‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 6 sur 170 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

niSTOlRE GÉNÉRALE DE LA TRAGÉDIE GRECQUE.

On ne peut remonter à l'origine de la littérature grecque et la suivre dans son développement sans remarquer d'abord ce caractère d'originalité qui la distingue de la littérature latine et de nos littératures modernes. Seuls, entre tous les peuples européens, les Grecs n'ont reçu d'aucun autre peuple l'inspiration poétique. On dirait même qu'ils n*ont point connu cette barbarie qui précède d'ordinaire la naissance de l'art; du moins le souvenir ne s'en est-il point conservé. Leur histoire poétique commence pour nous à Homère, à ce modèle de perfection que depuis on n'a jamais atteint ; et tandis que, chez des nations moins heureusement douées, les premiers poètes invoquent un dieu inconnu qui souvent ne leur répond point, les Grecs ont, pour ainsi dire, reçu la poésie des Muses elles-mêmes, et les fables mythologiques qui attestent cette origine merveilleuse ne semblent être que l'expression de la vérité.

Gomment expliquer le développement spontané, la per-

ESCKl'LC. — 1

fection hâtive de la poésie grecque, sinon par cette vivacité d'imagination accordée aux peuples méridionaux et qui a été surtout le partage des Grecs? La natuie était à leurs yeux animée et vivante; la vie domestique, la vie civile, toutes pleines d'enchantements; un intérêt poétique se mêlait aux actes les plus sérieux, aux détails les plus vulgaires de leur existence. La poésie était chez eux dans les mœurs et dans les institutions; il est permis de le dire, elle s'élevait quelquefois elle-même au rang d'une institu-r tion religieuse et politique; il lui était quelquefois donné d'exprimer, dans une sorte de langage public, les sentiments de tous, de prêter, pour ainsi dire, une voix à la patrie. Quel caractère singulier de gravité une telle mission ne devait- elle pas communiquer aux hommes privilégiés qui, dans cette nation de poètes, méritaient d'être appelés les poètes par excellence, et que, d'un consentement unanime, tous reconnaissaient pour leurs interprètes ! Faut-il s'étonner de trouver dans les premières productions du génie grec, dans les chants que fit naître une inspiration si sincère et si haute, tant de vérité et de grandeur?

La poésie se partagea de bonne heure chez les Grecs en divers genres, selon les diverses occasions qu'elle trouva de se produire, et aussi selon le goût particulier des poètes. Alors s'établit tout naturellement, sans réflexion et sans calcul, révélée par un instinct heureux, cette classification générale tant de fois débattue depuis par la critique.

Les uns, en l'absence de l'histoire, qui n'était pas encore née, se firent les historiens du temps passé : ils créèrent la poésie épique ; les autres entreprirent de sauver de l'oubli les traditions de la sagesse antique, les connaissances recueillies avec peine et lentement amassées par le travail des siècles : ils créèrent la poésie didactique, qu'un lien étroit unissait alors à l'épopée, car elle était* aussi une sorte d'histoire du passé, qui satisfaisait aux premiers besoins de ces sociélés naissantes. Les poètes didactiques étaient vraiment, à cette époque d'ignorance.

ce qu'ils n*ont jamais été depuis, les précepteurs et comme les législateurs de l'humanité. Ils polissaient les esprits, adoucissaient les mœurs, enseignaient la morale et les arts; leurs précepies, parés de toutes les grâces de la poésie et du langage, flattaient l'imagination, se gravaient dans la mémoire, passaient d'une génération à l'autre, et perpétuaient ainsi les leçons de l'expérience.

Il s'en trouva un grand nombre qui se consacrèrent à célébrer les dieux et les héros enfants des dieux, à exprimer les sentiments d'admiration et d'amour que l'homme éprouve pour la Divinité et pour ce qui la retrace imparfaitement sur la terre; à peindre les affections les plus profondes et les plus vives, quelquefois les plus légères et les plus frivoles, l'enthousiasme religieux, l'amour de la patrie, le dévouement, le courage, la tendresse et la haine, la douleur et la joie, l'ivresse même des plaisirs : ils créèrent la poésie lyrique.

Telles furent les trois formes principales sous lesquelles se montra d'abord la poésie des Grecs, les trois genres que produisit, en quelque sorte fatalement, l'état primitif de leur société. Cultivés tous à la fois, dans l'âge fabuleux, par les Orphée, les Musée, les Linus, ils le furent aussi, mais à part, dans l'âge suivant par Homère et par Hésiode, et par cette nombreuse élite de poètes lyriques qui leur succéda. Seulement, on le conçoit, ils durent perdre beaucoup de leur importance, lorsque, par le progrès des connaissances, par l'invention de l'écriture, par la découverte de la prose, par l'établissement de l'histoire, ils furent devenus moins nécessaires.

Alors, comme le raconte Horace*, on commença avoir dans la poésie un délassement, une distraction :

ludusque repertus

Et longorura operum finis.

Alors parut un nouveau genre d'une utilité moins directe 1. Ad Pison., 405.

et moins réelle que ceux dont il avait été précédé, et qui, s'emparant de la plupart de leurs beauté?, intérêt épique, sagesse didactique et gnomique, mouvement lyrique, les fit briller d'un éclat tout nouveau, attira les esprits par le charme d'un plaisir jusqu'alors inconnu.

On a lieu de s'étonner que l'art dramatique ait été si longtemps à naître chez les Grecs. Depuis plusieurs siècles ils le possédaient, à leur insu, dans les poëmes d'Homère: une action simple et riche tout ensemble, soumise dans sa marche progressive aux lois de cette unité qui est le besoin commun de tous les arts et que réclament surtout les productions du théâtre ; des mœurs, des passions, des caractères, que mettait en jeu l'artifice habile des situations et des contrastes; toutes les affections du cœur humain exprimées avec une naïve éloquence, dans des discours énergiques et véhéments, dans un dialogue rapide et animé; la substitution perpétuelle, à part quelques mots d'exposition, des personnages eux-mêmes au poète, aussitôt effacé de son œuvre pour ne s'y plus montrer, forme que Platon et Arislote assimilent à celle des compositions dramatiques et qu'ils appellent de leur nom * ; enfin, pour le dire en un mot, le drame tout entier était renfermé dans les compositions du chantre de l'Iliade et de l'Odyssée; il ne fallait que le dégager tout à fait des formes du récit, que le transporter sur une scène. Gomment cette révolution, qui nous semble aujourd'hui si naturelle, ne se fît-elle pas d'elle-même? Gomment les rhapsodes, dans ces concours, dans ces luttes d'un caractère déjà presque dramatique, où, par un débit musical et expressif, un geste passionné*, ils se disputaient le prix de leur art, n'imaginèrent-ils pas quelque jour, en récitant, par exemple, la dispute d'Agamemuon et d'Achille, de se substituer aux héros dont ils rappelaient les paroles, de se montrer à la foule attentive et charmée qui les entourait, sous le personnage d'Achille, sous celui d'Agamemnon? Gomment, par un progrès insensible et presque inévitable, ne devinrent-ils pas les

1. De repuhl, II, X; Poet., m, xxiv. — 3. Aiistot., Poet , xxvi.

acteurs des scènes dont ils n'étaient que les narrateurs et les hisiorions? Homère eut sans doute plus tard une puissante inllucnce sur les progrès de la tragédie ; il fut, Platon la dit', 1-3 véritable maître des poètes tragiques, qui se composèrent sur son modèle, qui lui empruntèrent la plupart de leurs sujets ; Eschyle, de son propre aveu, n*ofl'rit sur sa table que les reliefs des grands festins d'Homère'; quand on voulut louer dignement Sophocle, on l'appela l'Homère tragique'; comme, par une sorte de réciprocité , on appelait quelquefois Homère luimême le Sophocle de l'épopé?, le plus tragique des poët:es *. Mais, malgré ces traits frappants de ressemblance, malgré cette espèce de parenté qui unissait Homère à ces poètes enfants de son génie, il ne contribua en rien à la naissance de leur art, que ses exemples levaient un jour porter si loin. Entre Homère et Eschyle, qui auraient dû se suivre, se placèrent, après une longue suite de poètes plutôt lyriques que dramatiques, que tragiques, qu'on a cependant quelquefois, et même longtemps après la découverte de la véritable tragédie, appelés de ce dernier nom^, Thespis, Ghérilus, Pratinas, Phrynichus et d'autres encore sans

1. De repuhl., X. — 2. Athen., Deipn., VIII. — 3. Mot du philosophe PolémoD, Diog. Laert., IV, 20. Cf. Suid., v. Uolé\iwv. — 4. Plat., de Repuhl.^ X.

5. Nicéphore Grégoras (liv. X) l'adonné, on ne pouvait le faire commencer plus tôt, à Orphée; Platon, ou l'auteur inconnu du dialogue de 3Iinos, à des poètes athéniens contemporains de ce roi de Crète (voyez Plutarque, Vit. Thes.,x\i, qui corrige cette tradition en supprimant la contemporanéité plus que douteuse de Minoset des tragiques d'Athènes par lesquels a été flétri son nom : voyez aussi, dans les Variétés littéraires, FàTÏs, 1804, t. III, p. 488, des Réflexions sur la tragédie grecque, très-hasardées, où l'abbé Arnaud la prend, au contraire, avec pleine confiance, pour son point de départ) ; un vieux scoliaste cité par Stanley {aii jEschyl.) et par Bulenger {de Theatr., I, 2), Jean Malalas tC/iron.), l'ont donné à un certain Théornis, contemporain d'Oreste, et, après lui, à un Minos, à un Auléas. Écartant ces origines vagues et fabuleuses, nous trouvons qu'Hérodote (V, 67) a fait remonter le commencement de la tragédie aux chantres antiques des malheurs d'Adraste dans les fêtes solennelles de Sicyone ; que Suidas l'a daté, tantôt (v. (^çuviyo:) de Thespis, tantôt (vv. OscTTîtc, Oùoàv rrpo; tôv AiovuCTov), d'accord en cela avec Hérodote, d'Epigène de Sicyone, son seul prédécesseur selon quelques-uns, dit-il, selon d'autres le seizième

doute *. Le hasard, qui joue un si grand rôle dans la plupart de nos découvertes, donna au drame la plus accidentelle, la plus imprévue de toutes les origines : il le fit naître du dithyrambe ^.

Disons-le cependant : le hasard n'est peut-être encore ici que l'expression vague de causes plus positives auxquelles il serait possible de remonter. L'épopée avait fait son temps; les poëtes cycliques l'avaient acheminée insen-

(voy. De dram. grœc. sat. origine^ 1822, p. 6, Pinzger, qui concilie heureusement les deux opinions en supposant que Thespis est bien le seizième selon l'ordre des générations, mais le deuxième quant au mérite, les intermédiaires ne méritant pas d'être comptés); qu'Aristote {Poet., m), Thémiste {Orat., xix) ont réclamé la gloire d'avoir inventé la tragédie, qu'Athènes aurait seulement perfectionnée, pour les Doriens en général, et en particulier pour les Sicyoniens. C'est à ces derniers, en raison de certaines innovations dans les chœurs bachiques (Suid., V. OOôàv Trpèc Tov Ato^udov), en raison de leurs chants sur Adraste (Hérodote, V, 67) , qu'on est le plus autorisé à faire honneur de la découverte (voyez à l'appui de ce système, combattu par Bentley, Dissert, de Phalarid. epist. X, respons. ad C. Boyl. X, des noies savantes deBœttiger, Quatuor eetates rei scenicœ apud vetcres, Weimar, 1798; OpM.sc, Dresde, 1837, p. 329 sqq, ; consultez aussi les recherches de M. Ch. Magnin sur les divers éléments du drame antique, dans ses Origines du Théâtre mo'ierne, Paris, 1838. Introduction, t. I"). Cette question obscure et difficile a paru rencontrer une heureuse solution dans la distinction faite par M. Bœckh, d'une tragédie lyrique et d'une tragédie dramatique, trouvées, la première dans le Péloponèse, la seconde, postérieurement, dans l'Attique, etqui toutesdeux continuèrent d'exister concurremment, comme le lui fait penser une inscription relative à des jeux de diverses sortes donnés à Orchomène, et dans laquelle sont nommés deux vainqueurs, l'un pour la tragédie ancienne, TcaXai^, l'autre pour la nouvelle, xatvri, dénominations qu'il applique (renvoyant à son Économie politique des Athéniens, t. II, p 361, où il a d'abord énoncé son opinion • s'appuyant de l'opinion conforme de 0. MuUer, Dor.,t. ir,p. 36S ; Welcker, Trilogie d'Eschyle, Appendice, p. 243, ctcomjattant les objecti. ns de Lobeck, de ALlatc Orpheidiss., IV, p. 9 ; Aglaoph, p. 974) à la tragédie lyricjue et à la tragédie dramatique (voyez Bœckh, Corpus inscript, grœc, V, ii, n" lh8ô, t. ]"', p. 7t)ô, et t. Il, p. 509). Mais il faut dire que God. Hermann (De tragœdia comœdiaque lyrica, 1836; Opusc, 1839, t. Vil, p. 211), a fort ébranlé le système de la tragédie lyrique : il n'y a vu, comme précédemment Pinzger, ouvrage cité plus haut, p. 1, autre chose que le dithyrambe, berceau reconnu par tout le monde de la tragédie, et a rai)|Kjrté ces mots de l'inscription, tragédie ancienne, tragédie nouvelle, non pas à la diflérence des genres, mais simplement à la date des ouvrages représentés, les uns anciens, les autres nouveaux.

1. Athénée [Deipn.^ I) comprend dans le nombre, seul, il est vrai, et peut-être par méprise, un Cratinus. — 2. Arislot., Poct., iv.

siblement vers l'histoire, qui devait la remplacer; l'époque approchait où, dans ses récits moins empreints de merveilleux, il ne resterait plus que des événements humains, des passions humaines, les éléments du drame. L'ode, de son côté, après avoir prêté sa voix à tous les sentiments qui fermentent au fond du cœur de l'homme et aspirent à se répandre au dehors, avait besoin d'un thème nouveau qui rajeunît ses inspirations; elle ne pouvait plus guère le demander qu'aux souvenirs de l'épopée dramatiquement évoqués devant elle. Une nouvelle forme poétique restait à trouver qui exprimât la vie, non plus par des récits, non plus par des élans passionnés, mais par quelque chose d'intermédiaire, d'aussi intéressant que les uns, d'aussi éloquent que les autres, et de plus agissant; par Taction dramatique, en un mot, toute prête à naître du premier rapprochement de l'ode et de l'épopée. Que si c'est au sein du dithyrambe que ces deux genres se sont rencontrés, se sont unis par un hymen fécond qui devait produire l'art du théâtre, faut-il donc tant s'en étonaer? Ces chants dithyrambiques de tout caractère, sérieux ou folâtres, selon la nature des aventures divines qu'ils célébraient, selon l'esprit divers des fêtes où ils se faisaient entendre, à l'entrée de l'hiver ou au retour du printemps^ ces chants, accompagnés d'un appareil musical et orchestique approprié à la variété des sujets, et qui existaient déjà dans le cbceir des Satyres et des autres suivants de Bacchus, introduits par Anon*, comme leurs acteurs^,

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