‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 146 sur 170 · V. 902 sqq · texte numérisé non relu

V. 902 sqq

les spectateurs, par révocation hardie de l'ombre de Darius.

La fille de Priam, la conquête d'Agamcmnon, Cassandre, est ehcore assise sur le char du triomphe et de l'esclavage, parmi les trophées sanglants conquis sur sa patrie. Glytemnestre, aux soins généreux de laquelle son nouveau maître l'a recommandée, vient l'engager à descendre et à entrer dans le palais; elle n'en obtient aucune réponse, et la jeune princesse paraît aussi insensible à l'expression de sa faussa pitié qu'à celle de sa colère, lorsque cette femme altière et irritée la quitte avec cette menaçante parole ;

« L'insensée, qui ne prend conseil que de son fol orgueil ! Sa ville vient d'être prise; elle la quitte à peine, et ne saura pas subir le frein avant de l'avoir couvert d'une écume sanglante *. ï

Ce silence, je dois souvent le redire, était une préparation familière à Eschyle pour exciter l'attente et la curiosité ; il en u€ait souvent, il en abusait même quelquefois '. Ici on ne peut qu'admirer l'emploi qu'il en a fait. Cassandre, restée seule en présence du chœur qui la contemple avec étonnement et lui adresse quelques mots de compassion, laisse enfin échapper des soupirs, ■des gémissements, des plaintes confuses : elle s'adresse douloureusement aux dieux dont les statues ornent l'entrée du palais, et que saluaient tout à l'heure, dans la joie de leur retour, le héraut d'Agamemnon et Agamemnon lui-même*; à Apollon surtout, dont l'amour lui accorda autrefois le don des oracles, et dont la colère attacha à ses paroles le doute et l'incrédulité. « 0 Apollon! s'écrie-t-elle plusieurs fois, où m'as-tu conduite*? » Saisie d'un transport qui lui retrace à la fois les images vivantes du passé et de l'avenir, elle voit et fait voir à ceux qui l'écoutent, sous des formes effrayantes, tous les crimes qui ont souillé, depuis tant de génération?*

1. V. 1033 sqq.— 2. Voyez plus haut, p. 226, 363.— 3. V. 49 sq., 785. —4. V. 1041 sqq., 1056.

l'exécrable demeure des Atrides, et le crime nouveau qui s'y prépare en ce moment. Souvent ces visions prophétiques s'effacent et disparaissent; sa fureur divine s'apaise, elle redevient une femme ordinaire, qui s'entretient avec le chœur de ses infortunes. Mais bientôt les questions qu'on lui adresse la ramènent sur la trace * des forfaits révélés à son imagination épouvantée par une inspiration à laquelle elle ne peut se dérober : elle représente, sous des images odieuses empruntées aux plus impurs objets, à ces unions brutales et monstrueuses qui font frémir la nature, les attentats de Clytemnestre et d'Égisîhe, et celui qui doit bientôt les couronner tous ; elle entasse, avec une sorte d'impatience, figure sur figure, oracle sur oracle, pour vaincre une incrédulité qui la fatigue ; enfin elle laisse échapper cette foudroyante parole : « Vous allez voir la mort d'Agamemnon^! » A ce mot tout se trouble autour d'elle ; elle-même s'étonne de la pitié qu'elle ressent pour les vainqueurs de Troie'; elle déplore sa propre infortune, son sang qui va couler avec celui de son maître; elle jette loin d'elle ses bandelettes et son sceptre prophétiques, funestes dons d'Apollon, qui l'ont rendue un objet de risée parmi les hommes, et ne peuvent la soustraire à son horrible sort; jusqu'à ce qu'enfin, après ces mouvements de douleur arrachés à la fermeté de son âme par la faiblesse humaine, elle entre courageusement dans ce palais funèbre où elle doit trouver son tombeau. Telle est l'idée sommaire d'une scène par laquelle est porté au comble le sentiment de terreur progressivement excité depuis le début de l'ouvrage; qui développe le caractère

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