‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 115 sur 893 · J. Poil., IV · texte numérisé non relu

J. Poil., IV

4. Gaiement parodiées, à ce qu'il semble, dans ces balances des brenomUes, v. 1368, où Bacchus pèse les mérites d'Eschyle et d'Euri-

PROMETHEE.

daient leurs mères divines, l'Aurore et Thélis * ; bientôt

après, le terrible arrêt prononcé, on vit l'Aurore traverser les airs, le corps sanglant de Memnon dans ses bras*:

magnifiques tableaux qui, chez ce pcëte sublime, étaient autre chose qu'un vain spectacle î

Revenons au Promèlhée, dont il est temps .de commencer Tanalyse. Le poëte nous transporte, non pas, selon les traditions ordinaires, sur le Caucase, mais sur une montagne de la Scythie européenne, qui regarde la mer, soit Tocéan scythique, soit le Pont-Euxin, Luimême, en plusieurs passages'*, détermine ainsi, et il ne

faut pas, avec les commentateurs, chercher à en savoir davantage, le lieu solitaire où Vulcain vient, par

ordre de deux divinités, ministres fidèles de Jupiter*, la

1. Plat., de RepuU., II; Plutarch., de Aud.poet.; schol. Eustath. ad

lliad., ibid.

2. J Poil., ibid. Voyez sur la ^uxa^^^affia, îa Pesée des âmes (c'était le titie de cette pièce étrange), et sur la trilogie dont elle faisait partie,

God. Hermann (de Composit. tetral. trag,; Opusc, t. II, p. 3l7; de jEschyl. Psychostasia ; Opusc , t. VII, p. 343 sqq.; Welcker {Trilog.j p 430 sqq.); Klausen [Tncologum. Mschxjl., p. 183); E. A. J. Ahrens {jEschjl. fragm.y éd. F.'Didot, p. 210 sqq.). On a quelquefois rapporté à cette tragédie, ou à celle qui la suivait dans la trilogie dont elle faisait

pirlie,la belle plainte de Thétis, citée par Platon ai II** livre de sa République :

a Apollon pronaettait à mon fils un sort heureux, une longue vie sans souffrance; il vantait mon sort aimé des dieux, et moi j'avais Cl nfiaiice dans la véracité du dicu des oracles. C'est lui pourtant, lui

qui a fait entendre le chant d'Hyménée, lui qui a pris part au festin dos noces, lui qui annonçait cette destinée, c'est lui qui a tué mon fils. »

3. Voyez les vers 2 et 309, dans lesquels il nomme ou désigne la Scyihie; le vers 430, où il fait mention du Caucase comme appartenant à des régions assez éloi^'nées; le vers 744, où il le place parmi celles que, sein l'oracle de Prométhée, doit parcourir lo; les vers 89, 108^, 1124, desquels on peut conclure le voisinage de la mer. Cf. Arg.grxc. schoL v. 1. Toutefois les limites de la Scythie et de la chaîne du Caucase, dans la géographie d'Eschyle, sont si indécises, que, conlraire-

ment à l'opinion assez généralement adoptée, et particulièrement par

God. Hermann [de .iLsch. Prometh. sol.; Opusc. ^ t. iv, p. 262 sqq.), d'autres cr'tiqies, Welcker {Trilog., p. 33), Klausen {Theolog. jEscIi., p. Iô4), ont pu, par des raisons spécieuse^, placer sur le Cauca-e la scène du Prométtue euchaîi.é. Voyez le détail de cette question, en dernier lieu, chez Bellmann (de jEsch. tcrn. Prometh., p. 135 sqq.); Bode{Uist. delà poés. grec, trag., t. III, p. 321) ; Eugèn. Thomas, mémo-res rappelés plus haut, p. 265, 256.

4. Hésiod., T/ieo^., 382-403 ; cf. Gallim. , Hymn. in Jov. , 66.

ESCHYLE

Puissance et la Force, enchaîner le malheureux Prometnee.

On s'est récrié, avec quelque raison, contre l'atrocité

du supplice qu'Eschjle élale à nos regards et qui inspire

plutôt 1 horreur que la pitié, la terreur tragique. Il y a

ICI une observation importante à faire. Sans doute le poète aurait méconnu son art, s'il se fût proposé de nous émouvoir par l'insupportable sympathie qu'excite en nous la vue de la souflrance physique, sympathie sans aucun rapport avec les effets que doit véritablement produire a tragédie. Si les Grecs n'ont pas craint d'exposer sur la scène les douleurs du corps, d'y montrer soit la blés-

sure de Philoclèle, soit l'égarement frénétique d'Oreste,

SOU 1 agonie d'Hippolyte, soit enfin les tortures de Promé-

thee, c est d'abord que la distance qui séparait ces tableaux du regard, en adoucissait la douloureuse et révoltante impression; c'est ensuite que cette impression, et cela

est surtout vrai d'Eschyle et de Sophocle , qui n'ont

jamais fait du pathétique l'abus reproché à Euripide c est que cette impression ne fut jamais leur but principal. Ils peignaient les souffrances corporelles, mais

seulement parce qu'elles leur offraient l'occasion de développer les plus nobles affeclions de l'âme aux prises avec

la douleur. Ce genre de peintures qu'on devrait sévèrement reprendre dans leurs ouvrages s'il s'y rencontrait seul, n était que leur point de départ; c'était de là qu'i's s élevaient et qu'ils élevaient avec eux leurs spectateurs

jusquau sentiment de l'admiration, où .oe perdaient toutes les autres émoiions du spectacle tragique. Ne croyons pas qu'Eschyle, comme un poêle vulgaire, veuille seulement, par un appareil de tortures, ébranler notre

sensibilité : il veut, au contraire, nous arracher à cette

sensation pénible qu'il ne peut, par la condition de son

sujet, nous épargner tout à fait, mais qu'il ne nous

laissera pas le loisir de ressentir longtemps. Il nous

montre un msiant les instruments du supplice, les chaînes dont on accable Prométhée, le coin qui perce son corps: ' mais nous sommes bientôt détournés d'objets si repousl

PROMÉTHÉE

sanls par les sentiments moraux qui naissent de cette

gcène d'horreur et dont la grandeur et rélévation ravissent notre âme et l'occupent tout entière : nous n'enten-

dons plus le marteau de Vulcain, mais les nobles et touchantes plaintes qu'il répand sur sa victime; nous admirons la constance et la fierté du Titan auquel le plus atlreux supplice, l'insolence brutale de ses oppresseurs, et la compassion même de son bourreau ne peuvent arracher ni une parole ni un soupir. Le caractère sublime de Prométhée, véritable et seul objet de cette tragédie, s'empare tellement de notre attention, que vers la tin de

Touvrage nous avons oublié ses souffrances, et que le

poëte est obh'gé de nous les rappeler, en faisant sortir de sa bouche un gémissement plaintif au moment même où éclate le plus son indomptable fermeté, où, du sein de son oppression, il paraît triompher de l'ennemi qui Tac-

cable*. Mais n'anticipons pas sur ce qui doit plus loin

trouver sa place. Nous n'en sommes encore qu'à la première scène de la tragédie d'Eschyle, scène qui ne semblait annoncer qu'un spectacle atroce, et dont il a su tirer un tableau qu Andrieux, juge si délicat des productions de Tesprit, ne craint pas d'appeler louchant et sublime.

La Puissance et la Force, son muet satellite, ont accompli leur œuvre et se retirent ainsi que Vulcain, adressant pour adieux à leur victime, celui-ci des paroles de compassion, celles-là des railleries insultantes et amères. Prométhée, resté seul, laisse enfin éclater la douleur qu'il a si courageusement contenue, et ses paroles ne démentent pas la vive attente excitée par son long silence, éloquence préparation dont Eschyle a souvent usé, quelquefois abusé, et dont nous avons déjà cité plus d'un exemple ^ Dans son abandon, dans son isolement, Prométhée s'adresse aux objets insensibles qui l'entourent ; il les prend à témoin du

traitement horrible et surtout de l'insupportable affront

qu'il éprouve : la douleur morale prévaut en lui sur la

souffrance physique, et son âme s'élève insensiblement à

fl

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