Sympos.y
2. nie est contestée parBentley (ibid.), qui n'attribue à Thespis que des drames satyriqiies, et qui, d'après le passage de Plutirque, pré-
céderaraeni cite {Sympos.^ I., i), recule jusqu'à Piirynichusel Eschyle le commencement de la tragédie véritable.
3. Ad Pisun.f 275. Cf. Sid. Apollon., IX, 232. - A Vcsp., 1501.
DE LA TRAGÉDIE GREGOUE
soit que (la chose est restée douteuse) cet acteur ne représentât qu'un seul personnage plus d'une fois ramené sur la scène, soit quau moyen de certains déguisements il y
remplît successivement plusieurs rôles*. D^ns les deux
cas, les discours qu'il débitait devant le chœur, ou qu'il
lui adressait, tenaient plus du monologue que du dialogue.
Pour que le dialogue prît, avec l'action elle-même, quelque développement, il fallait, ce qui se fit assez longtemps attendre, et fut dû seulement à Eschyle, l'introduction d'un
hecond acteur.
Parmi les successeurs de Thespis et les prédécesseurs d'Eschyle, on distingue surtout Phrynichus ^ acteur puissant autant que poëte habile, dont la beauté relevée par
de beaux vêlements % dont le chant*, dont la danse*
même, d'une expression désordonnée et encore dithyram.
bique, restèrent lougtemps célèbres; l'inventeur, a-l-on
dit souvent, mais k tort, du tétramèlre trochaïque ; l'introducteur des personnages de femmes, ajoute-t-on% ce
qui ferait penser ou que VAlceste attribuée à Thespis par un passage fort suspect de la chronique de Paros doit en effet lui être retirée, ou que dans cette pièce l'héroïne ne paraissait point, et que des récits faisaient seuls connaître au chœur et au public son dévouement''. Phryni-
1. Cela est vraisemb'able; mais on ne peux, sans forcer le sens des expressions de Suidas, le conclure avec Bod» (Gcschichte, etc., Ilis-
{.as de trois moyens différents employés dans une même pièce par Thespis pour changer son visa«e, mais du progrès des inventions par lest|iieiles, dans sa carrière dramatique, ce poëte est arrive jusqu au
masque. , , , . * r *
2. il n'y a eu qu'un tragique de ce nom, comme le démontrent tort bien, contre des assenions contraires, Périzoniiis, ad JElmn. Var. hial.. m, 8; Bentley, Respons ad C. Boul., xi. Sur les confusions qu^on a faites de ce poëte avec Phrynichus le comique et PhryniclîUS
le choriste, objet des railleries de la comédie, voyez Meineke, Fragra. comic. grœc.y Berlin, 1839, t. I, p. 146 sqq.
3. Aristoph-, Thesmophor., 154. — 4. Itl., Av., 746; Vesp., 220; Aristot., ProbLcm., XIX, 31. — 5. Aristoph., Vesp.y 1512 sq; Plutarch.,
Sym)ws.j Vlli, 9; Athen., Deipn., I, eic. — 6. Suid., v. «l>p^JVl/,oç.
7. Phrynichus avait lui-même donné une itete, dont Hesycmus, V. 'A()aj;.5î';, a conservé quelque chose.
HISTOIRE GÉNÉRALE
Il \
chus, qui, dans sa tragédie iotitulée les PleuronîenneSy avait parlé du tison fatal à la durée duquel était attachée celle des jours de Méléagre, et que jeta au feu sa propre
mère A'thée, avait-il imaginé cette circonstance dramatique, igiiorée d'Homère, d'Hésiode, de Tauteur de la Myniadey et où ses successeurs ont trouvé le sujet de plus d'une tragédie'? Pausanias, qui cite ce passage*, s'applique à montrer le contraire, constatant ainsi l'existence
d'une opinion plus favorable au génie inventif du vieux poëte. Le premier, très-probablement, Phrynichus oia mettre sur la scène un sujet coniemporain ; il le fit avec un succès éclatant, dont il fut très-mal payé : c'est un fait
unique dans Thistoire de Tari dramatique etqu'on n'a peutêtre pas assez remarqné". La ville de JNlilet venait d'être
prise et traitée fort rigoureusement par Darius; les Atliéniens, affligés de cet événement, en témoigoaieut leur
douleur de mille manières. Phrynichus s'avisa de le célébrer dans une tragédie qui fit, comme on le pense bien,
fondre en larmes les spectateurs. Tout allait fort bien
jusque-là pour le poëte; son triomphe était complet, sa gloire au comble ; il avait obtenu le plus beau de tous les suffrages, l'attendrissement universel. Mais les Athéniens s'irritèrent qu'on leur eût rappelé si vivement la
mémoire de ce qu'ils regardaient, dit Hérodote, comme
un malheur domestique; ils défendirent par une loi de représenter jamais l'ouvrage de Phrynichus, et le con-
damnèrentlui-même à une forte amende pour avoir été trop touchant, ou du moins pour l'avoir été mal à propos. C'est ainiri qu'il leur arriva, dans la suite, de punir des
généraux vainqueurs , au retour d'une expédition glo-
1. Voyez les fragments des Méléagre de Sophocle, d'Euripide, d'Attius. — 2 Plwcid. , XXXI.
3. Hérodot., VI, 21 ; Callisth. apud Strab., XIV; Plutarch., Prx-
cept. politic, X\l; Sui<J., V. <^puvtxo(;; Tzetzes, Chit., VIII, 156;
schol. in Hesiod. Op. et DieSj 414; Amm. Marcel!., XXVIII, i, elc Voyez sur un proverbe auquel donnèrent lieu, dit-on, la disgrâce de Phrynichus et l'émotion qu'eUe lui causa, ruais qu'on explique encofe
autrement, Aristopb., Vesp., lol2;iElijn. , Far. /u'^f., XllI, 17, etc.; Bentley, Opusc, p. 298; Fr. G. Wagner, Pot t. trag. grœc fragm.f éd. K. Didot, p. 11.
DE LA TRAGÉDIE GRECQUE
rieuse. Peut-être cependant ne faiidrait-il pas les blâmer entièrement de leur sévérité pour Phrynichus; peutêtre ce poëte sVtait-il, en effet, rendu coupable envers
les lois de la morale publique, comme envers les règles du
bon goût, en offensant indiscrètement, par un pathétique facile h produire, le sentiment national. Phrynichus paya sans doute un peu cher cette leçon de convenance que hi donnaient les Athéniens ; mais la leçon n'en était
pas moins bonne, et il parut qu'il en av.îit profité, lorsque, quelques années après*, dans sa trigédie des Phénicicnnes, avanl-courrière des Perses d'Eschyle, il appela au spectacle, non plus de leurs disf^^âces, mais de leurs prospérités, ses ombrageux concitoyens. Un instinct délicat
avertissait déjà ce peuple, né pour les arts, que l'émotion
douloureuse de la pitié ne doit pas être le seul but de Tar-
liste; que, recherchée uniquement et par tous les moyens,
elle peut êlro portée à un excès qui révolte la sensibilité, au lieu de la sédi ire et de la charmer. Ainsi le jugement populaire devançait, dans cette patrie de la poésie, le jugement même des poètes, dont l'exemple forme partout ailleurs le goût général. Le temps de la tragédie était en-
lin venu : les Eschyle, les Sophoc e, les Euripide pouvaient paraître ; ils étaient attendus par des spectateurs capables
de les comprendre.
Il est à regretter que quelqu'une des compositions de Phrynichus, de Polyphradmon* ou Pbradmon^ son père ou plutôt son fils, de Ghérilus, de Pratinas, ses conleinporains, des prédécesseurs d'Eschyle qui furent ses maîtres et devinrent bientôt ses disciples, comme notre Rotrou
le devint de Corneille, ne soit pas arrivée jusqu'à nous.
1. La Prise de Milel de Phryni:hus a pu être donnée, près de l'évé-
nement, la qualri<me année de la Lxxi» olympiade; les Phéniciennes l'ont éle la première de la Lxxvi". 'i hémistocle, qui était chorege,
consacra la victoire du poëte et la sienne par une inscripuon (Voyez l'iutarc'ii., Vit. Themist., v; cf. Clinton, Fast. hellenic, p. 25 et 35; Fr. G. Wagner, Poet. trag. grœc. fragm., éd. F. Didot, p. 14)
2. Fausan., Phoc, xxxi; Suid., v. *pvivixo-; schol. Aristoph., Av.^ 747.— 3. Anoi.ym., de Comœdia. Voyez Mciiioke, Fragm. comte, grœc, t. 1, p. 53(); cf. p. 146.
HISTOIRE GENERALE
DS LA TRAGEDIE GRECQUE
On y suivrait avec curiosité les premiers pas do l'art qui assure sa marche et qui cherche sa route. A défaut de monuments si anciens, on peut retrouver dans le théâtre
d'Eschyle les traces à moitié eflacées de cette tragédie
primitive qu'il a fait disparaître. Parmi les quelques pièces
qui nous sont restées de ses nombreux ouvrages, il en
est, par exemple ses Suppliantes et ses Sept Chefs^ qui portent sans doute comme les autres Terapreinte de ce
génie hardi et vigoureux, mais oij le peu d'intérêt et d'étendue de la fable, les développements excessifs de la partie lyrique, la petite place accordée au dialogue, semblent devoir reproduire assez exactement le caractère indécis de ce drame primitif dans lequel luttaient encore
ensemble, comme dans une sorte de chaos, les éléments
discordants de la tragédie. Mais dans ses autres pièces, incontestablement supérieures, qu'elles soient vécues ou
après ou avant (on dispute à ce sujet), sinon par Télan du génie et la hauteur de Texpression poétique, du moins
par l'art de la composition, dans ses Perses, dans son
Prométhce, dans son Agamemnoriy ses C/ioéphores, ses EumènideSy ces élémants s'ordonnent en un tout plus harmonieux ; ils y forment d'admirables modèles d'un genre
qui nous est fort étranger sans doute, qui ne Tétait presque
pas moins à Euripide et à Sophocle, qu*Arislote toutefois,
dont nous aurions mauvaise grâce, nous autres modernes,
de contester en pareille matière Tauiorité, reconnaissait
sous le nom de tragédie simple, la distinguant ainsi de la
tragédie implexey qui lui succéda et qui est devenue la nôtre. Expliquons ces deux mots dans lesquels se résument les
d îux premiers âges de l'art tragique des Grecs, les deux prêtes qui représentent l'un et l'autre.
Sans doute, comme toute tragédie, la tragédie d'E«chyle reposait sur un fait unique, entier, (Tune certaine étendue;
ce sont Ik les ternnes les plus généraux, sous lesquels tout
le monde comprend, depuis qu'Aristote l'a CNpliqué*, le
caractère de l'action dramatique. Mais le développement l. Poct.j VI.
de ce fait indispensable n'occupait dans ses ouvrages que bien peu de p^ace ; il n'excitait qu'à un degré trèsfaible le sentiment de la curiosité, qui, en général, n'a
jamais été chez les Grecs l'émotion dominante des représentations théâtrales, tandis que c'est au contraire le plus vif attrait qu*ott're le théâtre à Timagination des modernes. Sophocle et Euripide ne cherchent pas comme nous à fairenaître Tattente, l'inquiéti^de, la surprise; ils
n'enchaînent pas très-fortement leurs scènes, ne donnent point à leurs drames un mouvement très-iapide ; et toutefois, ils ont une marche régulière, progressive, attachante, des situations nombreuses et variées, des révolutions, des péripéties. Quant à Eschyle, il n'a ri.n de
tout cela, ou du moins ce qu'il en a ne se rencontre dans
ses ouvrages que jrar exception, et marque seulement le
progrès insensible de l'art vers une forme nouvelle et, il
est juste d'en convenir, plus parfaite. Ses drames ne sont guère qu'une sorte de cantate, dont l'introduction successive de ses rares personnages, montrés en général une fois seulement, renouvelle de temps en temps le motif épuisé*. L'action, sans incidents, s'y réduit assez généralement à une exposition et à un dénoûment : c'est-à-dire qu'il n'y a pas proprement d'action. Qu'y Irouve-t-on donc? L*ex-^
pression d'une seule idée, d'un seul sentiment, d'une ~seu'e situation, un développement uniforme, mais qui
excite toutefois dans Tâme, par l'artifice d'une hibila gradation, une émotion, un trouble toujours croissants; une pitié et surtout une terreur à chaque instant plus profondes et plus douloureuses; le seniiment d'une admiration, d'un étonnement, d'une slupeiir qui vous retiennent comme immobile à la vue de ces formes majestueuses, de ces proportions gigaLtesques qu'i' prête à la nature humaine, du sombre et imposant tableau où il exprime les
grands accidents da soit. Voilà, en quelques mots, la
1. Ainsi les définit exactement God. Hpimann, de Eschyli Persis, 1812; Opusc, 1827, t. II, p. 90, et ailleurs, se référant à ropinion de lieercn et de Jacobs.
HISTOIRE GÉNÉRALE
constitulion et les eiïets de la tragédie d'Eschyle, tels que les montre l'étude attentive de ses divers ouvrages; voilk
le drame qu'il avait créé, et dont il emporta le secret,
drame si puissant sur l'imagination des Athéniens, qu'ils n'y renoDcèrent pas entièrement, lors naême que Sophocle
et Euripide les eurent accontumés à des compositions d'un intérêt plus vif et plus varié; drame que le législateur du théâtre grec, Aristote, après plusieurs générations d'artistes et de systèmes tragiques, qui avaient porté Tart au plus haut point de perfection qu'il parût alors pouvoir atteindre, ne crut pas toutefois devoir omettre dans ses classifications, et qu'il désigna sous le nom de tragédie simple, par opposition à celle où se rencontre une
peinture plus vive des passions humaines, une plus grande complication d'intérêts et d'incidents, plus d'intrigue,
plus de mouvement, et qu'il appelait, par cette raison, tragédie implexe.
C'est ici le lieu de rappeler une disposition dramatique
dont il n'y a point de trace avant Eschyle, qui ne se retrouve guère après lui, même chez ses traducteurs et imitateurs latins, et que peut-être il faut ajouter aux nombreuses créations de ce génie inventif. On sait qu'aux concours Dionysiaques les poètes disputaient le prix avec
ce que les critiques d'Alexandrie, probablement, ont appelé une Tétralogie*, c'est-à-dire trois tragédies suivies
d'un drame satyrique, qui ramenait le spectacle tragique
à ce dont il s'était fort écarté, à son crigine dithyrambique, qui le rattachait, par un dernier lien, à l'esprit des fêtes de Bacchus. On sait aussi que les trois tragédies, le plus souvent de sujets divers, furent «juelquefois liées par la communauté, peut-être même aussi par la simple analogie du sujet, et formèrent, sous un litre général, une sorte de composition complexe, qui reçut, encore des Alexandrins (je le crois), le nom de Trilogie*.
1. Voyez ce nom donné par les scoliasles d'Aris'ophanG, Jlan., 1124; Thesmoph.A'ib, Av. ,281, hVOrcstie,ài\aiLycHrnied'i:schyle, à la Pandionideôe Philoclès. Diogène Laërces'en sert et l'explique, JIl, 56.
2. D'Aris arque et d'Apollonius, selon les scoliastes d'Aristophane,
DE LA TnAGlÎDIE GRECQUE. 27
Au vide trop ordinaire des pièces suppléaient, dans le premier cas, leur nombre et leur variété; dans le second, leur
ensemble. A quelle époque les concours, primitivement
dithyrambiqu s, devinrent-ils encore dramatiques? Quand et comment s'établit-il qu'on devait concourir avec quatre
pièces, détachées ou liées? Laquelle des deux manières précéda l'autre? La trilogie, j'entends et continuerai
a'entendre uniquement par ce mot trois pièces à sujet commun, ne fut-elle qu'un perfectionnement temporaire
apporté à l'usage plus ancien de la libre et incohérente
tétralogie? ou bien amena-t-elle, comme on l'a aussi pensé*, cet usage? On ne le sait pas, et, les savants efforts de la critique le prouvent assez^ il n'est guère possible de le savoir. Ce qui est, non pas certain, mais probable, c'est qu'à Eschyle fut due encore cette idée de rassembler trois drames dont chacun avait son unité, par le lien d'uno unité plus vaste ; soit que d'autres aient, avant lui, mis
à la fois sur la scène plusieurs tragédies ^ soitque le premier
Jian., 1124. Le mot trilogie, inséré parmi les lilres des tragédies que ijuidas attribue à un poëie du nom de Nicomaque, auquel nous reviendrons plus loin, n'est probablement pas un de ces titres, mais une qualification appliquée, par appo:?ition , à trois d'entre eux. L'argument que tire de là Welcker pour établir que ce mot trilogie et l'emploi littéraire qu'on en a fait, sont antérieurs à l'époque des
grammairiens d'Alexandrie, e^t donc assez peu solide, comme l'a remarqué Meineke {Frag. comte, grœc, t. I, p. 497). Sur cette combinaison dramcJtique, dont Aristote n'a rien dit (voyez au sujet d'un passage du iv« ch. de la Poétique dont on tire une opinion contraire, le Commentaire de M. Ey^ger, p. 418), qui n'a attiré qu'assez tard, mais Irès-vivenient, l'attention de la critique moderne, on peut consulter
surtout W. Schlegel {Cours de littérature dramatique, profes é à Vienne en 1808, publié en 1809 et 1811, traduit en français en 1814, leion IV* ; God. H ermann (de Composta. Tetralog. tragic, 1819; Opw.c, 1827, t. Il, p. 307) j Welcker {die /Eschylische, etc , la trilogie d Eschyle, etc., 1824); J. A. UsiTlung (Euripides restitutus, passim, 1844); M S. Karsten (de Telralog. tragic. et didascal. Sophocl , IV, 1846). L'opinion de God. Hermann, que, outre las trilogies, il y eut, si on peut risquer ce mot, des dilogies, n'est pas dénuée de vraisemblance ; mais
elle ne paraîtra pas anpuyée sur des preuves suffisantes à ceux qui
pensent, ce qu'il nie, que les Suppliantes et les Danaïdes étaient précédées d'une première pièce, comme aussi le Promélhée enchaîné et le
Prométhée délivré.