‹ Études sur les tragiques grecsChapitre 118 sur 185 · IV · texte numérisé non relu

IV

Admirons avec quel art le poë'e a préparé l'arrivée de la terrible nouvelle, par des pressentiments qui troublent les vieillards, par les présagea qui obsèdent la reine. Le messager qui doit annoncer ce désastre est attendu avec autant d'inquiétude et d'impatience par les spectateurs que par les personnages mêmes de la pièce. Entin on l'aperçoit, on le reconnaît de loin à la rapidité de sa course ; bientôt il est sur la scène, el ses eflrayantes paroles, pleines du désordre de la douleur, y répandent une consternation profonde. Il n'attend pas qu'on L'interroge; il ne s'adresse pas aux Fidrhs, à la reine : c'est à l'Asie, a la Perse, à S use qu'il parle; ses premiers mots font re-. passer à .eux qui l'écoutent le douloureux voyage qu'il vient de faire.

« 0 villes de l1 Vsie! ô Perse, et toi Suse, cité, port, de la richesse! comme un seul coup a flétri tant de splendeur et de puissance ! La Unir des Perses es! moissonnée ! 6 malheureux! pourquoi faut-il que, le premier, j'annonce de tels malheurs?... Mais je dois tout vous découvrir. Perses, votre armée entière J le truite8. »

Ces paroles sont suivies des mouvements confqs el désordonnés de la douleur; el

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le vieillardi une émulation de i is, des

larmes, de

dei imagea lugubres, dei repli \

parence qui pourtant e répondent; eofii

diali ; raord i

et qu'il es! impossible

catiom contre Les A.th . qui devaient

fiera vainqueur.-, le nlus d( le plus flatte

éloges :

Ll MESSAGhl'..

il aminé, nom détesté ! que de larmes, Athènes, y: verse à ton souvenir!

LE CHŒUR

Athènes est l'effroi de ses ennemis : la Perte se BOQVii

combien de ses femmes elle a déjà privées de leurs | de

leurs fils*.

A ce dernier mot, qui perce le cœur maternel d'Aï elle prend enfin la parole. Jusqu'ici elle s'est tue, frappée comme d'un coup de foudre par la terrible nouvelle. Ce long silence, si Daturel dans sa situation, excite vivement l'intérêt : c'était un art particulier aux Grecs, et dont Eschyle faisait usage jusqu'à l'abus (Euripide le lui reproche dans les Grenouilles d'Aristophane8), que de

1 Ce mot, plus d'une fois encore répété dans la pièce (v. 764. 828), est peut être, comme le remarque ingénieusement, aj î-, (au-

teur d'une dissertation sur les Prises, imprimée à Paris en 1- M. Boyer, une al usion au mot que Darius irrité se faisait redire par trois fois, lorsqu'il se mettait à table : « Seigneur, sou venez- vous des Athéniens. 5) (Hérodote, V, 105.)

3. lian., 922 sqq. C'est un dialogue d'Euripide avec Bacchus, qui non-seulement donne de précieux détails (Cf. Vit JEsckyl.) sur d-ux pièces perdues de notre poète, sa Niobé et ses Phrygiens, autrement le Rachat d 'Hector . mais encore expliqua au mieux et loue, ^n paraissant le blâmer, un d^ ses artifices dramatiques : « 11 vous montrait, vaine montre de tragédie, un Achille, une Niobé, as-is. voiles, cachant leur \ isa.e, ne soufflant pas le mot. — Pas le mot, certes. — Le chœur cependant débrait de suite jusqu'à quatre tirades; ils continuaient de se taire. — J'aimai- ce silence; il ne me plaisait pas moins que le bavardage d'aujourd'hui. .. Mais pourquoi en usait-il ain-i ? — Par c laiansme : pour tenir le spectateur dans l'attente «lu mom.nt où Niobé ouvrirait enfin la bouche. Pendant ce temps la pièce marchait. .. »

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préparer ainsi, par une attente habilement prolongée, le m i nient où un personnage Important prenait, à son tour, pari an dialogue. Les paroles que le poète prête à la re Boni dune admirable vérité : elle cherche à se remettre, à raffermir son courage; elle rassemble ses forces pour interroger le messager, et, dans cette grande infortune, qui, frappant à la fuis toutes les conditions, les rapproche un instant, la souveraine de l'Asie témoigne, pour la douleur de cet homme obscur qui se trouble et ne peut répondre, une condescendance généreuse et délicate. Il faut l'entendre elle-même :

« ....J'ai gardé le silence, dans mon affliction, dans ma stupeur : une telle infortune est trop au-d issus de mes forces je ne puis parler, interroger. 11 no is faut bien cependant, mortels, supporter les maux que les dieux nous enroent. Remetstoi, et malgré tes larmes, développe-nous tout notre malheur1. »

Ce peu de mots serait assez pour une autre qu'Atossa; mais elle est mère, et ce qu'elle veut surtout savoir, c'est ce qui touche son 61s. Toutefois elle hésite à le demander. Gomme l'Andromaque d'Homère2, lorsque, ignorant seule la mort d'Hector, et, aux gémissements lointains qui lui parviennent, la pressentant, elle évite le mot cruel qui va bientôt frapper son orei le et diffère son désespoir par cette expression adoucie : quelque malheur sans doute menace les lils de Priam; ou bien encore, pour chercher plus près de nous un autre rapprochement, comme cette malheureuse femme, dont Mme de Sévigné a si bien raconté la touchante histoire, qui, après une bataille meurtrière, veut s'informer on fils, et ne peut parler que de sou frère, son iinngination n'osant aller au de/à8, Atossa enveloppe, sous une question générale, le soin tout personnel qui la trouble : « Qui n échappé à la mort, ou quel est, parmi

1. V. 294-299. - 2. IL, XXII, 453. — 3. La duchesse de Longu.

ville, Lettres de Madame de Sévign le M de Monmei-

i qu'il DOIl

a la

iniiM *, » dit le

plus qu tu la P(

heur <ie la i't qui lin' lit la

plut sombre '. » — I -

» t de vérité) et tuquel Bufûsent quelques

paroles.

•J'ai trouvé, connue le pendant, -1, la belle scène qui ouvre la seconde partie ne Henri 1\, et où Ton voit Noitlnrnberland lisant sur I e de

MortOU, avant que celui-ci lui ait parlé, la n<,uve.!e redoutée de la défaite et de la mort de son 6ls; retardant I plaisir le moment où il l'entendra, et quand on a commence de la lui dire, interrompant pour demander que l'on contredise ce qu'un instinct trop sûr lui a dès I temps révélé. C'est dans une autre situation et avec une manière différente, car le poète anglais, expliquant eu philosophe ce qu'il peint en poète, intervient plus dans son dialogue que ne le fait Eschyle; c'est, dis-je, la n. intelligence muette de deux personnages, qui se devin et répondent à la pensée l'un de l'autre par cette rapide compréhension que donnent à l'esprit de pareilles circonstances.

La reine est bientôt ramenée, par les paroles du courrier, aux tristes idées qu'elle a pour un moment écart Comme s'il vou'ait réprimer ce mouvement de joie, si involontaire et si pardonnable, qu'elle a laissé paraître, il lui fait avec tout l'emportement, tout le désordre de la o douleur, une longue et vive énumération des chefs qui / ont perdu la vie. Il représente leur trépas sous des images

I. Racine se souvenait-il de ce passage quand il a écrit dans Etther (acte II, se. m) :

Ce mortel qui montra tant de zèle pour moi, Vi -il encoie? — Il vuk l'astre qui vous éclaire.

terribles et toujours nouvelles ; il mêle à l'expression de sa pitié je ne sais quelle ironie atnère1, que lui inspire le contraste de leur gloire passée et de leur fin déplorable, et où ii faut bien se garder de voir un oubli de la dignité tragique \ un appel volontaire à la gaieté des Athéniens '; enfin, lorsqu'il a porté au comble la consternation et 1 froi de ceux qui lYcoutent, il termine par ces désolantes paroles :

«Voilà ceux dont je me rappelle les noms; c'étaient des chefs. Mais nos perles sont >ans nombre, et je n'en ai fait connaître que la moindre partie4. >>

Enfin les esprits se calment peu à peu. La reine adresse au messager plusieurs questions pour l'aider à rassembler ses souvenirs et à commencer un récit plus suivi et plus détaillé des événements. Elle s'informe du nombre et de la force des deux armées. Ici rej araissent et ridée dejcette fatalité qui a tout conduit, idée que le poêle s'attache à i appeler bans cesse, et l'éloge d'Athènes qui revient aussi à chaque instant, et qui ne devait pas paraître aux Athéniens" une répétition.

« Non, ne le croyez pas, ce n'est pas le nombre qui nous a manque; mais un aieu ennemi a détruit notre armée; il avait chargé d'un poid> inégal un 'les bas mis de la balance*. — Les dieux protègent la ville de l'allas*. — Athènes est invincible ; ses citoyens sont pour elle un rempart inexpugnable 7. »

1. V. 309, 311, 314, 320, 321, 323; schol. ;id v. 310. Cf. Hom.. flt'ad., XVI, 742, 745. — 2. De l'auw., Butler, etc. — 3. Siebelis, .le Eschyl. l'ers., diatribe, Lips., lîy'i. — 4. v. 33;'. 334. •

Hom., Ihad., VIII, 70; XXII, 210 sq,.; Daniel, V, 27. G. Y a-t-il une contradiction aussi choquante que le dit de Pauw à ce qu'Ai - i qui tout à l'heure s'informait de la situation, du go iver- Demeni 1 1 des ressources d'Athènes, sache qu'elle est consacrée à .Mile pense pas; mais c'< st, à ce qu'il semble, l'opinion de A. Wellauer, qui. dans son édition, publiée à Leipsick en 1823-24, changeant Tordre des interlocuteur , donne au messager le vers il nt de Pauw conteste ia convenance; c'est celle de Lachmann, de Mensura tiagœdiâB, p. 17, qui l'attribue au chœur.

7. V. 348-353. Ah.ee, avant Eschyle, avail dit des hou. mes de coue qu'ils sont les ren is ville.- (voy. Fragm. ix, l.tjr. yr.rc de

Vienl un récil rraimenl iblc pour li rérité

<l< i qu'il i la cbtleur d'enthon-

i qui l'aoimi • ot qu'il n'a pi

un témoin ocu aire, par u

connaît une de c s voix foi pé-

taient sur l( i d'Atbi ohant de guern

« Allez, enfanta de la Gr< ce , affran franchis! ez \<>s femmes, vos 61

tombeaux de vos ancêtres. . i,à le prix du combat*. -

T ut y est peint avec une vivacité, une rapidité singulières, et la folle confiance de Xerxès, et les tranqn dispositions de ses ennemis; pois, lorsque le jour de la lutte est venu, lorsque le soleil qui doit éclairer de si grands événements a répandu sa lumière sur les deux armées, lorsque les sons de la trompette, r par l'écho des rochers ont tout embrasé ', le contraste irappant

Boissonade, p. 5) Cela a éip dit souvent depuis. Aux riombreuxex rnples rassembles par Blomfield (Thucyd., VII, 77: 30] tiocl., (Edip r., 56, etc.). Boissonade a;oute le suivant (Hiaut., Pers., IV, 4J. qui offre avec le passage d'Eschyle un rapport plus imprévu et en u.éiue temps plus direct, car il y est question d'Athènes même :

Ut munitum muro tibi visum est oppidum?

— Si incola: bene sunt morati, puLre muiiitum arbitror.

Si^î élis comprend bien peu Eschyle quand il lui objecte l'incendie d'Athènes par Xerxès. Athènes, >elon Eschyle, n'était plus alors dans Athènes, mais où fiaient ses citoyens. Comme on l'a remarqué (H. Weil, de Tragcrciinrum grxcrum cum rejbus publicù conjuu ris,

1844, p. 4), 0. Mùller {Eumenid., édit. , 1833, p. 120), voyant dans le passage qui nous occupe une allusion malveillante à la rec"h-truction des murs d'Athènes par Thémistoclejn'a pas moins méconnu le caractère d'un ouvrage si étranger aux vues étroites de l'esprit ^e parti , duquel la louange individuelle est elle-même absente, et dont n<b!e auteur n'a voulu faire qu'un monument élevé à la gloire de la patrie.

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