Suid., V. 'Apioov
2. De là une des étymologies du mot tragédie qu'on fait venir [Etym. magn., v. Tpay^ôîa; Hesych., v. Tpâyoi, etc.) du nom de boucs quelquefois donné aux saiyres. Selon d'auties, on le sait, ce mot viendrait plutôt du bouc que l'on immolait dans les fêtes de Bacchus, ou que l'on donnait primitivement en prix au vainqueur dans les concours dionysiaques, lyriques et peut-être dramatiques, dès le temps même de Tliespis, comme semble U dire la Chronique de Paros (Marm. Par. y epocn. 43, v. 58-59) :
Non aliara ob culpam Baccho caper omnibus aris
Caeditur, et veteres ineunt proscenia ludi,
Praemiaque ingentes pages et compila circura
Theseidae posuere. (Virg,, Georg., 11, 380.)
Carminé qui tragico vilem certavitob hircum. (Horat., ad Pjsojî., '220.^
Du plus habile chantre un bouc était le prix. (Boil., Art poét., III.)
étaient-ils sans analogie avec les représentations tragiques et comiques qui devaient en sortir? La liberté qui y régnait n'y ménageait-elle pas un accès plus libre, que dans les autres poèmes liturgiques, aux innovations d'où pouvait résulter le drame? Aussi, quand la tragédie eut réellement commencé à Athènes , les autres peuples de la Grèce, chez qui la poésie, la musique, la danse, l'expression mimique, avaient aussi eî peut-être plus anciennement concouru de même à animer le culte des dieux et particulièrement celui de Bacchus , réclamèrent-ils la priorité de Tiavention, et, la faisant remonter dans le passé, essayèrent-ils de trouver de lointains prédécesseurs à Thespis. Prétention vaine 1 car une découverte n'est pas dans les éléments qui la préparent, mais dans le génie puissant ou heureux qui les assemble.
On sait, sans pouvoir s'en rendre bien compte, tant les témoignages sont, à cet égard, rares, incomplets, obscurs ! tant la difficulté, l'impossibilité de les entendre s'est accrue par les innombrables, minutieuses et quelquefois indiscrètes explications de la critique! comment la tragédie athénienne, ou plutôt cetie sorte de poëmo confus qui en contenait le germe et ne tarda pas à la faire éclore, prit naissance au sein même des rites dionysiaques. Les louanges da dieu étaient célébrées par des chœurs, dont la distribution naturelle en coryphées et en choristes, qui prenaient tour à tour la parole, probablement aussi en demi-chœurs qui se répondaient, eût seule conduit à l'invention du dialogue, s'il eût été be>oin de l'inventer. Dans leurs chants qui avaient déjà quelque chose de dramatique*, mais qui n'étaient pas le drame, on intercala plus tard, soit pour varier l'intérêt de la composition par des intermèdes, soit pour ménager aux txéoutanis quelques moments de repos, par l'intervention de l'artiste spécialement chargé de ces intermèdes, des récits où étaient primitivement rappelées les aventures de la divinité que l'on fêtait, mais qui no tardèrent pas à
l.Dios. Lacrt., III, 56.
leur devenir étrangers*. Une telle innovation fut d'abord réprouvée par les vieillards et par les magistrats, comme irrespectueuse et impie; mais elle passa, à la faveur du phisir et des suffrages de la foule. C'est h elle, chose singulière, que l'en doit véritablement la découverte de l'art dramatique et des divers genres entre lesquels il ne tarda pas à se partager, particulièrement do la Iragé^lie. On avait déjà le dialogue : elle mit sur le chemin de l'action. Ces récits, qui coupaient, par intervalles, les chants du chœur, furent bientôt destinés à faire concaîire, non plus seulement des événements passés, mais un événement que l'on supposait présent, et dont ils retraçaient les progrès L'action, exposée au commencement par des récits, et à laquelle on n'assistait qu'en imagination, fut insensiblement amenée par l'introduction successive d'un second, d'un troisième acteur^, sur ce qui n'était d'abord qu'une sorte de tribune, d'où leur devancier s'entretenait avec le chœur', et qui devint une scène. Elle se développa devant le chœur, qui la contemplait, et qui, exprimant les sentiments de peine ou de plaisir, d'admiration ou de surprise qu'elle lui inspirait, devint ainsi, par le seul fait de ?on origine, un témoin idéal du drame, chargé d'en recueillir l'impression et de la transmettre pure ef entière aux véritables spectateurs. Le chœur avait été d'abord, dans les cérémonies du culte de Bacchus, le leprésentant
1. riutarcli., Sympos., T, i; Suid. Oùôlv Tcpô; tgv A-.ôvugov, etc.
2. Aristote (Poet., iv), Uiogène Laërce (III, 06), Suidas (vv.Ioçox).^;, Tpi-aya)v'.(jnr;:, cf. Vit. Sopliocl.) , altribueDt à Thespis,. à Eschyle, à Sophocle l'introduction de chacun de ces trois acteurs; mais cela a été contesté comme d'autres points de ceite antique histoire, particulièrement par Thémiste, Orat., xxvi (voy. God. Hermann, Dissert. 11 de choro Eumenidum jEschyli, 1809 et 1816; Opusc, 1827, t. II, p. 141 ; E. Egger, Histoire de la critique chez les Grecs, 1849, ch. m, § IV, p 139). Sophocle ayant été coniemporain d'Eschyie, et Euripide lie Soidiocle, quelques-unes des inventions qui cm progressivement constitué la tragédie grecque, ont pu, contrairement à l'ordre de succession des trois poètes, passer, par imitation, du plus récent au plus ancien, et, comme cela est arrivé chez nous à l'égard de Rotrou et de Corneille, changer en certains points le disciple en maître. Delà des questions de priorité tort controversées dans tous les temps par la critique, et la plupart insolubles.
3. Jul. Poil., Onomas!., IV, 19. Cf. Eustath., ad IL, VII, 407.
du peuple entier; il ne perdit pas ce caractère lorsque, par suite d'innovations successives, ces pompes religieuses se changèrent en un spectacle ; il se trouva naturellement chargé de jouer devant le public, chez lequel il se recruta longtemps, par la voie du sort, de libres acteurs, le rôle du public même; regardant avec lui et jugeant en son nom , interrompant la marche des événemenis pour faire entendre les arrêts de cette morale universelle dont la voix retentissait confusément dans tous les cœîîTs et à laquelle il servait d'interprète : personnage vraiment singulier, placé , dans l'esprit de la composition poétique, entre le drame et l'auditoire, comme il l'était matériellement) dans la représentation, entre la scène et l'amphithéâtre; personnage dont la création appartient spécialement aux Grecs, que leur avait donné le hasard, et qu'ils conservèrent volontairement, par réflexion, et par choix, dont l'emploi ne fut pas toujours sans inconvénient , mais qui contribua puissamment à constituer la tragédie grecque, et à lui donner la forme et le caractère qui la distinguent entre toutes les tragédies connues.
Et en effet, comme le chœur ne quittait jamais la place particulière qui lui avait été assignée dans l'enceinte, du théâtre, comme il ne perdait jamais l'action de vue, et qu'il y intervenait à chaque instant, les unités sévères qui la limitent sous le rapport du temps et du lieu s'établirent en quelque sorte toutes seules et nécessairement. Gomment changer une scène qui ne cessait d'être occupée? Gomment faire illusion sur la durée d'une pièce que l'aspect d'un acteur toujours présent permettait de mesurer avec exactitude ? Une action resserrée dans des bornes si précises ne pouvait, on le conçoit, se passer de l'unité d'intérêt et de la simplicité d'intrigue, naturelles d'ailleurs à un théâtre qui avait commencé par des chants, par des récits, par le dialogue d'un chœur avec un stul personnage. Enfin, si l'on songe à la pompe, h la majesté qui résultaient du spectacle de tant de témoins groupés sur le devant de la scène ; si l'on songe à la grandeur
morale et poétique dont leurs ciianls entouraient Faction, on aura uce idée à peu près complète de l'influence exercée sur le développement de la tragédie grecque par l'emploi presque forcé de ce chœur qui en avait été l'origine*.
Ainsi se formait la tragédie sous l'empire des circonstances qui accompagnèrent son établissement. Celte unité, cette simplicité, cette grandeur qui en caractérisent la forme, étaient tout à fait d'accord avec la natuie des sujets qu'elle fut, dès le principe, appelée à traiter. Née au milieu des cérémonies de la religion, faisant pour ainsi dire partie du culte public, elle dut se consacrer d'abord à exposer aux regards les aventures des dieux. Bientôt les hommes, qui, selon les traditions mythologiques, s'étaient trouvés, aux premiers jours du monde, dans un commerce fréquent et familier avec les habitants du ciel, s'introduisirent à leur tour sur la scène. Ils ne tardèrent pas à en devenir, par suite de ce vif intérêt qni nous attache à la peinture de nos semblables, les principaux personnages. Cependant les dieux ne disparurent pas entièrement de ces drames qu'ils avaient autrefois remplis seuls; et quand ils cessèrent, ou à peu près, de s'y montrer, leur volonté toute-puissante y joua longtemps le principal rôle, et y resta le plus puissant mobile, le ressort le plus actif de l'action : elle s'expliquait par des pressentiments sinistres, des songes effrayants, des présages, des oracles; et la grande image de la fatalité, toujours rappelée à l'esprit des spectateurs, toujours présente, toujours visible, semblait former le fond de ce tableau lugubre sur le devant duquel paraissaient les passions humaines, libres et esclaves tout ensemble, marchant vers le but que leur avait marqué d'avance l'immuable destinée, mais y marchant d'elles-mêmes, et conservant, lors même qu'elles pliaient sous la main de la
1. Voyez sur les heureux effets, l'importance et même la nécessité du chœur dans le système de la tragédie grecque, de judicieuses réflexions de M. E. Egger, Histoire de la critique chez les Grecs, ch. m,