V. 1016. — 2. Voyez p
^^* ESCHYLE
cette hauteur de sentiment d'où elle ne doit plus descendre, il laut i entendre lui-même :
floL^rfl^''iJT*°^®' ^*°î^ K}'""^ '■«?'''«' sources des flenves. flots de la mer, innombrables et murmurants, terre mferp
cSTe f'^^'r^'"''' '' *°'' ^"'«'''^ l'«" dé qurr en n'est dien -à^ mT.nL^*if'i* ' 7^*" comment les dieux traitent un dieu, à quelles déchirantes tortures je suis en proie, et pour îouv!^,' T •^^""^f- Voilà donc les indignes cÉalnes S e Zn !î»? "^^''*.'° des Immortels a imaginéespour moi ! Hélas» nn.nH hV'Î'"'''?* monsort futur me fSnt égilemenl soupirer Quand do t se lever le jour qui terminera ce supplice? Que dis
m'aiîvfr's°,',hi*r' ''" "ï"' doit être : rien d'.mVévu ne peut m a. river Subissons courageusement l'arrêt du destin- ne^ut-
n St H'^®P®"'^^"*i1 "« P"'^ 'n* *«!■•« su? mon infortune et fnv^rui H°."'°"''^'!f "^^^ P*""'"- Malheureux! c'est pour a>^oir
/s touteT Jaf'r^'' mortels, que je suis attaché à ces
et u.-enf. ri» ^i f " /""' ^" '"^'' J *' apporté sur la terre une
tonoilarîc u ' 'T" ■Çf""' '"" "abiiants le principe de tous les arts, la source de mille avantages. Voilà le crime oue J expie, suspendu dans les airs, cloué à cette roche... , '
Ici des parfums légers, dont l'air se remplit fout â coup, un bruit d ailes qui se fait entendre, annoncent à Prome'thee 1 approche de quelque divinité.
« Qui vient dit-il, en ce lointain désert? que veut-on? iouir
màlh7,i P.'il' LTyT'l^'' ""'? • ^°y^^ dais lesfers un dieu maineuieux, hai de Jupiter et de ceux qui habitent sa conr
pour avoir trop aimé les hommes '. i ^ u^niient sa cour,
Ce mélange de douleur et d'effroi, de faiblesse et de fermele me paraît tout à fait admirable, et paraîtrait tel a mes lecteurs, s il était possible qu'une traduction conseryat 1 éloquence sublime de l'original. Ce sont des divinités am.es de Prométhée, unies même au malheureux par les liens de la parenté, les filles de l'Océan, qui vien-
nent avec empressement, portées sur un char ailé • le
vKsiter, le consoler : leurs douces paroles, leur corapasbioD tendre et un peu craintive forment un contraste
sqq.
PROMETHEE.
intéressant avec la fermeté du personnage principal de la pièce, que, par un art bien remarquable, tout y fait ressortir.
Il leur raconte Torigine de ses malheurs ; il leur trace un éloquent tableau des bienfaits qu'il a répandus sur les hommes, et qui lui ont valu le courroux de Jupiter; il annonce obscurément qu'il est possesseur d'un secret auquel est attaché le maintien de la puissance du nouveau maître des dieux. « Le personnage de Prométhée, comme le remarque fort bien Andrieux, grandit et s'élève de scène en scène La victime acquiert une sorte de supériorité sur
le tyran qui l'accable. Ainsi l'oppresseur aura besoin de
l'opprimé. La curiosité et Tintérêt redoublent; le nœud de la pièce est formé ; il consiste à savoir quel est ce grand secret, et surtout si Prométhée le gardera malgré Jupiter. Assurément, ajoute Andrieux, ce sont là des ressorts qui
doivent attacher le spectateur. »
L'intérêt humain du drame mythologique d'Eschyle apparaît avec éclat dans les scènes où les Océanides interrogent curieusement Prométhée sur ces créatures nouvelles et misérables dont il a osé, malgré le mauvais
vouloir des dieux, se déclarer le protecteur; où Prométhée raconte comment il les a fait arriver, de leur ignorance et de leur barbarie première, aux connaissances, aux arts, aux biens d'une vie meilleure. Dans que ques vers qui ont, depuis, excité l'émulation d'Euripide ou d'autres poètes tragiques, de Critias^ de Moschion %
1. Dans le fragment rappelé plus haut, page 76, notes 2 et 3.
2. Dans le beau passage recueilli par Siobée, Ed., 1, 9, 38; cf. Fr. G. Wagner, Poit. trag. grœc. fragvi., éd. F, Didot, p. J40.
« .... Je vais d'abord remonter à l'origine de la société humaine, développer l'histoire de son établissement. Il y eut, oui il y eut un temps cil les hoiumes vivaient à la manière des bêtes, habitant, dans les
montagnes, des antres inaccessibles à la lumière du jour. On ne voyait point encore de maisons protégées par des toits, de villes avec une enceinte de remparts; le soc recourbé ne divisait pas la glèbe, noire nourrice du grain devenu notre aliment; le fer industrieux ne façonnait point les plants verdoyants de la vigne due à Baccnus; la t'erre stérile s'épuisait en vaines productions; on se nourrissait de chairs sanglantes conquises par des meurtres mutuels. La loi alors était sans force; la violence s'asseyait avec Jupiter sur le même trône; le plus
vers admirables *, rapides archives de la société naissante, on voit sëlever, à la lumière du jour, les premières cabanes, s'ouvrir, au signal des astres, les premiers sillons, courir les premiers chars, voguer les premiers vaisseaux^' ces autres chars aux ailes de hn ; on y voit commencer, à l'aide des métaux, les travaux de Tagriculture et de Tindustrie; naître l'astronomie, la divination, la médecine, la science des nombres, l'écriture, se fixer la mémoire, cette mère des Muses, Tuniverselle ouvrière! Il y a là comme largiiment de la grande histoire où Lucrèce * a suivi la marche de la civilisation humaine, mais sans y faire intervenir de puissance surnaturelle, n'y mettant en scène que cette intelligence de Phomme, libre et créatrice, cette activité sociale dont Prométhée, dans les conceptions de la fable et aussi dans celles de la tragédie, peut sembler le représentant symbolique.
Usus et impigrae simul experientia mentis Paulatim docuit pedetentim progredientes*.
Si Eschyle est ici le lointain précurseur de Lucrèce, il s'y
montre également, avec bien de l'originalité, le traducteur d'Hésiode. On se rappelle, dans les Travaux et les Jours,
la gracieuse peinture de l'espérance retenue captive aux bords du vase d'où l'imprudence de Pandore a laissé échapper tous les maux*. Voici quel tour nouveau, singu-
faible devenait la proie du plus fort. Mais quand le temps, qui engendre et nourrit toutes choses, fut venu enfin changer, renouveler la vie humaine, soit qu .1 eût suscité le génie subtil de Prom* thée, soit qu'il nous eut donne pour maîtres la nécessité, la nature elle-même formée par une longue expérience, alors fut trouvé le grain innocemment nourricier, présent de la divine Gérés; alors fut trouvée la source au doux breuvage enseignée par Bacchus. La terre, auparavant sans culture, fut labourée par des bœufs assujettis au joug; des villes s'élevè-
rent, avec leurs tours; des maisons se construisirent offrant de sûrs abris; des mœurs sauvages et farouches firent place à un régime plus
doux. Des lors la loi établit que les morts sera.ent cachés dans une
tombe, auraient leur part de la poussière commune, afin que des cadavres sans sépulture n'offensassent plus les regards par un affreux el
impie souvenir des premiers repas. »
96^' ^'' ^^^ ^^^' "" ^* ^^ ^^^' ^^^' » V- " 3. Ibid,, Y. 1451. - 4. V.
PROMETHEE. 267
lièrement mélancolique, a reçu du sombre génie d'Eschyle cette fiction :
PROMÉTHÉE
Par moi les hommes ne jetlent plus des regards inq^uiels vers l'avenir.
LE CHŒUR
Et quel remède as-tu trouvé contre celte maladie?
PROMÉTHÉE
Les aveugles espérances que j'ai fait habiter dans leur sein.
LE CHŒUR
Don précieux qu'ont reçu de toi les mortels' !
Ce qu'il y a de plus étonnant peut-èlre dans cet ouvrapfe, c'est que Prométhée y est représenté comme s'étant volontairement dévoué, pour la race humaine, au sort affreux qu'il endure :
Voilà donc ce que te reproche Jupiter, pourquoi il te traite si indignement! Et souffriras-tu sans relâche? n'y aurait-il pas
de terme à tes maux ?
PROMÉTHÉE
Nul, avant qu'il ne le veuille.
LE CHŒUR
Le voudra-t-il? l'espères-tu? ne sens-tu point ta faute?..".. Mais te la reprocher ne serait point un plaisir pour moi, et toi, t'aflligerait. Cessons donc, et songe à trouver quelque moyen de délivrance.
PROMÉTHÉE
Il est aisé, hors de l'infortune, de reprendre, de conseiller
ceux qui y sont tombés. J'avais tout prévu; c'est volontairement, oui volontairement, que j'ai failli; je ne le nie point..., pour secourir les mortels, je me suis perdu moi-même*....
N'est-il pas bien extraordinaire de trouver chez un poëte
^^^ ESCHYLE
païen cette idée sublime d'un dieu qui s'offre lui-même
en sacrW^e pour l'homme? Des Pères de l'Église en oo
elé SI frappes, qu'ils n'ont pas craint d'y voir «ne sorte
relig^rr"""' '^°°'" '" P'"^^^^"'^ '"V'ère de not'e La peinture prolongée, continue, du caractère iiîflexibJe et .ndomptable de Prométhée aurait offett quelque mon tonte, s. le poêle n'eût eu l'art d'introduire dans son ôuvrage deux scènes épisodiques qui y répandent de la va-
e^'se rarrn.T ""'^ '^ "'"'^' ^^' '« "--- ^^It
semble Xt î h" a'"^ ' '^' '"'"""'''' ^ ^'^A^' ^e l'ensemble, c est-a-dire d ajouter encore à notre Dilié à nnirP
Dans l'une, il introduit le vieil Océan, dieu de race ti-
,.i 'T' Jm- r '"' P'^P"'"'" * P'-o^élhée, Titan comme lu., sa mediatton auprès de Jupiter. C'est une démarche de conyenacee bien plus que de dévouement; ses oTes sont froides ses avis désobligeants. Prométhée élude DS unes avec adresse, et repousse les autres avecfiert • i conseille lui-même à ce conseiller officieux de ne pas t on
S exposer par son zèle pour un proscrit, et il n'a aucune
peine h le persuader. L'Océan se hâte de partir fCt con.en,, ce semble, de s'être montré bon parent et bon am sans se compromettre en rien. Cette scLe nu" relevé, par une opposition nouvelle, le rôle de P^rné-
h<!e, est quelquefois bien familière. C'est peu -"re 1 exemple le plus remarquable qu'on puisse c ter^ de l2 sance avec laquelle les Grecs savaient varier t fou de e.,rs ouvrages. Le poète, dans la plus hante la pb
ublime production dont l'histoire du théâtre consei^ve le souvent, ne craint pas de s'approcher des l.LiS de ïa
lori étrange, de familier et de sublime. Je le ferai en montrant que, dans une traduction digne d'ailleurs Z
'• Terlull.,^rf,.e«. Harcion., I, i. Cf. Apologct., xym.
PROMETHEE.
beaucoup d'estime *, Tun a tout à fait disparu, et l'autre
s'est affaib'i, sans qu'on puisse le reprocher bien sévèrement au traducteur : car il y a une double difficulté, je dirais volontiers une double impossibilité, à rendre parfaitement Eschyle en notre langue, en notre langue poétique, en notre langue tragique surtout. Le style de notre tragédie, tel que l'ont fait progressivement Racine et Voliaire, et le goût de la société française, est, dans ses hardiesses, d'une réserve, et dans sa vérité, d'une dignité, qui lui rendent presque impossible de suivre les allures de la trpgédie firecque, et particulièrement de la tragédie d'Eschyle.
Comment, d'une part, atteindre à ces figures d'une
grandeur démesurée, d'une audacieuse incohérence, à ces mouvements tumultueux et désordonnés, à ce langage,
enfin, extraordinaire et inouï, par lequel Eschyle tâche de se proportionner au gigantesque sujet de la lutte de
rhomme, et quelquefois des dieux, contre la destinée?
Comment, d'autre part, se rabaisser à ce ton naïf, simple, voisin des entretiens ordinaires, qui est comme le point de
départ du poète, le sol d'où son vol d'aigle s'élance. Je sais bien que nous sommes en quête aujourd'hui d'une élévation et d'un naturel inconnus à nos pères; mais nous ne
les avons pas encore trouvés, et, en attendant cette découverte, qui tarde un peu, le traducteur que je vais
citer a fait sagement peut-être de s'en tenir aux procédés de versification et de style qui sont dans le génie
de notre langue, au risque de paraître quelquefois, cela
était à peu près inévitable, tantôt trop pompeux, tantôt trop timide.
Ainsi, il me semble que le mensonge des offres généreuses faites par l'égoïste et timide Océan, et la raillerie de
Prométhée, qui n'est point sa dupe, la partie comique, si
on peut le dire, de la tragédie' d'Eschyle, s'effacent et disparaissent dans les vers suivants, sous le sérieux et la pompe
1. PromHhée enchaîné , tragédie d'Eschyle traduite en vers français par J. J. Fuech, professeur agrégé de rUniversité au collège royal* de Saiot-Loiiis, Paris, 1838.
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il* i
d'un pas
ESCHYLE
I langage trop conforme, et qui ne pouvait guère ne 1 être, à celui de notre tragédie :
PROMETHEE.
tragédie :
PROMÉTHÉE
De tout ce que j'ai fait complice audacieux,
lu restas impuni.... Combien tu fus heureux Mais cess3 de vouloir fléchir ce dieu t'^rrible ru n'en obtiendras rien : son cœur est insensible.... Tu pourrais bien gémir d'être venu vers moi.
l'océan.
Tu conseilles, ami, les autres mieux que toi. J en ai dans ton malheur une preuve certame. Mais ne réprime pas le zè)e qui m'entraîne.
Jupiter, j en suis sûr, se rendant à mes vœux,
1 atlranchira bientôt de ces injustes nœuds.
PROMET HÉE
Je loue et je louerai toujours un si beau zèle :
Aux devoirs d'un ami tu n'es pas infidèle. Mais ne fais rien pour moi; car, malgré ton désir. Tes généreux efforts ne pourraient me servir. ' A 1 abri du danger demeure avec prudence.
Le mal dl?.nf ^^'"/'"' ' "''^'' ™^'^^^ ^^ souffrance, Le mal des autres dieux ne me réjouit pas. '
Le traducteur a légèrement faussé le sens dans ce der-
Tlier vers, et, dans les autres, le ton des personnages et intention du poète, comme le fera voir suffisamment Cette traduction moins éK'gante, mais moins solennelle :
PROMÉTHÉE
J'admire que vous ne soyez pas vous-même compromis dan. ma cause, vous qui fûtes en tout mon complice efm^n aide Mais laissez, ne vous mettez point en peine • aussi bTea ne 1p p8rsuaderiez-vous point; il n'est pas facile à persuader Gardez même que cette démarche ne vous attire quelque ^isj^àce
l'océan.
Tu conseilles vraiment les autres mieux que toi-même • tPs paroles le prouveraient toutes saules J'v coiir^ ppnon^^«;
me retiens plus. Je me flatte oui feme^ flatte m, p^tv"^' "'
me refusera U ; qu'en ma fav^u'r il^L dlliv^r'irî 3e ce' "Ch "•
PROMÉTHÉE
Je vous suis Obligé, croyez-le bien, et le serai toujours. Votre
zèle est sans bornes. Mais ne cherchez point à me servir; ce serait peine inutile que d'en faire davantage. Tenez-vous en
repos, à l'abri. Je suis bien malheureux; mus je ne voudrais pas que pour moi d'autres fussent entraînés dans le malheur *.
Les Grecs, qui savent si bien quitter le sublime, quand
il leur convient de descendre, ne sont pas embarrassés d'y remonter. Dans cette même scène qui, au milieu des impressions les plus douloureuses, provoque le sourire du spectateur, se rencontre un morceau d'une magnifique poésie. Eschyle y décrit les châtiments infligés par Jupiter à quelques-uns des adversaires de son nouveau pouvoir, au frère de Prométhée, Atlas, au monstrueux Typhon. A quel rôle
appartient cet admirable hors-d'œuvre? Est-ce de la part de
rOcéan un conseil de soumission, de la part de Prométhée
un conseil de prudence?
Grammatici certant et adhuc sub judice lis est ». A quelque personnage qu il faille le donner, il marque
2. M. Puech s'est décidé pour la seconde opinion par un motif que
je ne saurais admettre. « La poésie qui caractérise ce morceau est trop
élevée, dit-il, pour l'Océan, qui s'exprime toujours avec simplicité et naturel. » Rien ne le distingue, sous ce rapport, des autres personnages de la pièce; son langage s'abaisse ou s'élève selon l'occasion ; et, dans les vers qui ouvrent et terminent la scène, et où il parle de son voyage aérien et de son coursier ailé, 292 sqq., 401 sqq , il est certainement d'une grande hardiesse d'expression Un moiif meilleur eût pu autoriser M. Puech à s'écarier avec Blomfield, Elmsley, Boissonade, etc., de l'opinion du scoliaste, suivie de préférence par Stanley, du Theil^ Schût/, Bothe, eic. Lorsque Eschyle, peut-être alors habitant déjà la Sicile, en poète à moitié sicilien, en poète courtisan d'Hiéron, qu'il célébra même dans une tragédie particulière comme fondateur de la ville d'Etna, la nouvelle Catane, ainsi qu'un autie panégyriste du roi de Syracuse, Pindare, Pylh.,\j 29 sqq.; lorsque Eschyle, dis-je, ajoute à ce qu'avait dit de la défaite et du supplice Je Typhon l'auteur de la Théogonie, 818 sqq., l'annonce prophétique des éruptions récentes du
volcan (la Chronique de Parcs conforme, ou peu s'en faut, à co qu'en
dit Thucydide, à la fin de son III* livre, les fait commencer l'année de la bataille de Platée, c'est-à-dire la deuxième de la lxxV olympiade), c'est bien au dieu prophète qu'il doit faire prononcer cet oracle. Un
des derniers traducteurs d'Kschyle, M. Vendel-Heyl [Nouvelle Bihlinthèque grecque-française, Paris, 1836), par une conjecture quil soutient d'une manière'spécieuse, a essayé de mettre tout le monde d'accord en partageant le morceau entre l'Océan et Prométhée.
ESCHYLE
l'extrême limite où parvient quelquefois, loin des familiarités de son dialogue, Taudacieux géaie d'Eschyle. Il me ser-
vira a montrer dans quelle mesure il a été possible à J'ha-
biie traducteur que j'ai déjà cité, de reproduire Cette autre lace de son modèle :
Grois-moi, je plains le sort de mon frère, d'Atlas». Qui, debout sur la rive où s'éteint la lumière Supporte mcessamment et le Ciel et la Terre Colonne « indestructible et fardeau si pesant î ' Je plains aussi Typhon, ce monstrueux géant Qui de la Cilicie habitait les retraites Et dont un bras puissant a courbé les'cent tôtes.
beul, des dieux conjuras il arrêta Teffort:
De sa bouche en sifflant sortait un bruit de mort:
De ses yeux jaillissait un regard de Gorgone :
Déjà de Jupiter il renversait Je trône
Mais ce trait vigilant qui part du roi des cieux.
Cette foudre qui tombe en vomissant des feux,
i^touHa son orgueil et sa menace altière.
Jusqu au fond du cœur même atteint par le tonnerre,
il perdit sa vigueur et tomba foudroyé. *
Mamtenant, vain débris, il languit tout broyé,
Fres d un étroit parage entr'ouvert par les ondes. Et soutient de l'Etna les racines profondes.
Sur le sommet, Vulcain frappe le fer brûlant. Et de ces monts un jour, en fleuve se roulant, La flamme doit bondir dans la plaine fertile,
h.X de ses flots ardents dévorer la Sicile
Par ces traits enflammés, par ces torrents de feu, bans apaiser jamais ses transports furieux. Encor tout calciné par la céleste flamme, lypnon exhalera le courroux de son âme».
Ces vers ont de rélégance, de l'énergie, de l'éclat ; ils
1. Dans une peinture antique reproduite et exDÎiouéft tîar M ri,i
gniaut, Religions de l'antiqim, t. IV, part. I" n 254 255 d^;.?' fën>^„; '^î'y"l^"'i''5 a.'proié,hée'e? Atlas .'. Wde'JpJcTti h
ti^^:'^t^^ ''' '''''^■' ^"^"S-' &"! Herodût., IV,
PROMETIIEE.
sont bien plus fidèles que ceux où Legouvé* a rendu,
non sans verve poétique, le même passage; mais reproduisent-ils toujours, et pouvaient-ils reproduire l'audace de l'expression grecque? Quand, par exemple, elle donne
h la lave de l'Etna des dents qui dévorent les fertiles plaines de la Sicile^, cette audace ne s'apprivoise-t-elle pas^ pour
ainsi dire, dans ce vers :
Et de ses flots ardents dévorer la Sicile,
beau vers, je le veux bien, mais trop conforme au style métaphorique ordinaire, c'est-k-dire à un style dont le caraclère figuré s'est peu à peu effacé par Tusage, qui
est presque devenu le mot propre? Il est darss le génie
de notre poésie de mêler, de fondre ensemble les deux termes doLit le rapport produit la métal hore, de sorte
que Tesprit passe presque insensiblement de Tun à Vautre. Il est dans le génie de la poésie grecque, du
moins de celle d'Eschyle, de rechercher, dans ce rapprochement, quelque chose de brusque, de heurté, d'incohérent. Comment deux procédés si contraires se tradui-
raient-ils Tun par l'autre?
Veut-on un autre exemple, pris dans la même scène,
de la difficulté pour un traducteur d'atteindre à la hardiesse figurée du style d'Eschyle? Dans le dialogue qui
suit le morceau cité tout à l'heure on distingue ce passage* :
t Ne penses-tu pas comme moi, Prométhée, que les discours
1. Mercure de France, 4 octobre; Moniteur, 12 octobre 1807, avec plusieurs autres morceaux également traduits du Prométhée d'Eschyle. Voyez encore le Génie du théâtre grecprimitif ^OMEssdii d'imitation d'Es-
chy c en vers français parK.Terrasson, 1817 ; une imitation en vers français de la première scène de Prométhée, insérée par M.Théry, en 1820, dans le Lycée françaiSj t. V, p. 394; les Œuvres d'Eschyle, traduites en
vers français par S. T. G. Biard, 1837, et par Fr Robin, 1846; enfin la
Iraduction du Prométhée, par extraits, dans V Anthologie dramatique du théâtre grec, de M. Magne, 1846; en entier, dans le recueil où, sous !e titre de ia Grèce tragique, M. Léon Halévy a reproduit aussi, en vers faciles et élégnnts, quelques-uns des chefs-d'œuvre d'Fscbyle, de Sophocle et d'Eutipide, 1846-1861. — 2. V. 375-377. — 3. Y. 38ô sqq.
ESCIIYLF. — 18
ESCHYLE
sont les médecins « qui guérissent la colère? ~ Oui, si pour amollir le cœur on saisit l'instant favorable, et qu'on ne comprime pas avec violence le courroux dont il est gonilé. :•
Cicéroii% car c'est lui, probablement, et non Attius
qu il faut regarder comme Tautear des vers que l'on va
lire, Giceron amortit quelque peu la vivacité du texte
grec ûans cette version d'ailleurs élégante :
Atqui, Prometheu, te hoc lenere existimo, Meden posse rationem (orationem ?) iracundiœ ? -- bi quidem qui tempestivam medicinam admovens iNon ad gravescens vulnus illidat manus.
« Tu penses probablement, Prométhée, que des discours
peuvent guénr la co.'ère ? - Oui. si l'on emploie le remède à propos, et qu'évitat.t d'irriter la blessure, ou n'y porte p^rvio.
leniment la main. » i j t^ ^^ p*:» vio
Il y a dans le grec une expression, cipotySyra, à laquelle L'ont pu atteindre les vers de Cicéron, mais que sa prose avait mieux reproduite un peu plus haut par ces mots sur le premier accès de sa douleur, lorsqu'il perdit sa fille : Erat in tumore animus.
Mais lai.^sons ces détails, et revenons à ce qui doit surtout nous occuper, l'ensemble de l'ouvrage dans le-
quel une seconde scène épisodi (ue introduit un personnage assez étrange, la nymphe lo. Il faut s'entendre
toutefois sur celte élrangeté, la réduire à sa mesure et
ne pas croire, avec le bon Dacier», que la fille d'Inacîius se montrait sur le théâtre précisément comme la repré-
sentait la fable pendant ses courses vagabonr^es , sous forme de fjénisse. Qu'elle paraisse ainsi sur la corbeille dor, chef-d'œuvre de Vulcain, qu'Europe remplissait de fleurs, quand elle fut ravie au rivage phénicien par un fallacieux taureau, on ne peut blâmer Moschus de le supposer dans la pièce charmante où la peinture en apparence accidentelle de la métamorphose d'Io lui sert à
v}\?' ^^Tp^'-' ^''- ^o^oduh.,v. 258, 2Î3, 319, 326.-2. Tmc, liJ, 61. — à. Remarques sur VArt poétique d'Aristote.
PROMETHEE.
ii75
préparer ingénieusement celle de Jupiter*. Qu'Ovide s'a-
muse à peindre * la fausse génisse voulant se découvrir à
son père, et ne pouvant que mugir tendrement, lécher la main chérie qui lui présente sa nourriture, enfin tracer
du pied, sur le sable, des caractères où le triste Inachu^ lira le nom de sa fille, la merveille de cette transformation, de cette reconnaissance, exprimée avec art, avec agrément, dans une description, dans un récit, pourra être acceptée et même bien reçue du lecteur, facilement persuadé, des Métamorphoses; mais il ne faudrait pas certainement attendre d'un spectateur à qui on oserait en
offrir l'impossible et choquante représentation, autant de complaisance :
Quodcumque ostendis mihi sic incredulus odi.
Eschyle concilie le respect de la vraisemblance dramatique avec ce qu'il doit de fidélité à la tradition fabuleuse, lo, chez lui, a conservé la figure et la voix humaines; seulement, comme dans les œuvres de la Statuaire', un détail caractéristique permet à l'imagination de voir ce qu'on ne pouvait montrer aux yeux.
La malheureuse Nymphe, quelques vers l'indiquent^,
perte des cornes sur la tête; à cela se borne le prodige que complète l'égarement de son esprit. Car, on l'a remarqué, le poëte, nous donnant à moitié le change, nous permet quelquefois de penser qu'Io se figure être ce qu'en
effet elle n'est pas. Quand il annonce, par exemple, le dénoûment de son aventure, il ne dit pas, comme il le devrait, qu'elle recouvrera sa forme première, mais qu'elle
1. Idj/ll.^ IT, 44sqq. Ces deux aventures avaient été de bonne heure rapprochées. Hérodote, au commencement de son Histoire, 1, 2, rappelant les griefs réciproques des barbares et des Grecs, parle en même
temps d'Io et d'Europe enlevées, dit-il, d'après les traditions des Perses, la première à l'Argolide, par des Phéniciens (c'est aussi ce que dit
Lycophr jn, Cassandr., 1291), la seconde à la Pliénicie, probablement par des Cretois.