‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 65 sur 170 · Diog. Laert., V · texte numérisé non relu

Diog. Laert., V

2. Voyez Fabric, liibliolh. grœc. t. II, p. 288. Ilarlcs ; Casaub., ad Athen., VI, p. 413 sq\. Kanke, de Aristoph. vila, etc. — 3. Plutaicli., Non pusse suavitcr vivi secundum Epicurum.

DE LA TRAlilÔDlK GRECQUE. 121

disait-il, la moitié de son royaume, pour le voir triomjilier; il De s'en montra pas moins généreux envers le vain(|iieur, et paya de bonne grâce l'amende à laquelle l'avaient condamné les Athéniens, pour ne s'être pas trouvé aux fêtes de Bacclms^

Tous ces détails sont précieux à recueillir. Ils nous montrent la tragédie grecque encore florissante vers la fin du IV* siècle. Mais à l'importance des poètes semble avoir succédé celle des comédiens, auxquels a passé la palme tragique, qui ont leurs factions de rois, que se disputent la Grèce et l'Asie. On retrouve plus tard Athénodore et Tliessalus en compagnie d'un troisième tragédien, Aristocrite, à Suse, aux noces du conquérant, où les fait figurer, dans les divertissements de toute sorte qui en signalèrent la fête, un minutieux récit de l'historien Charès ^. Sans doute qu'ils firent encore leur rôle, avec beaucoup d'autres, parmi les trois mille artistes qui vinrent de Grèce, quelque temps après, prendre part aux magnifiques jeux d'Ecbatane'. Nous avons vu nous-mêmes un autre Alexandre, promenant à la suite de ses armés victorieuses, dans les capitales de l'Europe, et jusqu'aux confins de TAsie, notre tragédie et ses acteurs. Au Macédonien succédèrent sur les trônes asiatiques des souverains grecs ou d'origine grecque, qui dans leurs villes nouvelles, peuplées en partie par la Grèce et faites sur le modèle de ses villes, dans leurs Antiochies, leurs Séleucies, leurs Antigonies* et tant d'autres imitations de la patrie, dont ils couvraient leur empire étranger, attiraient près d'eux, par l'appât des honneurs et du gain, la foule aventureuse de leurs compatriotes. Ces colonies d'ambitieux accueillaient, on doit le croire, avec plaisir, dans leur exil, les interprètes d'une poésie qu'ils oubliaient au pays des barbares, c Douce parole I » durent-ils s'écrier plus d'une fois, en

1. Platarch., VU. Alex., iv, vm, xxix. Cf. De fort. Alex.; Arrian., Expedit. Alex., VIII, 7. — 2. Athen., Deipn., XII; ^Elian., Var. hist.^ VIII, 7. — 3. Piutarch., Vit. Alex., lxxii. Cf. Lxvn j Arrian., Expedit, Alex., YIÎ, 14. — 4. Diod. Sic, XX, 108.

les écoutant, avec le Philoctète de Sophocle. Quand les Romains conquirent l'Asie, ils y rencontrèrent partout, comme dans la Grèce elle-même, le théâtre grec. LucuUus, vainqueur de Tigrane, trouva Tigranocerte toute remplie de comédiens grecs, rassemblés à grands frais par ce prince, pour la décoration de sa nouvelle capitale, et qui ne servirent qu'aux jeux scéniques par lesquels ses ennemis y célébrèrent sa défaite*. Plus tard, comme pour venger Tigrane, un autre roi d'Arménie, roi lettré, qui avait composé en grec des histoires, des harangues et même des tragédies dont il subsistait encore quelque chose au temps de Plutarque, Artsbaze, fêtait de même, avec son hôte, le roi des Parthes, Hyrodes, qui n'était pas non plus étranger à la langue ni à la littérature des Grecs, la victoire de ce dernier sur les Romains^. Les deux rois étaient à table, et un acteur tragique de la ville de Tralles, nomné Jason, jouait devant eux, avec un grand applaudissement, quelques scènes des Bacchantes d'Euripide, celles entre autres où paraît Agave, portant orgueilleusement la tête sanglante de son fils, qu'elle prend dans son égarement pour la dépouille d'un jeune lion. Tout à coup les portes s'ouvrent, et des envoyés du Suréna parthe, se prosternant devant Hyrodes , jettent à ses pieds la tête de Grassus. Au milieu des transports confus qui éclatent de tous côtés, l'acteur rejetant le masque de Penthée qu'il tenait à la main et ramassant à terre l'affreux trophée, récite, comme inspiré de la fureur des Bacchantes, ce passage du rôle d'Agave ^ ; « Nous apportons des montagnes dans ce palais celte victime nouvellement égorgée, cette heureuse proie. — Qui lui porta le premier coup? s'écrie le chœur. — Moi, moi, dit Jason, c'est ma gloire. — C'est la mienne, » reprend un acteur imprévu qui lui arrache cette tête et prétend achever le rôle, un des envoyés du Suréna, nommé Pomaxaithres, celui-là même qui avait tué Grassus.

1. Platarch., Vit. LuculL, xxix. — 2. Pliilarcli., Vif. Crass.^ xxxiii; Appian., FaUhic; Polyœn., Strat., VIII, 41. — 3. Eurip., Bacch., 1159.

Étrange et terrible aventure, où la tragédie réelle se mêlait îi la fiction, et souillait de sang la pure et noble muse d'Euripide! Triste abaissement du génie grec, réduit à amuser les loisirs des barbares , et chargé par eux , comme un boulîon cruel, du soin d'humilier la gloire de Rome !

Environ deux siècles avant cette époque, introduite à Rome par le tarentin Livius Andronicus , la tragédie grecque y avait reçu, en quelque sorte, le droit de cité : elle y avait appris des successeurs de ce vieux poëte, de Név:us, d'Ennius, de Pacuvius, d'Attius, la langue de sa nouvelle patrie, et dans un style rude encore, mais énergique et hardi, qui mêlait quelque emphase à sa naïveté, elle avait reproduit, devant un peuple ignorant et cha-mé, toutes ces belles compositions d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, destinées à plaire par leur exquise et profonde vérité, partout où elles peuvent s'expliquer, fût-ce imparfaitement, à des hommes assemblés : elle s'était même hasardée , fort rarement , il est vrai, à quitter son costume étranger , à revêtir la toge , à se faire toute romaine , à entretenir les Romains de leurs souvenirs nationaux , de leurs gloires domestiques , de Romulus , de Brutus , de Décius , de Paul Emile , de celui peut-être dont le triomphe, changé en funérailles*, lui otîïait un exemple contemporain de ces catastrophes fatales, dans l'expression desquelles elle se complaisait. Mais la vie nouvelle qu'elle avait reprise sur une autre scène, expirait déjà avec les derniers accents de la voix pathétique d'^Esopus , avec les derniers applaudissements de Gicéron. Déjà le peuple, et même les chevaliers, les sénateurs, devenus peuple, ne se plaisaient plus qu'aux magnificences inouïes, insensées, d'un spectacle décoré, surchargé des dépouilles de l'univers; ils ne lui demandaient plus que des distractions toutes sensuelles^. Le temps approchait où la tragédie grecque,

1. Horat., Od., I, xxxv, 4. —2. Cic, Family VII, i; Horat., EpisL II, I, 182 sqq.-, Tit. Liv., Hist., VII, 2.

retrouvant à Rome, non plus Athènes, mais Alexandrie, réduite de nouveau aux succès de la récitation publique, ou même de la lecture solitaire, n'aurait plus guère d'autre emploi que d'offrir dans ses fables un thème à l'industrie littéraire des poètes amateurs, des Pollion, des Varius, où Ovids lui-même pourrait dire qu'il n'écrivait point pour le théâtre *.

Ce n'est pas impunément que le drame quitte la scène; il perd bientôt par là tout caractère dramatique. La tragédie, que nous continuons d'appeler grecque, bien qu'on l'écrivît en latin, avait sans doute acquis quelque élégance depuis le temps d'Attius; mais à mesure qu'elle avait cessé de prétendre à Tillusion, à l'émotion, à la vérité, qui les produit seule dans les représentations du théâtre ; qu'elle avait borné ses prétentions à ces applaudissements que provoque , le plus souvent , dans les cercles lettrés, le faux éclat des détails, elle était insensiblement devenue une simple forme, prêtée aux jeux du bel esprit, à l'érudition, à la science, un cadre convenu pour la dissertation philosophique , la déclamation morale et politique. Ce n'était plus qu'un genre faussé , plus exposé qu'aucun autre à l'invasion de tous ces excès du mauvais goût que devaient bientôt amener l'épuisement littéraire, la satiété des esprits et la dégradation des mœurs. De là, dans les pièces qui portent le nom de Sénèque, et qui représentent seules, à la place de celles de Pomponius Secundus, de Guriatius Maternus et d'autres encore qui ne se sont pas conservées, la poésie prétendue dramatique de ce temps, une transformation complète et véritablement monstrueuse de la tragédie grecque. Les Grecs recherchaient l'ordre, la progression, l'intérêt; il n'y a rien, chez Sénèque, malgré la régularité extérieure et même la distribution symétrique de ses ouvrages, qui ressemble le moins du monde au développement d'une action ou d'un caractère : les Grecs du fonds le plus simple savaient tirer des trésors de

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