Longin., Subi., xiii
2. Hécube. — 3. Les Iléraclides. — 4. Les Suppliantes. — 5. Oreste.
angoisses du besoin, anx souffrances de la maladie, aux vertiges du délire; ce sont des héros qui croiraient manquer à leur infortune, s'ils ne se présentaient couverts de haillons et de sales lambeaux I
Ce pathétique grossier qui s'adresse aux sens plus qu'à Tesprit, et qui, pour être d'un succès assuré au théâtre, n'en est pas plus digne de l'art, fut souvent tourné en ridicule par Aristophane avec son ingénieuse bouffonnerie. Ainsi, dans ses Acharniens, il introduit un pauvre homme, accusé devant ie peuple, et qui, cherchant les moyens de toucher son juge, imagine d'aller trouver le peintre des douleurs de Télèphe, et de lui emprunter quelque pièce bien déchirée, bien lamentable de cette friperie dramatique tant de fois reproduite aux yeux des Athéniens, et qui n'a pas encore lassé leur sensibilité.
Euripide a rencontré de plus graves, de plus sévères censeurs : c'est à lui probablement que s'en prend Platon, c'est à lui qu'eût dû s'en prendre Gicéron , lorsque, bien différents d'Aristote, qui trouve le héros tragique digne d'indulgence quand il succombe à la douleur en lui résistant *, ils reprochent à la tragédie d'amollir, d'énerver les courages par la continuelle peinture de héros qui souffrent et se plaignent ^. Eschyle et Sophocle avaient aussi étalé sur la scène de grandes infortunes, de grandes douleurs; mais c'était pour faire ressortir, par le contraste, l'image d'une constance au-dessus des accidents du sort. Le pathétique n'avait été que leur point de départ; il devint pour Euripide le b\it même. Ici se découvre dans toute son étendue la révolution que le génie divers des poètes, le goût changeant des spectateurs, ou plutôt cette marche fatale qui préside au développement des arts, amenèrent alors dans la tragédie. Lorsque, après avoir travaillé à élever les âmes, elle ne se proposa plus que de les remuer, de les attendrir, on vit bientôt succéder dans ses œuvres, à la grandeur impo-
1. rthic, Nicom., VII, 8, — 2. Plat., de Repuhl, III, X; Cic, Tusc, 11, 7-12.
Faute des proportions, à l'idéale beaul(5 des formes, la viva(M'ti' de l'expression : an lieu des nobles images de rimmanilé agrandie, on eut la copie fidèle de la léalilë : les demi- dieux, d^p( uillés de cet éclat fantastique qui les séparait des mortels, descendirent à leur niveau, et, par le partage de nos faiblei>ses comme de nos misères, se confondirent dans la foule commune ; pour emprunter l'expression du plus exact et du plus ingénieux interprète du tbéâtre antique', «ils quittèrent leur cothurne et marchèrent tout simplement sur la terre. » Sophocle, qui, dans quelques mots profonds qu'on nous a conservés, nous a laissé comme une histoire abrégée de la tragédie grecque, put dire avec vérité : « J'ai peint les hommes tels qu'ils devraient être; Euripide les peint tels qu'ils sont^. 5> Lui-même aurait été dans cette voie le précurseur d'Euripide, s'il était vrai, comme on le lui fait encore dire ^, qu'après s'être d'abord amusé, en jeune homme, à reproduire la pompe et l'élévation d'Eschyle, après s'être ensuite appliqué à l'artifice de la composition, il eût fini par rechercher surtout, dans des ouvrages d'une troisième manière, la vérité des mœurs, la moralité de la psinture.
Ainsi vont les arts et l'esprit humain qui les produit. On commence par des compositions simples et gigantesques : bientôt leurs traits rudes et démesurés se règlent, s'adoucissent; elles deviennent des modèles achtvés d'élévation et de pureté : enfin arrive, par un progrès inévitable, cette brillante décadence, où la grandeur et la beauté font insensiblement place à la recherche de l'effet, à la vérité de l'imitation. Cela est naturel; cela est nécessaire. A mesure que les intelligences s'éclairent, elles sont moins capables d'enthousiasme; elles préfèrent à la poursuite du merveilleux et de l'idéal la
1. W. Schlegel, Cours de littérature dramatique, leçon V«. — 2. Aristot.,Poef.,xxv. Cf. m. — 3. Plutarch., deProfect. in virtut. sent., VII. Voyez, sur le sens de ce passage, les notes de X^lander et de Rftistte, dans le Plutarque de ce dernier, t. VI, p. 294.
conquête plus prochaine et plus sûre du réel, de Pordinaire.
Ce temps de l'expression est venu pour la poésie, comme pour la philosophie celui de l'analyse. Sans doute, dans cette Grèce où les beaux-arts étaient nés à la fois et comme d'eux-mêmes; où, soustraits à toute influence étrangère, ils se développaient ensemble par leur propre vertu et selon les lois de l'humanité; où on les voyait marcher de front, du même pas, et se tenant par la main, ainsi que le chœur des Muses dans une peinture célèbre, il en dut être pour lous comme pour la tragédie. Le critique que je citais tout à l'heure, et que, sans le citer toujours, j'ai suivi souvent, parce que, dans un sujet qu'il a tant éclairci, il est souvent impossible de dire mieux, et difficile de dire autrement, a établi entre les divers âges de la statuaire des Grecs et ceux de leur tragédie un rapprochement qu'on ne peut omettre. Phidias, avec ses fortes et sublimes images de la divinité, lui représente Eschyle; Polyclète, par la régularité, par l'harmonie des proportions, lui semble répondre à Sophocle; enfin Lysippe et Euripide complètent ce parallèle; il lui paraît que tous deux, dans leurs imitations animées, se sont appliqués à exprimer le charme du mouvement et de la vie, plutôt que le calme pur et solennel des figures idéaks,
Gloria Lysippo est animosa effingere signa*.
■ Euripide, en effet, n'oublie rien pour séduire; en même temps qu'il ébranle et trouble les sens par le pathétique, il prend soin de les flatter par la naïveté et par la grâce. Souvent, aux dépens du caractère ou de la situation, il appuie à dessein sur des traits de mœurs; il peint l'âge, le sexe, le pays, la profession, plutôt que l'action et le personnage; Irt sujet s'efface presque sous cette brillante broderie, qui le cache en le parant.
1. P.opert., Eleg., III, ix, 9. Cf. Cic, de Clar. orat,, xvni; Quintil., Inst. orat., XII, 10.
Son penchant le portait visiblement vers ces peintures gémhales : il semble qu'Horace lui ait emprunté, autant qu'aux drames de Térence et à la llhétorique d'Aristote, les traits sous lesquels il trace, pour servir de modèle aux poètes dramatiques, le portrait des quatre âges. Une chose fort remarquable, c'est qu'il y laisse paraître le plus souvent une intention satirique, assez étrangère à l'esprit de la tragédie, et même quelquefois contraire à l'eflet particulier qu'il veut produire. Ainsi aux nobles images de la vieillesse il mêle complaisamment celles de la caducité, avec ses animosités et ses bravades, sa raison défaillante et ses longs discours. Une matière sur laquelle la verve amère et moqueuse du prête ne s'épuise pas, ce sont les défauts du sexe. Même dans ceux de ses ouvrages où il le représente sous le plus noble et le plus touchant aspect, il se montre encore, par quelques traits, comme on l'appelait, et comme l'a représenté Aristophane*, l'ennemi des femmes^. On a cru que des chagrins domestiques l'avaient aigri con're elles'. Il est certain que ces invectives décèleraient à leur égard un ressentiment profond, si elles ne témoignaient encore plus, comme il est arrivé quelquefois, d'un cœur trop sensible à leur attrait *, et qui s'indigne de sa faiblesse. Rousseau leur a dit bien des injures, pour se punir de les aimer ou plutôt pour s'en empêcher. Il en était de même d'Euripide : « Euripide, disait Sophocle, hait les femmes, mais dans ses tragédies ^ »
Celte disposition d'Euripide à saisir les caractères généraux de la nature humaine et à la prendre de préférence