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Sans doute plusieurs des tragédies dans lesquelles le génie d'Euripide lutta avec succès contre celui de Sophocle, participent à cette perfection où l'art se complut un instant, et tûcha quelquefois de revenir. Ainsi, par la variété et l'heureuse opposition des caractères ; par le développement simple , régulier et tout ensemble savant et riche de l'intrigue; par l'expression naïve et vraie du sentiment et de la passion ; par le choix exquis des détails et la disposition achevée de l'ensemble ; par cette élévation morale, celte majesté religieuse qui dominent le drame, qui l'enveloppent, et où se rassemblent, se confondent, se perdent, comme dans leur unité, ses impressions les plus diverses; par tous ces mérites enfin, et par ceux que j'oublie, Vlphigènie en Aulide^,unQ des dernières productions d'Euripide, un de ses ouvrages posthumes, semble tout à fait contemporaine des chefs-d'œuvre de Sophocle. Mais cet exemple est presque unique; et dans les pièces assez nombreuses qui nous sont restées du théâtre d'Euripide, il en est bien peu où l'on n'aperçoive la double trace de la décadence et du renouvellement de l'art. C'est même un spectacle curieux que de le voir, dans certains ouvrages d'un mérite indécis et partiel, perdre ses attributs primitifs, et en rechercher d'encore inconnus; se décomposer, se dissoudre et produire dans sa ruine des combinaisons imprévues, des genres qu'on ne soupçonnait point : comme ces empires longtemps et laborieusement accrus, qui se démembrent par l'excès des conquêtes, et forment avec leurs débris de nouveaux Etats.
Lorsque l'on compare Euripide à ses devanciers, on est d'abord frappé d'un grand changement : l'antique merveilleux au sein duquel la tragédie avait pris naissance , et qui , après avoir couvert de ses ombres la scène d'Eschyle , s'était par degrés éclairci , pour y laisser paraître les idéales figures de Sophocle, s'est tout à fait
1. Il serait plus exact de dire d'après le grec, comme le font aujourd'hui les traducteurs, Iphigénie à AuUs ; mais il en coûte de renoncer à un titre consacré par un chef-d'œuvre de Racine.
dissipé. Cotte progression était inévitable * ; elle suivait le mouvement des esprits vers les spéculations philosophiques. Le disciple d'Anaxagore, l'ami de Socrate, qui, professant leur religion, avait, en plein théâtre, refusé de reconnaître pour dieux des êtres souillés d'actions honteuses^; qui, comme autrefois les Perses ruinant les temples grecs, avait demandé « quelle maison bâtie de la main de l'homme pouvait enfermer dans l'enceinte de ses murailles la nature divine^; » dont la divinité, éloquemment adorée dans ses vers, a voit tout et n'est point vue*, » ■existe par elle-même , a formé l'assemblage de tout ce qu'enveloppe le tourbillon du ciel, est comme revêtue des rayons de la lumière et des voiles de la nuit; a tandis qu'autour d'elle court éternellement l'innombrable chœur des astres^; » qui dit à cette divinité, ainsi conçue : « A toi, maître souverain, j'apporte mes libations, mes offrandes, sous quelque nom que tu préfères être invoqué, Jupiter ou Pluton.... C'est toi qui parmi les dieux du ciel tiens le sceptre de Jupiter; toi qui gouvernes le royaume terrestre de Platon: envoie ta lumière à l'âme des mortels qui veulent, avant la lutte, apprendre d'où leur vient le mal, quelle en est la racine, et qui parmi les Immortels ils doivent fléchir par des sacrifices, pour trouver le terme de leurs souffrances^: » un tel poète, avec ces idées sur
1. On peut en suivre l'histoire exposée fort en détail dans la dissertation où \l. E. Roux a traité savamment et ingénieusement Du merveilleux dans la tragédie grecque, Paris, 1846.
2. Plutarcli., de Andiend. poet.; de Stoïc. répugnant. , etc.; Belleroph., fraK. ix. Cf. Pind., Olymp., 1, 43; XIV, 7; Nem., VII, 33, etc. Dans le premier de ces passages, Pindare, après avoir rapporié, sans vouloir y ajouter foi, une histoire injurieuse pour la divinité, discutait ainsi les devoirs et les droits du poète à l'égard des traditions mythologiques :
€ Il est certes bien des merveilles véritables, mais souvent aussi les récits des hommes sont emportés au delà de la vérité par les séduisants mensonges de la fable. La grâce du discours, qui nous rciul toutes choses agréables et douces, répand sur ces récits une beauté persuasive, et l'incroyable môme y devient digne dii foi. Aux jours à venir les témoignages vériditines. Il convient toutefois que l'homme ne prête aux dieu.x que du bien : moindre alors est l;i faute. »
3. Ch'.rn. Alex ,Strom., V.— 4. Id., Protreptic— 5. Id., Strom., V; Euseb., Préparât, evang., XllI, etc.; Pirith. fragm., ii. —6. Clem. Alex., Strom., V; Kurip., frag. incert., CLv. Voyez, sur ces divers passages, Vulckenaer, Dialrib. in Eurip. perdit, dram. reliq., v.
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l'unité, la spiritualité de Dieu, sa puissance créatrice, sa providence, avtc ce lanc:a^'e dont on conçoit qu'aient dû s'étonner, se prévaloir les docteurs chrétiens, ne pouvait prendre au sérieux* les puissances surnaturelles qui avaient jusqu'alors régné sur le drame, et ([ue des traditions, encore respectées, ne lui perrattlaient pas d'en bannir. Par déférence pour la coutume et pour l'ordre public, il montrait encore aux spectateurs leurs simulacres consacrés ; il les prodiguait même plus qu'on n'avait encore fait ; mais la divinité n'y était plus, et la présence de ces froides idoles ne pouvait produire cette sainte horreur que leur idée seule excitait autrefois. Qu'est-ce, en effet, I3 plus souvent, que les dieux d'Euripide? un personnage de prologue, une machine de dénoûment. Cet office les ravale presque au niveau de ces subalternes du théâtre qui lèvent et baissent le rideau. En vain l'on nous dit, l'on nous répèle que leur volonté préside à l'action et la mène à son gré ; nous voyons trop qu'il n'en est rien , et que celte merveilleuse influence est ajoutée après coup à des accidents tout fortuits. La foule peut s'y tromper et se payer de ce mensonge littéraire , de ce politique ménagement; mais de plus habiles, pénétrant la pensée du poëte, ne prendront sa mythologie que pour ce qu'il la prend lui-même, pour un cadre convenu, pour une forme commode, tout au plus pour un symbole scientifique, une allégorie morale; ce sera pour eux comme le souvenir d'Esculape à la dernière scène du Phédon.
Qu'Euripide ait fait du merveilleux un tel usage ; qu'il lui ait donné un sens pour le vulgaire ignorant , et un autre pour quelques spectateurs choisis ; qu'il ait de cette sorte voulu concilier le devoir du poëte chargé de concourir par son œuvre à une solennité religieuse, et la conscience du philosophe désabusé des vieilles croyances, c'est ce qui a été remarqué , même dans l'antiquité ^, c'est ce que ne permettent pas de nier, et de nombreux
1. Voyez Ândromach., 1138; Ion., 445; Uerc. fur., 1289, 1313, etc.