Estatuta de Prometheo. — 3. Voyez J. Tate, notes citées par Butler. — 4. Samson Agoniste. — 5. M. Villemain, Mélanges; Ess^i historique sur Milton.
seulement en tire cette belle pièce de ses Mélanges où il le représente comme le sublime emblème de l'homme aux prises avec la destinée, et, dans cette lutte inégale, triomphant par son courage de l'inexorable puissance qui l'écrase; mais encore y trouve, de son aveu\ le modèle de son Manfred et de tous ces héros de l'orgueil humain, en révolte contre la providence divine, auxquels sa poésie désespérée a prêté , avec une si hère attitude, de si éloquents blasphèmes ; c'est Sheiley, enfin, ami de Byron et poëte de son école impie, qui, dans les quatre aclts d'un nouveau Prométhée, refaisant, à sa mai-ière, avec im singulier mélange d'images éclatantes et d'abstractions métaphysiques, la trilogie du vieux poëte grec, y montre son héros délivré par la victoire de Démogorgon sur Jupiter; en d'autres termes, l'homme affranchi des liens de la croyance religieuse par une foi nouvelle, la foi à l'aveugle puissance de la nature, la doctrine du panthéisme.
En Allemagne, c'est Gœthe, qui, dans l'ébauche hardie d'un Promêihée jesié inachevé avec beaucoup d'autres projets de sa jeunesse, et donti'énergiqae familiarité semble avoir dii procéder à la fois d'Eschyle et de Lucien^; Falk, qui, dans une pièce du même titre % par laquelle il se reposa de ses satires, renouvellent, l'un et l'autre, comme les poètes anglais, en le mêlant d'idées modernes et personnelles, sur l'homme, la nature, la Divinité, le plus antique des sujets fabuleux.
Le héros d'Eschyle n'avait encore été chez nous qu'un personnage d'opéra, le fade amant de sa statue dans la Pandore de Voltaire , l'insignifiante expression de Voltaire lui-même et de la philosophie du xviii® siècle*, dans le Prométhée de Lefranc de Pompignan, quand, assez