Moral., Niconi., Y, ii
mystérieux de la liberté humaice et de la prescience divine^.
Il n'est personne qui n'aperçoive les conséquences nécessaires du rôle agissant que Ttiomme commence à jouer dans les drames de Sophocle. De là devait sortir la tragédie implexe tout entière, avec ses développements, ses oppositions de caractères ; avec la variété et renchaînement de ses situations, de ses incidents, de ses péripéties ; avec l'artifice plus difficile et plus habile de son ordonoance ; avec l'attrait nouveau, quoique faible encore, qu'elle offrait à la curiosité; avec ces impressions de terreur, de pitié, d'admiration que produisait la peinture ennoblie, mais toujours vraie, du malheur et de l'héroïsme humains.
Alors s'ouvrit un spectacle dont l'imagination peut à peiue aujourd'hui se figurer les effets ravissants: les yeux éiaient occupés par une succession de tableaux, ou touchants ou terribles , qu'embellissaient constamment la grâce et la noblesse des attitudes et des mouvements; une ver.^iiication d'un rhylhme varié, dont une déclamation variée comme elle, un accompa^'nement musical marquaient encore l'harmonie, enchantait les oreilles ; l'âtne était émue par des discours qui, s'élevant au sublime et descendant avec aisance au familier, se prêtaient à l'expression forte et naïve de toutes les affections ; sous ces formes extérieures se produisait la peinture des caractères dont les traits individuels, énergiquement marqués, ressortaient au milieu des traits plus généraux de la nature humaine; cependant l'esprit était doucement atta-
1. L'auteur d'un Essai sur la fatalité dans la tragédie grecque, publié à Paris, en 1855, M. F. R. Camboiiliii, est moins éloigné de ces idées, (généralement admises, qu'il ne paraît le croire. ApcM'ce^ant dans toutes les tragédies grecques, et parlicnlièremenl dans celles d'Kschyle, des Iracf^s de justice divine et de liberté liutnainc, il en conclut que c'est à tort qu'on les dit gouvernées par la fatalité. Mais comme per» sonne n'a jamais prétendu qn'à l'action de ce gouvernement ne se mô assent point, dans des proportions variables, selon le génir; des poêles et le caractère des époques, les éléments difîérents qu'il indique, il se trouve avoir combattu, avec érudition et avec esprit, une opinion au fond conforme à la sienne.
ché au développement vrai, simple et calme d'une fable construite avec art, et dans laquelle chaque partie concourait à la perfection de l'onseiiible.
Voilà le drame de Sophocle tel qu'il apparut aux spectateurs athéniens encore troublés des gigantesques et effrayantes conceptions d'E-chyle. Enfin se dissipa celte horreur profonde qui n'avait cessé d'envelopper la scène tragique. Un jour plus pur, quoique triste encore, sembla y descendre et éclairer cette noble figure de l'homme, que Sophocle parait de tant de dignité, de tant de grâce, et dont, par tous les moyens de son art, tontes les ressources de son génie, il s'efforçait d'exprimer l'idéale beauté. C'est ainsi qu'après une tempête qui a couvert de ténèbres la face de la terre, on voit renaître aux rayons encore voilés du soleil l'aspect riant de la nature; qu'avec un ravissement mêlé d'un reste d'effroi, on aime à jouir du tableau mélancolique de la sérénité renaissante.
Ce fut une grande journée dans l'histoire de la tragédie grecque que celle où les deux systèmes se disputèrent, pour la première fois, l'empire de la scène. Le public se partageant d'avance entre leurs représentants, des brigues animées se formant de toutes paris pour soutenir la gloire vieillissante d'E-chyle, ou l'audacieux début du jeune b'ophocle, l'archonte Aphepsion hésitait à tirer au sort, selon l'usage, les juges de la lutte*. Dans ce moment monta
1. Voyez ce qui est dit à ce sujet dans VHistoire de la critique chez les Grecs, de M. Eggei , ch. i, § 2, p. 13 et suiv. S'arrêlant avec quelque détail à l'insiitution fort démocratique de ces cinq juges tirés au sort dans tout le peuple d'Athènes pour faire en son nom ce qu'il faisait primitivement lui-même, c'est-à-dire pour décerner Je prix de la tragédie, de la comédie, se demandant comment on avait pourvu à ce que ces cinq juges, ainsi improvisés, fussent garantis des erreurs auxquelles pouvaient les entraîner, comme l'a dit Platon {de Leg., ii; t. Vil, p. 88 de la trad. de M. Cousin), les acclamations irréfléchies de la foule ou leur propre ignorance, M. Egger suppose qu'ils n'étaient pas choisis au moment même du spectacle, mais quelque temps auparavant; qu'uneconnais-ance préliminairedesriièces, acquise soitauxrépétitions, soit par la lectur e de copies distribuées à cet efî-t, les avait preparesd'avanceà lexereicede leur difficileministère; quelareprésentation publique n'était pour eux qu'une derniè' e et solennelle épreuve où leur opinion quelquefois se confirmait, quelquefois aussi se corrigeait au con-
42 HISTOIRE GÊXÉRALE
sur le théâtre, pour y faire des libatioDS à l'autel de Bacchus , avec les neuf autres généraux de la république , Gimon , qui venait de conquérir l'île de Scyros, et d'en rapporter les os de Thésée. L'archonte, leur sacrifice offert, les retint pour remplir l'office de 'juges, et ce fut par cet imposant tribunal , dont la présence redoubla l'émulation des acieurs, que fut prononcé en faveur de Sophocle un jugement dont il importe de consigner id la date; car c'est celle, non pas seulement de la victoire d'un nouveau poëte trafique , mais de l'avénement d'une nouvelle tragédie. Cette date, qui nous est donnée par l'intéressant récit de Plutarque^ c'est la première année de la Lxxviii® olympiade , la 468^ avant notre ère ^.
L'art tragique , tel que le concevaient les Grecs , était parvenu , sous l'influence des opinions générales et du génie particulier de deux poëtes, au plus haut point de grandeur et de beauté qu'il lui fut donné d'atteindre. Il ne pouvait s'y arrêter longtemps, et, au risque d'en descendre, il devait, par cette loi de l'esprit humain qui ne lui permet point le repos, s'eugager dans des voies nouvelles.
tact d'une opinion moins savante, mais plus sympathique et plus soudaine, celle de l'immense auditoire convié aux fêtes de Bacchus. Cette conjecLure est ingénieuse, mais c'est une simple conjecture, M. Egger en convient, et elle a contre elle précisément ce qu'il raconte un [ eu plus loin, d'après Plutarque, et ce que nous racontons nous-même ici, de la représentation fameuse où le jeune Sophocle l'emporta sur le vieil Eschyle, Dans son récit comme dans le nôtre, c'est bien évidemment sur le lieu même du combat, quand la lutte va s'engager, que les juges sont institués d'une façon tout extraordinaire.
1. Vit. Cim.,\m. CÎ.Marm. Par.,' lwii. Cette anecdote est belle, et il est permis de s'étunner qu'elle n'ait point trouvé place dans un drame où un poëte de notre temps a fait applaudir au Ihéâtro et couionner par l'Académie le tableau élevé et touchant de la vieillesse d'Kschyle désespéré, d'une part, par l'avénemcnl inattendu d'un nouveau poëte de génie, et d'autre part, consolé par la pieté de sa lillc, q'i abandonne le vainqueur qu'elleaime poursuivrele vaincu dans son exil volontaire. Voy. la Fille d^Eschyle, étude antique en cinq actes et en vers, par J. Autran, représentée pour la première fois sur le second Thi'âtre-Français le 9 mars 1848. Voyez aussi le Rapport de M. Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française, sur les concours de 18Ô0.