‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 151 sur 893 · Avôpb>7ioi, àvôfiunixà · texte numérisé non relu

Avôpb>7ioi, àvôfiunixà

^^^ ESCHYLE

d'épouvante! Quelles étonnantes paroles vont sortir de leur

bouche!

Une foule d'idées et de sentiments s'offraient au poète qui entreprenait d^être leur interprète ; le souvenir d'un

père trahi et assassiné, d'une enfance abandonnée et condamnée à rexil, d'un trône envahi et partagé avec un meurtrier; les prières sacrées d'une mère, ses excuses, ses malédictions; et enfin l'idée de la fatalité qui préside à cet affreux sacrifice. Toutes ces idées , tous ces sentiments de-

valent être exprimés et ne pouvaient cependant se développer beaucoup au milieu d'un mouvement si tumultueux ; il fallait qu'ils s'échappassent du cœur avec violence

qu ils se produisissent sous une forme énergique et rapide • à quel effort de talent se condamnait le poète qui osait

aborder une telle situation I

Eschyle n'est point resté inférieur à sa tâche; son dia-

logue est vraiment incomparable pour la vigueur et la brièveté du trait. Il n'a du reste rien de semblable ^aux scènes de Sénèque, qui paraissent se recommander par un

mérite pareil. Ce ne sont point ici des antithèses artiste-

ment distribuées, une lutte de maximes, un cliquetis de sentences, une escrime de rhéteur : c'est un combat véritable, combat à mort entre les sentiments les plus opposés

et les plus respectables. Il s'agit de savoir qui triomphera

de la mère ou du fils, de la vengeance la plus sainte, ou

des plus saints devoirs de la nature que cette vengeance

outrage.

La scène commence de la manière la plus vive. Point d'explication, point de reconnaissance. Glytemnestre doit

avoir et a en effet tout compris ; son fils ne lui adresse

qu'un vers terrible par sa concision, et qu'il faut rendre

littéralement, pour en faire sentir toute la force :

« Vous aussi, je vous cherche ; quant à lui, c'en est fait «. .

Personne ici n'est nommé, ni Clytemnestre, ni Oreste ni Egisthe; et cependant quelle effrayante clarté! '

LES CHOÉPHORES. 357

Les regrets que Glytemnesire donne à Égisthe redoublent la rage d'Oreste ; elle s'exprime par cette ironie, sous laquelle se cachent les plus violentes passions :

€ Vous Paimez encore ! eh bien, vous reposerez avec lui dans

le même tombeau, et jusqu'après sa mort vous lui serez restée iiaele*, a

A ces mots, la mère éperdue arrête le glaive prêt à la

frapper, par un geste et par des paroles queDacis semble avoir traduits dans son Hamlet * :

Je verrai donc ma mère embrassant mes genoux, Suspendant par ses pleurs mes parricides coups, Me dire : a Cher Hamlet, daigne encor me connaître :

Epargne au moins, mon fils, le sang qui t'a fait naître, Le sein qui t'a conçu, les flancs qui t'ont porté....

Celte prière pathétique ne perd rien à sortir d'une bouche si criminelle; on ne peut l'entendre sans émotion; il n'y a pas d'entrailles humaines qui n'en fussent troublées : Oreste n'y résiste point, il se détourne, et dit à Pylade, comme l'Hamlet de Ducis à Tcmbre irritée de son

père * :

« Pylade ! que ferais-je ? je ne saurais tuer une mère *. »»

Ainsi Clytemnestre , qui témoignait tant d'audace, ne trouve point de défense contre son fils irrité et prêt à punir; elle ne peut que tomber à ses pieds et lui présenter son sein maternel : Oreste, qui dans sa fureur allait l'immoler, passe tout d'un coup à la pitié. Quelle succession de sentiments, et cela dans huit vers 1 Oii trouverait-on un autre ex mple de cette énergique rapidité?

Pylade rappelle à son ami les ordres des dieux *, et cet

1. V. 881. — 2. Acte II, se. v. — 3. Acte IV, se. m. — 4. V. 886.

5. En trois vers seulement (887-889) qui composent tout son rôle. God. Hermann {de Eschyl. Psyrhostasia; Opusc, t. VU, p. 347) conjecture, un peu gratuitement peut-être, que ces trois vers étaient pro-

nonces, comme nous dirions, dans ta coulisse^ par Pylade, témoin

invisible de la scène, et il croit que de celle manière ils devaient produire plus d'effet, sembler l'arrêt, la voix de la destinée elle-même. M. Niccolipi, dans sa dissertation déjà citée (p. 336), paraît se ranger

àcctie ouinion.

encouragement atroce , qui nous révolte avec raison, était sans doute adouci , pour les contemporains d'Eschyle, par les idées religieuses, du reste si étranges, qui se mêlaient à un pareil sujet. Il est probable qu'il y avait ici une pause

pendant laquelle Oreste reprenait ses esprits, et revenait à

ses premiers sentiments. Son langage est moins véhément

et plus grave; l'acte de vengeance forcenée qu'il allait

commettre, il veut maintenant l'accomplir comme un sacrifice : avec un calme cent fois plus terrible que n'était sa fureur, il annonce à sa mère l'irrévocable arrêt : il va,

dit-il, rimmoler dans le palais, sur le corps de son complice. C'est ainsi qu'Eschyle, qui s'est avancé jusqu'aux dernières limites de la terreur, s'arrête cependant, épouvanté lui-même de son dénoûment, et nous en épargne du

moins la vue ; il ne nous montre qu'Oreste, qui entraîne sa

mère après cet échange rapide de répliques pathétiques et

terribles :

CLYTEMNESTRE

Je t'ai nourri; laisse-moi vieillir.

ORESTE

Auprès de moi, vous, qui avez tué mon père !

CLYTEMNESTRE

La faute, mon fils, est au Destin.

Le Destin aussi a déridé votre mort,

CLYTEMNESTRE

Grains les imprécations d'une mère, ô mon filsl

ORESTE

Votre fils ! vous l'avez rejeté, précipité dans l'infortune.

CLYTEMNESTRE

Oh! non; mais envoyé dans une maison amie.

ORESTE

Ou m'a vendu, doublement vendu, moi, le fils d'un père libre.

CLYTEMNESTRE

Eh! quel prix m'en est revenu?

LES CIIOEPIIORES.

ORESTE

Je rougirais de le dire*.

CLYTEMNESTRE

Dis; mais les torts de ton père, il faut les dire aussi*.

Mon fils, tu veux donc tuer ta mère ?

ORESTE

C'est par vous, non par moi, que vous périssez.

CLYTEMNESTRE

Songe aux chiens vengeurs d'une mère.

Et ceux d'un père, où les fuir, si je l'oublie?

CLYTEMNESTRE

En vain je pleure, je supplie, vivante encore; c'est parler à

la tombe.

ORESTE

Le destin de mon père a réglé votre sort.

1. Dans VAgamemnon^ v. 854 sqq., un des premierâ soins de Clytemnesire, lorsqu'elle va recevoir son époux revenant de Troie, est de lui expliquer l'absence de leur fils Oreste. Elle l'a, d-t-elle, parle conseil de Strophius de Phocide, envoyé près de ce prince, leur hôte, pour le soustraire aux dangers qu'il aurait pu courir, s'il fût arrivé malheur

à son père et que le peuple se fût soulevé : elle l'a en réalité, soit pour complaire à son amant, soit pour se soustraire elle-même au muet

reproche de son adultère, exilé de la maison paternelle et de la patrie

(Agamemn., 1254, 1537, 1640), réduit à vivre chez les étrangers, dans un état de dépendance qu'Oreste assimile ici à l'esclavage. C'est peutêtre celte assimilation, dont on trouve dans le théâtre grec d'autres exemples (voyez Soph., Ajax, 1016 sq.; Euripid., Phœniss.y 301 sq., 395), qui avait fait donner par un tragique latin, Pacuvius, à une tragédie sur Oreste, le singulier titre de Dulorestes, ôoûXoç 'OpédTrjç.

2. Voici qui ^^eut donner une idée de la difficulté d'assigner aux imitations de la tragédie latine leur véritable modèle. On a cru quelquefois retrouver cette réplique de Clytemnestre dans un des vers conservés de la Clytemnestre d'Attius (voyez plus haut, p. 307, 320 sq.) :

Matrem ob jure factum incilas, genitorem injustum adprobas.

D'autres ont regardé comme plus probable que le vers dAttius provient de cette scène deVAgamemnon où Clytemnestre, repoussant les

reproches des Argiens, récrimine contre son époux. Voyez Agamemn., V. 1384 sqq.*, et, plus haut, p. 327.

ESCHYLE

CLYTEMNESTRE

tro^D^vAl mnn^.r/VP'"' que j'ai nourri ! 11 n'était que trop vrai, mon effroyable soEge 1

ORESTE

soîffl"? ^°"* "®^ ^*'* vous-même, c'est votre tour de le Quand on lit cette scène affreuse et sublime cependant

on ne trouve pas qu'un critique étranger » ait rien exagère, en disant d'Eschyle, éloquemment, . qu'il découvre la teta de Méduse aux spectateurs saisis d'effroi. .

La même situation a été plusieurs fois reproduite par les modernes. Shakspeare le premier a, comme Eschyle», osé mettre en présence la mère et le fils. Dans une scène dont ^s bizarreries n efiacent pas la beauté, il nous a montré

Uamlet qui s enferme avec la reine Gerlrude pour lui reprocher ses crimes qu'elle croit ignorés de son fils. Le langage qu il lui tient offre un curieux mélange de fureur de tendresse et d'ironie. Le trouble de la mère n'est 'pas moins admirab ement peint : elle paraît si malheureuse, que 1 ombre de 1 époux assassiné, présente à cette explication, en témoigne de la pitié.

Voltaire dans sa tragédie de Sémiramis, a considérablement affaibli cette peinture en y mêlant un intérêt tout romanesque. Chez Eschyle et Shakspeare, on peut effacer les noms ; il restera une mère et son fils, que devrait rapprocher la plus tendre affection et que sépare le Crime le plus affreux. G est une situation simple d'où sortent des sentiments pris dans la nature la plus générale . et propres à émouvoir tous les hommes. Dans l'ouvrage de Voltaire, cest bien moins une mère et son fils aui nous sont montrés , que Sémiramis et Arsace , que les héros de roman auxquels le poëte a donné ces noms. Les sentiments qui naissent de la position peu vraisem-

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