‹ Études sur les tragiques grecsChapitre 172 sur 185 · LE VIEILLARD · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD

Mais si Oreste était en ces lieux, ne pourriez-vous pas reconnaître !a robe tissue de vos maiusdont il était vêtu quand je le dérobai à la mort?

ELECTRE

Ignorez-vous donc, ô vieillard, que j'étais encore enfant lorsque Oreste fut enlevé? Mais quand il serait possible que je lui eusse tissé une robe dans un â.^e si tendre, pourrait-il la porter encore aujourd'hui, à moins toutefois qu'elle n eût grandi avec son corps '....

Toutes ces critiques ne sont pas justes, mais quelquesunes le sont, et la forme en est piquante. Les Athéniens purent dire d'Euripide à peu près ce que Gaton dit un jour

La sœur désespérée au sépulcre d'un frère,

Offrent seuls leurs cheveux, don le plus saint de tous.

ELECTRE

Regardez!... ces cheveux sont blonds, prodige étrange! Blonds comme les cheveux de mon frère et les miens. Enfants, nous les tressions, tendre et charmant mélange ! Et nul ne distinguait alors les miens des siens.

Voyez, avec ceux-ci formant une couronne, Je présente à vos yeux un mélange pareil; Sont-ils plus ressemblants sur le front de l'automne, Deux blonds épis dores par le même soleil?

Attendez ! sur le sable il a laissé peut-être L'empreinte de son pas, le pieux visiteur?

Hélas ! quand autrefois nous courions dans la plaine, Mon cher Oreste et moi , nous tenant par la main, Et qu'au but arrivés, ayant repris haleine. Nous repassions tous deux par le même chemin.

De mes pas et des siens l'enfant cherchant l'empreinte, S'amusait à marcher sur nos traces ployé. Et pressant le terrain d'une nouvelle étreinte, Dans le contour du mien il appuyait son pied.

Et ce nouvel effort sur l'argile et le sable, Dans le moule étranger marquait aussi le sien, Seulement , plus petit , mais en tout point semblable, Il était débordé par le contour du mien.

Maintenant, s'il vivait, c'est moi qui sur sa trace, Comme il faisait jadis, marcher .is à mon tour, Et verrais, dénonçant une commune race, Son pied grandi du mien dérober le contour !

{Mesurant son pied dans la trace laissée par l pied d'Oreste.)

O prodige ! mes sœurs, cette forme est la même ! J'hésitais.... maintenant mon doute est eclairci,

de Cicéroo, af. plaido oaée, i

consul s't'tait un peu irop mu dépeni du philosophe

stoïcien : « En rérité, nous avons là un j>riëte trafique fort

plaisant. »

Nous revenons fît- loin en rentrant d d'Eschyle, <lont le, début i m peu faible, d

qui se termine par di oppements «l'une él

vraiment admirable. Après le» premi' de

leur joie, le frère et la sœur s'excitent mutuellement à la LM.iuce, s'encouraient au parricide, par \< soir

du tr-pas de leur père, qu'ils se retracent sous les im&f les plus vives et les plus frappantes. Les beaux vers que Crébillon met dans la bouche de son Palamède, et qui sont gravés dans toutes les mémoires, n'approchent repen lant pas, malgré leur énergie, du sombre et effrayant tahl- a>i que peint ici à grands traits le génie d'Eschyle, rival dans ce genre d'expression. Le crime de Clytemnestre s'y reproduit de nouveau à l'imagination des spectateurs et presque à leurs sens épouvantés : le poète montre à leurs yeux et fait retentir à leurs oreilles les coups forcenés sous lesquels succomba Agamemnon. Enivrés tout ensemble de douleur et de rage, ses malheureux enfants, dans une sorte de duo terrible, appellent à grands cris le châtiment sur la tête des coupables; ils acceptent avec une sorte de joie féroce, qui fait frémir, l'horrible ministère que leur confie la pitié du Dest:n, et il semble que nous les voyions recevoir, de ses mains in-

C'est le pied de mon frère. 0 justice suprême! Oreste n'est pas mort 1 Oreste....

ORESTE

Me voici!

Une autre apologie, c'est celle d'un ingénieux imitateur du \Y/ grec, M. Magne (Anthologie dramatique du théâtre grec, ou Recuoil des plus belles scènes d'F* chyle, de Sophocle ei d'Euripide, trad en vers français, Paris, 1846). Il remarque (p. 90) qu'Eschyle semble avoir été au-devant des critiques qu'on p airrat fa re ;e sa [^connaissance, par Cff paroles d'Oreste. v. 219 sqq. :

a Tu me vois, et me méconnais; et tout à l'heure trouvant sur ce tombeau des cheveux semblables à ceux d-- ta têie, mesurant tes tr^cei aux miennes, tu étais transportée de joie et croyais me voir. •

LES CHOÉPHOhES. 353

flexibles, le glaive dont un fils va tout à l'heure frapper une mère1.

Nous ne sommes séparés de ce dénoûraent, rais en action par la hardiesse du poète, et auquel ses habiles préparations ont su accoutumer la pensée, que par des chants où, à plusieurs reprises, le chœur l'appelle, le célèbre d'avance; que par quelques scènes d'une grande familiarité, et qui, à part certains détails, offriraient peu d'intétè , si l'on n'y trouvait quelque chose d'ab*o!ument nouveau chez Eschyle. Cette nouve uté, restée un;que dans son théâtre, du moins dans ce que nous en avons, c'est un commencement d'intrigue dont se sont heureusement emparé?, pour le développer, ceux qui l'ont suivi, en traitaut le même sujet : elle est, il importe de le remarquer, le premier pas fait par l'art dramatique des Grecs, d'une fable sans action, sans péripéties, vers une autre plus étendue, plus variée, plus attachante, de la tragédie simple vers la tragédie implexe.

Oreste, qui, en présence du chœur, ce discret confident de tous les secrets de la tragédie*, a fait part à Electre de ses desseins, qui même, chose étrange pour nous, mais ordinaire dans ce théâtre, où Ton ne se piquait point encore, il me faut souvent le répéter, d'exciser la curiosité, l'attente, la surprise, n'en a rien caché aux spectateurs, Oreste reparaît, comme il l'avait annoncé, avec Pylade, tous deux en costume de voyageurs. Il frappe à la porte du palais qu'il a bien de la peiie à se faire ouvrir, et, reçu, en l'absence d'Egisthe , par Clytemnestre, lui. conte fort naturellement la fable que, par malheur, nous savons déjà. Venant de Phocide, dit-il (est-ce, ainsi qu'il se le proposait', pour plus de vraisemblance, avec l'ac-

1. Voyez dans un ouvrage déjà cité plus haut, p. 190, dans le Cours de littérature dramatique de M. Saint-Marc Girardin, t. II, p. 83 et suiv., un beau commentaire de cette scène. Le judicieux et éloquent Critique, occupé surtout de Vusag°. des passions dans Le drame, s'applique à montrer comment Eschyle, tempérant Ihorreur par la pitié, a mêlé à des éclats d'indignation et de haine, à des souhaits de vengeai,ce, de l'accent le plus énergique, l'expression touchante de l'amour fraternel.

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