V. 879-917. - 2. W. Schlegel
LES CHOÉPIIORES.
blable où il les a placés, se substituent à des sentiments plus vrais, plus profonds, plus tragiques. La scène est moins forte, moins frappante. Elle ne laisse pas de paraître encore fort pathétique, q^oiqu on remarque dans l'exécution do
la langueur, qu'au moment où le dialogae s'anime, le
mouvement soit plus dans les mots que dans les choses, et qu'ainsi la chaleur et la rapidité du style aient, comme
il arrive souvent dans le théâtre de Voltaire, quelque chose de factice.
Enfin, de nos jours, Ducis s*est replacé dans la situation simple et terrible imaginée par le poëte grec et par le poëte anglais; il a peint comme eux, avec une admirable énergie, Teffroi de la mère, la colère du fils, et Tattendrissement qui succède, en son âme, à la fureur.
La scène de l'urne , comme on l'appelle, dont l'invention lui appartient, celle où Hamiet se trouve placé entre l'ombre irritée d'un père qui demande vengeance, et une mère qui tremble sous son poignard, sont d'une beauté qu'aucun souvenir n'efface. Il suffit d'en appeler à l'effet prodigieux qu'elles produisaient à la représentation, lorsqu'elles avaient pour interprète Tacteur fameux qui en était comme le second créateur, et dont le souvenir ne peut se séparer de l'idée qu'on en conserve.
Il reste peu de choses h dire pour achever cette analyse des Choéphores, Tandis que le chœur célèbre dans ses chants le sacrifice qui s'accompht et la puissance fatale qui a conduit tous ces événements, les portes du palais s'ouvrent tout à coup; on aperçoit les corps sanglants d'Égislhe et de Glytemnestre, et auprès le parricide Oreste qui fait devant le peuple d'Argos Tapologie de son action. Il ordonne que l'on déploie sous les yeux de ses concitoyens et à la face du soleil ce vêtement perfide où Ton emprisonna autrefois les membres d'Agamem-
non avant de le frapper. Ce tableau, d'une invention admirable, renouvelle toute l'horreur du forfait qui vient d'être puni ; il sèche les larmes trop amères qui coulent encore à la pensée d'une mère immolée par un fils; il
ESCHYLE
" fit
adoucit, autant que Fart pouvait le faire , l'horreur de la catastrophe. C'est devant le témoin muet du crime de sa mère qu*Oreste, les mains fumantes du sang qu'il a répandu, proclame son innocence. Mais on pourrait dire
de lui ce que disait d'un autre Oreste, le célèbre Gluck.
A une répétition de son Iphigénie en Tauride, quelques personnes condamnaient un accompagnement terrible placé sous des paroles, dans lesquelles Je héros exprime
après un transport de fureur et d'égarement, que le calme rentre dans son âme. On trouvait une contradiction choquante entre cette situation paisible où il se retrouve et les accents discordants et sinistres de la musique ; 'on accusait le compositeur d'avoir trahi par distraction ou par maladresse les intentions du poète. Cette critique
arriva jusqu|aux oreilles de Gluck, qui conduisait Tor-
chestre ; il s'interrompit et s'adressant de loin à ses censeurs : « Vous ne voyez pas qu'il ment, » s'écria-t-il avec le ton de la colère et Texpression du génie. L'Oreste d'Eschyle ment aussi quand il vante la justice de l'acte exécrable auquel il s'est laissé emporter : on s'en aperçoit bien au soin empressé avec lequel il redouble ses apologies, comme pour se rassurer lui-même contre le cri de sa conscience qui se révolte et qui l'accuse. Le chœur remarque avec effroi les regards douloureux qu'il
jette de temps en temps sur le corps de Gljtemneslre.
Bientôt sa raison se trouble et s'égare ; il voit ou croit voir ces Furies que la malédiction d'une mère mourante a soulevées contre lui, ces chiens dévorants qu'elle a attachés à sa poursuite ; il les dépeint avec des expressions qui préparent, on l'a judicieusement remarqué»,
l.Bœttiger Les Furies d*après les poètes et les artistes anciens
Weimar 1801; traduction française, Paris, 1802; God. Herroann! Opwsc, VI, 2, p. lo4, etc. Voyez encore E. Roujr, Du merveilleux dans la tragédie grecque , p. 96. Il y a eu du reste à ce sujet en Allemagne de grandes controverses , dont on trouvera le résumé dans
une dissertation déjà citée, de L. R. Haym, De rerum dtvinarum avud JEschylum condtttone, p. 28 et suiv. Quelques critiques, entre autres
0. Muller, contredit en cela par God. Hermann, ont pensé que les Fu-
nes, invisibles pour le chœur, lequel témoigne en effet ne pas croire
LES CHOEPHORES.
aux effrayants tableaux de la pièce suivante, et dont la vivacité a passé dans les vers fameux de Sophocle, d'Euripide, de Racine, de Crébillon; s'échappant enfin de la scène, il annonce qu'il va chercher du repos à Delphes,
dans le temple du dieu qui lui ordonna le crime. C'est là que nous le retrouvons au début de la tragédie des EuménideSy qui ferme par une conclusion plus satisfaisante le cercle de forfaits dont se compose cette terrible trilogie. Le chœur semble la résumer tout entière par ces paroles qui terminent la pièce :
« Trois fois la tempête a soufflé sur ce palais. Ce fut d'abord Taffreux repas du malheureux Thyeste; puis la mort de ce roi chef suprême de la Grèce, massacré dans un bain. Aujourd'hui
vient Oreste, le troisième, dirai-je pour sauver ou perdre cette
maison? Quand s'arrêtera, se reposei-a, enfin assoupie, l'infatigable vengeance *. »>
à la réalité de ce qu'Oreste dît voîr, et visibles seulement pour celuici, se montraient aussi, ^ôs ce moment, aux yeux des spectateurs. Cest une combinaison diiriciie à admettre par plus d'une raison mais par celle-ci surtout qu'elle ne s'accorde point avec ce qui est raconté des effets produits par l'apparition des Furies dans les Euménides. M. Niccolini, qui Tadmet (voyez la dissertation citée plus haut, p. 336 357), en admet une toute semblable chez Shakspeare, dans la 4« scène du III« acte à'Hamlet, où l'ombre du père apparaît réellement entre le fils à qui elle parle et qui lui répond, et la mère qui nie sa présence et la traite de folle vision. Dans la nouvelle Orestie (voyez plus haut p. 309, 341, 350), le parricide est à peine commis (act. II, se. xi), que
les Euménides sortent de terre, vues et entendues, non- seulement d'Oreste, mciis de sa sœur, mais des autres personnages, en même
temps que des spectateurs. Le peu d'effet de cette apparition subite,
trop peu préparée pour être même bien comprise, m'a démontré* mieux que les raisonnements divers de la critique, que les choses n'a-
vaient pas dû se passer ainsi dans la trilogie d'Eschyle, et qu'il avait seulement offett à l'imagination, dans la scène finale de sa deuxième pièce, ce qu'il devait montrer aux yeux dans la troisième. Sur le personnage des Furies et sur tout ce qui se rapporte à la représentation à la composition, au sens mythologique, à l'intérêt historique de la pièce suivante, on consultera particulièrement le savant et curieux commentaire dont O. MûUer a fait suivre en 1833 (Gœttingue) sa traduction des Euménides j et qui a fourni ultérieurement une si richs matière aux discussions de la critique, 1. V. 1052-1063.