ORK'TE
Deux crimes provoquaient ma vengeance.
LE CHŒUR
Gomment ! fais-le voir à tes juges.
ORESTE
En tuant son époux, elle avait tué mon père.
LE CHŒUR
Mais tu vis, toi; et elle, son trépas sanglant l'a affranchit.
ORESTE
Vivante, que ne la poursuiviez-vous?
LE CHŒUR
L'homme qu'elle avait tué n'était pas de son sang,
ORESTE
Et moi, suis-je donc du sang de ma mère?
LE CHŒUR
Hé quoi, ne t'a-t-elle pas nourri dans son sein, scélérat? Oses-tu renier le sang maternel, le sang le plus cher * ? »
Ces dernières paroles servent de prépaiation à un argument bizarre qu'Apollon doit bientôt faire valoir en faveur de son client2. Après avoir retracé pathétiquement l'assassinat d'Agamemnon qu'Oreste, poussé par ses oracles, a justement puni en immolant Glytemnestrs, il établit entre le meurtre d'un père et celui d'une mère, entre les liens plus ou moins étroits qui lient les enfants à l'un et à l'autre, des différences qui nous paraissent à nous, bien subtiles, bien choquantes même, mais dont les anciens ne jugeaient probablement pas ainsi, puisque, ens-ignées par un grand philosophe de cette époque, Ar.axagore8, elles furent reproduites, après Eschyle, par Eur pide , avec peu de succès, il est vrai, dans son
2 V. 650 sqq. A la suite de la traduction d'Eschvle par Lefranc de Pompignan se lisent des OI>senations sur ce passage des Kumenidis 3. Anstot. , de Animal, gen.
360 i CHY1
Oresle ', et mê *. Apollon, du ri
►cal habile, ml
[dé ration des avantagea que pourra loi raloir l'ai
lution de l'accusé*.
Voilà la cause instruite. Minerve o * - *t
suffrages, et, tandis qu'on peuple d'A témoin de la délibération, on msgnifi
• lo«,re du tribunal qu'elle vient d'établir à ja primer et prévenir le crime chei son peuple chéri, tribunal dont il doit, bien se fiardf-r d'altérer jamais, par aucun lange, la sévère et salutaire institution.
Cependant Apollon et les Furies, inquiets du jogen qui va se prononcer, cherchent par des insinuations, des menaces, à influer sur la conviction des jn^es, taquent mutuellement de sarcasmes amers. Il ne r plus qu'un suffrage à recueillir, c'est celui de Minerve : la déesse le donne à Oreste; elle n'a point eu de mère; le meurtre d'une mère la touche moins que celui d'un père. Le moment décisif est arrivé. Au milieu de l'anxi générale, on renverse les urnes pour compter les suf-
1. V. 541 sqq. Voyez plus loin liv. IV, chap. vu — 2. Prar/m. incert., x/.'.v. Cf. Stob., ut. lxxix, 27.
3. Le rôïfi que joue Apollon dans les Euménides s'accorde peu avec ce qu on lit chez Photius et chez Suidas d'un Oreste de Carcinus. où Oreste «« forcé par le soleil (c'est-à-dire par Apollon) de convenir qu'il avait tué sa mère, répondait par énigmes. • Voyez lfeim>ke Hist. crit. comte, grxc.j p. 510; W. C. Kayser, Eût. rru. trag. qrœc, p. 100, 10! ; Fr. G. Wagner, Poet trag. gr.rc. fragm., éd. K. Did >t, p. 85, sur ce passage diflic le et controversé , fort curieux toutefois comme témoignage dp la recherche et de l'obscurité qu'afléciait alurs le st. le tragique Un de* défauts de la tragédie grecque, dans sa décadence, et cettf décadence, nous l'avons montré (voyez p. 42 et suiv.), datait à certains égards d'Kuripide, c'était de r produire sur la scène l'argumentation sophistique du barreau. Aristote (Rhet., II. 24.3) nous a conservé le souvenir d'un Oreste de Théodecte, ou la défense d'Oreste avait ce caractère. « Il est juste, disait-il, qu'une femme qui a tué son mari soit mise à mort. Il est juste aussi qu'un p-ere soit vengé par son hls. Or. c'est ce qui est arrivé.» Aristote fait remarquer ce qu'il y a de captieux et de faux dans ce raisonnement, la justice invoquée par Ores'e disparaissant si l'on réunit ce qu'il sépare, et si i'on rétablit c° qu'il omet; car alors il ne semble plus juste que cp soit par son filque la femme coupable soit punie. Vovez sur ['Oreste de Théodecte, W. C. Kaiser, ibid., p. 120; Fr. G. Wagner, ibid., p. 118.
frages* : ils se trouvent égaux. Aux termes le la législation athénienne2, Oreste est absous.
Dans sa reconnaissance, le fils d'A^amemnon, au nom du peuple qu'il va gouverner, jure au peuple de MiDerve une amitié éternelle. Si jamais les Argiens rompaient ce pacie sacré, son ombre les en punirait.
De leur côté, les Furies s'emportent contre l'audace des nouveaux dieux, qui dépouillent ainsi de ses privilèges la race antique des Titans; elles s'apprêtent à frapper cette contrée, où on les outrage, de leurs fatales imprécations.
Minerve, déesse de la sagesse, de la persuasion, après les avoir écoutées avec calme, leur représente que c'est à tort qu'elles s'irritent; qu'elles ne sont point vaincues : Oreste n'a été sauvé que par l'égalité des suffrages ; son absolution est toute de grâce et de faveur; l'oracle d'Apollon l'avait prédit; Jupiter l'a voulu. Au lieu de se venger sur une terre innocente que sa divinité tutélaire saurait au besoin protéger, qu'elles y acceptent plutôt un temple et des honneurs. Ces raisons, Minerve les repro duit plus d'une fois sans se lasser > mêlant la déférence à la dignité, la prière à la menace, jusqu'à ce qu'enfin tombe, devant sa douce et vive éloquence, un courroux qui tantôt éclatait, tantôt grondait comme un orage. Alors, aiosi que ce prophète dont parle l'Ecriture, qui, ouvrant la bouche pour maudire Israël, ne pouvait trouver que des bénédictions, les Furies, apaisées et devenues bienveillantes, les Euménides* appellent sur l'heureuse Atti-
1. Sur ces formes de jugement, auxquelles le poëte a emprunté une des plus vives figures de son Agarnemnon,v. '88 sqq., voyez plus haut, p. 330, note 2.
2. Euripide, Electr., 1256 sqq., en fait remonter l'origine à cette absolution d'Oreste, sur laquelle il revient, Iphig. Taur., 1469; Aristophane y fait allusion , Ran.} 695; Aristote en cherche l'explication, Problem., XXIX. i3.
3. Seion l'argument grec, c'est Oreste qui leur donne ce nom; s>eon Harpocation, v. Eù(j.eviôe;, c'est Minerve. Ni l'un ni l'autre : il n'est point prononcé dans la pièce , on le trouve au \ers 477 de l'Œdipe à Colone, où Sophocle fait remonter beaucoup plus haut qu'Eschyle la culte des Euménides à Athènes,
que la concorde j lavictoi paix , Y -ce, te
les proi péritéfl . tous [et bi< ent
répétée répon
cortège de femme! de tout âee, revêtue! portant dei flambeaux dani Leoi demeure qui leur s ra déeormai divinités da paye. Ainsi l'art du
ebainement de catastrophes Iragiq i lie trilof ible
et sanglante, par le tableau consolant d'une : par d s concerts pieux partis «Je la LUXquell
dent de l'amphithéâtre de jo etbruyantee acclama-
tions1.
Il faut le remarquer comme un témoignage du carac ère national qu'avait chez 1< s Grecs la tragédie, de l'irr
1. Parmi les quelque* fnements qui nous sont parvenu* de l'imitation faite par Erin us'des Euménidês d H-chyle, plusieurs s^ n à ce dé oument. C'< loi; Minerve, I lemment, qui p
l'ahsolution d'< 'reste et ordonnait aux Furies de le laisser, da b ce vers, conservé par Nooius :
Dieu vicisse Orestem; vos facessite 1
Comme l'a pensé God. Hermann (de JLschyl. Philocte'., 1825; cf. Opusc, 1828. t. III, p. 113), et comme l'admet aussi 0. Hibbeck Trarj. Int. reliq , 1852, p. 270), c'était au rôle des Eumeude-, taisant «les vœux pour la prospérité du sol et du peuple athénien, qu'appartenaient ces ver- retenus et cités par Ciceron (Tusc, I, 28. Cf. Eumrn.. v. 892. 928 sqq.) :
Coelum nites'cere, arbores frondescere, Vîtes laeiifi ae pampinis pubescere, Rami Luccarum ubertate incurviscere, Segetes largiri fruges, florere omnia.
Fontes scatere, herbi9 prata convestirier.
Le Dico vicisse Orestem du premier passage rend avec peu d'exactitude le ver> 744, par lequel Minerve annoi.ee l'absolution d'Oreste :
Àv^,p 58' lv.-i~VJ'{Z' oûfiaTo; 6î/.T,v.
« Cet homme échappe à la peine du sang versé. »
Bien au contraire. Miner e voulant calmer le dépit violant de" Euménidês, et leur représentant que l'absolution d 0 reste n'est qu une grâce due à l'é-rdité Mes suffrages, leur dit, précisément, y. 786: « Vous n'^ver pas ^'é vaincues : •
Où yap vevixTioft' ....
vant attaché à ses représentations; les spectateurs faisaient ici partie du spectacle; de témoins, ils étaient devenus insensiblement acteurs; c'était eux que la Pythie inviuit à consulter l'oracle; eux que le héraut convoquait au jugement d'Ores-te; eux à qui Minerve recommandai! le res ect éternel de ses lois et de son tribunal; eux enfin dont les applaudissements saluaient l'installation solennelle des Euménides. Une illusion adroitement ménagée les avait rendus, pour un moment, contemporains de ces antiques et fabuleuses aventures.
Et combien de circonstances aidaient à ce prestige de l'art I Non loin du théâtre qui les rassemblait, étaient, voisins l'un de l'autre, le temple1, le tribunal, dont on leur exposait la merveilleuse histoire, si célébrée dans leurs traditions2; ils assistaient tous les jours aux rites de ce culte , aux formes de cette procédure, exactement reproduits sur la scène et consacrés ensemble à leurs yeux par la sainteté d'une commune origine*.
Une allusion plus directe ajouta a cette pièce un vif
1. Eurip., Electr.y 1260 sqq.; Pausan., AU. . xxvjii; schol. Thucyd., I, 126.
2. Les marbres de Paros, la chronique d'Eusèbe, un passage d'Athénée (liv. X), citant Phanodème, un autre de Tzetzès sur Lycophron, v. 1374, placent le procè> d'O reste devant l'Aréopage sous le règne de Démoph'-n, fils de Thésée. Hellanicus, le jeune sans doute, au rapport du scoliaste d'Euripide (Oresl., v. 1648), l'avait raconté. Les orateurs y faisaient <ie fréquentes allusions (voyez Démosthène, in Aristocr., etc.). A Rome même, où la pièce d'Eschyle avait été imiiée par Ennius, Cicéron le rappela dans son plaidoyer pour Milon (c. i:i). 11 faut dire cependant que plusieurs de ces autorités, et d'autres qu'il serait trop long de citer, renvoient à des temps beaucoup plus recules l'institution de l'Aréopage, faisant juger parce tribunal Thésée, après le meurtre des Pallantides ; Dédale, sous Egée ; Céphale, sous Erechthée; enfin sous Cranatts, successeur de-Cécrops, Mars lui-même, juge ment dont il aurait, comme le lieu où il siégeait, pris son n >m Ces: ce que rapporte, entre autres, Pausanias {AU , xxvm) Il va sans dire que cette étymologie n'est point adoptée d'Eschyle. Selon lui (Eumen,, 677 sq<|.), la colline de Mars a été ainsi appel e parce que les A nazones y ont sacrifié à ce dieu , lorsqu'elles y campaient dans leur guerre contre Thésée.
3. Voyez sur le rapport du culte des Furies avec la procédure de l'Aiéopage,et sur l'exacte reproduction des formes de l'un ei de l'autre,
intérêt Vers l'époque où elle fatjouA ren
la troisième ani le1, le i
Ephialte, ministre de ambitieui de P
i cherché à woli Athée l'autorité
de l'A i < par suite de cette cnmi
probablement, avait été trouvé la m*.
Une rencontre toute furtuite a-t-elle pu fan de cet événement, Eschyle ait rappelé la divine institution du tribunal menacé, et, par la 1". Minerve, exhorté les Athéniens à la maintenir! Nop, aans «Joute, et j'adopte comme évi lente la conjecture iugénieuse1 qui voit dans les Euménides, sous les formes du drame, un plaidoyer politique. Tel était à Athènes le droit du poète tragique, du poète comique lui-même, et on ne pouvait en user mieux que pour protéger, contre la turbulence démocratique, l'ancienne constitution de l'État.
Ce n'est pas, il s'en faut bien, dans la pièce d'Eschyle, le seul indice de cette préoccupaiion de citoyen, qui faisait de la scène une tribune. Plusieurs passades, que j'ai à dessein indiqués dans mon analyse*, se rapportent incontestablement à une li^ue d'Athènes et d'Argog que l'h gloire b, précisément, nous apprend s'être conclue l'année même où parurent Us Euménides.
A cet intérêt de l'allusion politique • se joignait celui
dans les Euménides d'Eschyle, le savant mémoire de M. Lebeau jeune, Acad. des Inscript., t. XXXV, p. 43:} et suiv. Cf. Bœttiger, les Furies, etc , ouvrage précédemment cité. p. 362 pt suiv.