‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 145 sur 170 · W. Schlegel · texte numérisé non relu

W. Schlegel

2. Quelques vers conservés de VÉgisthe de Livius Andronicus (voyez plus haut, page 306) semblent avoir fait partie d'une scène analogue à celle-ci; ce passage particulièrement, sur l'incendie de Troie et le partage de ses dépouilles :

Nam ut Pergama Accensa et praeda per participes œquiter Partitaest....

3. Et non pas la reine, comme le supposent sans vraisemblance un certain nombre d'éditions.

cher, ce qu*on n'ignorerait pas longtemps, les malheurs qui ont assailli les Grecs à leur retour, leurs naufrages multipliés, la dispersion de leur flotte, la disparition de Ménélas, dont on n'a point de nouvelles*. Le chœur éclate en plaintes douloureuses; il maudit dans des chants admirables par le mélange de force et de ^râce que nous avons déjà loué plus d'une fois, cette Hélène dont la fatale bea^até a perdu ^ son époux, son ravisseur, les Grecs et les Troyens. N'est-on pas frappé du rapport de ces scènes avec celles que remplissent d'une tristesse, d'une désolation toujours croissantes, dans la tragédie des Perses, les récits du messager? N'admire-t-on pas de quelle manière étrange le poëte célèbre la victoire de son héros, de quelle pompe lugubre et funèbre il entoure son triomphe?

Enfin paraît le triomphateur, qui semble poussé, par la main du Destin, vers le terme fatal de ses prospérités. II se montre à nos yeux environné d'un brillant cortège, monté sur un char magnifique, et suivi d'un autre char que chargent les dépouilles de Troie, et sur lequel est assise la fille de Priam, la prophétesse Gassandre, le plus beau prix de sa victoire '. Le chœur lui adresse, avec

1. J'ai dit ailleurs, p. 29 de ce volume, quelle conséquence on avait tirée de ce passage pour expliquer le sujet probable du drame satyrique Protée, donné avec VOrestie.

2. V. 666 sqq. Le poêle joue ici sur le nom d'Hélène, comme ailleurs {Agamemn., 1051, 1056; Prometh.,Sô ,874 sqq. ; SuppL, 46; Sept, ad Theb., 564,645) sur les noms d'Apollon, de Prométliee, d'Epaphus, de Polynice, y attachant un sens fatal, d'accord avec le ressort ordiiîaire de ses pièces et en général du théâtre grec. La même chose devait se rencontrer, mais peut-être plus rarement, en raison de l'action moins marquée de la fatalité, chez l(>s successeurs d'Kschyle. Voyez. VAjax de Sophocle, y. 428, 9l2; les Phéniciennes, 6'i(^, 1495; les Troyennes,990; le Rhésus, 158 sqq., d'Euriptde. bien que la croyanceà l'influence fatale des noms ne tût pas étr.ingère aux Romains, il s'en faut bien (voy . Cicéron, de i ivin., I, 45), Ouintiiicn {Inst.orat.,V,\0) a hlànjé, comme froid, un des passages des Phéniciennes^ auxquels nous venons de renvoyer, faisant ainsi le procès non-seulement à Euripide, mais à Sophocle etàEschyle : «Illud,apud Kuripidem, frigidum sane esse videlur, quod nomen Polynicis, ut argumifitum morum, fratcr inc(>ssit. »

3. Horace s'est moqué, en vers excellents (Epist., II, i, 187 sqq.), des pièces à spectacle qui de son temps charmaient le peuple, et les chevaliers eux-mêmes, à cet égard devenus peuple. Tito Live,son con-

simplicité, avec pravilé, ses félicitations, et semble l'avertir de se défier de démonstrations plus vives et plus trompeuses. Et, en effet, Glytemnestre ne tarde pas à faire })arade d'une tendresse et d'une joie bien loin de son cœur, dont ^'expression exagérée choque son époux lui-même *, que démentent ecfin, par un éclat terrible, les paroles, semblables à un arrêt de mort, qui terminent son discours :

« Qu'il entre, avec les honneurs qui lui sont dus, dans ce palais, où Ton ne comptait plus le revoir. Pour le reste, mes soins ne s'endormiront point, et secondés, par les dieux, accompliront ce qui est juste et ce qu'a voulu le Destin* ; »

et plus loin, cette sinistre invocation aux dieux, de nouveau associés à son forfait :

« Jupiter, puissant Jupiter, fais que mes vœux ne soient pas vains ; charge-toi de conduire à sa fin ce que tu as résolu*. »

Le langage d'Agamemnon, lorsqu'il retrace la vengeance qu'il a tirée des Troyens, lorsqu'il remercie les dieux de sa patrie de la victoire qu'il leur doit, est plein d'une énergique hardiesse, d'une élévation sublime : il

temporain, a traité quelque part (Ilist.^ VU, 2) d'insensées les magnificences qu'étalait alors la mise en scène. Il en était déj i ainsi lorsque Cicéron s'égayait avec unde ses correspondants, M. Marins {Famil., Vil, i) au sujet des jeux splendides donnes par Pompée en 698. A force d'appareil ils avaient, disait-il, perdu tout agrément, « apparatus.... spectatio toUebat omnem hilaritatem. » Quel plaisir, en effet, peuvent donner six cents mulets défilant dans Clytemnestre? « Quid enim delectationis habent sexcenti muli in Clytemnestra?» Si l'on suppose que cette Clytemnestre, ouvrage d'Attius, probablement (voyez plus haut, p. 306), était une imitation de VAgamemnon d'Eschyle,on pourra voir, par une seconde supposition, dans la scène à lac^uelle est parvenue notre analyse, l'occasion de cet interminable cortège de mulets, chargés apparemment du butin de Troie, qui avait si peu diverti Cicéron. La Clytemnestre d'Attius n'avait pas besoin d'un tel accessoire; elle attachait assez d'elle-même; le rôle principal, nous dit ailleurs Cicéron, était recherché des acteurs qui excellaient par le geste. «Scenici....sibi accommodatissimas fabulas eligunt. Qui voce freti sunt, Epigono?, Mpdumque; qui geslu, Menalippam, Clyt-mnestram....» {De off., I, 31.) 1. V. 891 sq. — 2. V. 885 sqq.— 3. Y. 948 sq.

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montre toutefois, au milieu de sa gloire, une modération qui lui concilie notre pitié, et jette un intérêt touchant sur révénement funeste qui le menace et que l'on prévoit. Il refuse les honneurs, dignes d'un roi barbare, que s'obstine à lui rendre, avec un hypocrite empressement, une femme perfide ; il craint de fouler cette pourpre qu'elle fait étendre sous ses pieds, et qui parerait, dit-il, plus dignement les temples; comme s'il était lui-même effrayé de sa gloire, comme s'il voulait en dérober l'éclat à l'œil jaloux ^ des dieux, il se glisse furtivement et à la hâte dans ce palais, d'où il ne doit plus sortir, et sur lequel nous voyons planer l'image menaçante du Destin irrité.

A peine est-il entré, que les pressentiments funestes qui, depuis le commencement de ce drame, troublent les vieillards d'Argos, se représentent avec plus de force et d'importunité à leur esprit. Ils tremblent pour ce roi qui leur est rendu après une si longue absence et de si grands dangers, et ils ne peuvent s'expliquer cette frayeur étrange.

<c Mes yeux m'apprennent son retour, j'en suis témoin, et cependant il me semble qu'au dedans de moi mon cœur entonne de lui-même le lugubre chant d'Érinnjs *. »

Bientôt s'ouvre une scène d'une merveilleuse beauté, la plus tragique inspiration qu'ait jamais rencontrée le génie d'Eschyle. Le Destin, dont l'idée a jusqu'ici été rappelée sans relâche à notre esprit par des pressentiments, des présages, des oracles, par les souvenirs confus du passé, par les révélations mystérieuses de l'avenir, nous est en quelque sorte montré sous une forme sensible dans le personnage de Gassandre, son confident et son interprète. C'est, on s'en souvient, par un artifice tout semblable, que, dans la tragédie des Perses^ la fatalité elle-même avait été amenée, pour ainsi dire, devant

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