‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 163 sur 893 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

J'ai retracé ailleurs» le tableau de la révolution gu'o-

péra, dans la tragédie, le g,!nie de Sophocle. On a pu voir comment une manière nouvelle de comprendre leS événements qui sont la matière dn drame, avait en partie

substitué au ressort primitif de la fatalité le ressort presque inconnu des passions humaines; comment d'un plus heureux mélange, d'un concours plus égal de l'irié-

?,?,?^ÏJ P 1^ ^1- ^ ^i^euinent grec qui l'assure, fait connaître en même

,,„„„• ^ ^; °" "^ ^*" "■"? I"»»*! fu' ajoutée au nom d'Aiax d'anr s une circonstance très-particulière de la tradition suivie par sôphoc

'^^J^^aii'l^ ''^^•- '« ^''-- de Sophocle, dit :rore ^Z 2. Voyez, t. I, p. 3't et suivantes.

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SOl'hOCLH:. — •

2 SOPHOCLE

sistible ascendant de la destinée avec les mouvements de la liberté morale , était sortie une tragédie , toujours simple, toujours grande, toujours emprelule d'une sombre majesté, mais en même temps plus rapprochée des

proportions de notre nature; une tragédie plus pure et plus belle, de formes plus précises et plus variées, d'un

mouvement plus vif et plus rapide, oîi paraissait un art plus achevé et plus complet. Tel est en efîet le caractère

général des compositions, trop peu nombreuses, qui nous

sont restées de Sophocle, et sur chacune desquelles jo

me propose d'appeler successivement raitenlion de mes

lecteurs. Il les frappera, je l'espère, dans celle qui commence ordiuairement son recueil, et qui, par celte seule raison, se placera aussi la première dans cette revue de

ses chefs-d'œuvre. Son Ajax oflVe déjà l'intérêt d'une action sans doute encore peu étendue, mais animée toutefois par la variété nouvelle des incidents; une conduite naturelle, régulière, attachante; des caractères tracés habilement, et qui ressortent par d'iogénieux contrastes; une peinture de mœurs, une expression de sentiments vraies et touchantes; une terreur adoucie par les émotions nobles et pathétiques que produit le spectacle de Théroïsme et du malheur.

Tous ces mérites, qui se mêlent et se confondent dans

Punité de son œuvre, dans l'impression qu'on en retire, il faudra, et je crois devoir m'en excuser, les considérer

isolément. C'est l'inévitable inconvénient de la critique, soit qu'elle s'occupe des productions de la nature, soit qu'elle s'arrête aux créations de l'art, de diviser ainsi ce qu'elle veut connaître, de rompre par l'analyse l'accord et l'ensemble des parties, ce tout harmonieux d'où résultent la beauté et la vie. Heureuse si elle parvient ensuite à rapprocher ces pièces désunies, à reconstruire ce qu elle

a brisé, à replacer la statue sur sa base, et à relrouver,

en sa présence, ce premier sentiment d'une admiration confuse et naïve, que font quelquefois regretter les notions plus positives et plus claires de la science! Je tâcher-fii du moins, en pariant de VAJax de Sophocle et, par

la suite, des autres tragédies de ce grand poêle, de n'en pas troubler 1 ordonnance par des classifications trop

méthodiques. Je n examinerai point à part, comme dan?

des chapitres divers, la marche de Paction, puis le développement des caractères, puis enfin toutes les parties qui entrent dans la composition de son drame, toHes éléments dont se forment la terreur, la pitié,' l'admira-

J n quil mspire. Je me hornerai, comme j'ai fait pour Eschy e, à le raconter, mêlant à mon récit, à mesure

qu e les se présenteront, les observations qui me paraîtront les plus propres à faire sentir le génie du poète grec et les progrès de l'art; tâchant de ne pas interrom^

pre sans motif et sans mesure, par de longs et oiseux

développements, la continuité de cette exposition; mï

an^llX^ ""' ' " ""''*^"' "" ^^^^^ ^^« détails qu 1 faudra remarquer en passant, le caractère général

du tableau, la disposition et l'enchaînement des pefntures qu'il rassemble. Fcmiures

Je ne me dissimule pas que l'analyse et Texamen des compositions de Sophocle n'offrent plus au mêmeTelré cet attrait de nouveauté que j'avais cru trouver dansTétude des productions du vieil Eschyle. Cet inventeur de Srt

aval ete généralement bien mal compris; les monum nt

de sa muse origmale avaient été presque tous étrangement défigures par ceux qui s'en étaient Constitués lesTter^ prêtes ; une explication nouvelle d'œuvres si sublimes et d un dessin si obscur, pouvait prétendre à l'mtérêt de ces restitutions où la sagacité des architectes m derne relève, en quelque sorte, les édifices antiques que le temps a renversés et détruits, et, profitant de quelques débris informes, cachés dans h poussière, nous rend leur majestueuse ordonnance, et jusqu'à la riche variété de leur décoration. Je n'ai pas Tor^ueil de penseï qu

mes laihles eflorts aient dégagé Eschyle des Lue sSs lesquelles^ 1 ont enseveli les siècles, et des décombfes nouveaux qu y ont successivement ajoutés les ignorances es prétentions de la critique. Je l'ai essayé toutefois Pt

Il y avait dans cette tentative, pour celui du moins qui

SOPHOCLE

sistible ascendant de la destinée avec les mouvemenls de la liberté morale, était sortie une tragédie, toujours simple, toujours grande, toujours empreinte d'une sombre majesté, mais en même temps plus rapprochée des proportions de notre nature; une tragédie plus pure et

plus belle, de formes plus précises et plus variées, d'un

mouvement plus vif et plus rapide, où paraissait un art

plus achevé et plus complet. Tel est en eflet le caractère

général des compositions, trop peu nombreuses, qui nous sont restées de Sophocle, et sur chacune desquelles je me propose d'appeler successivement Taltenlion de mes lecteurs. 11 les frappera, je Tespère, dans celle qui commence ordinairement son recueil, et qui, par celte seule raison, se placera aussi la première dans cetie revue de ses chefs-d'œuvre. Son Ajax oflVe déjà rintérêt d'une

aclion sans doute encore peu étendue, mais animée toutefois par la variété nouvelle des incidents; une conduite

naturelle, régulière, attachante; des caractères tracés

habilement, et qui ressortent par d'ingénieux contrastes; une peinture de mœurs, une expression de sentiments

vraies et touchantes; une terreur adoucie par les émotions nobles et pathétiques que produit le spectacle de Théroïsme et du malheur.

Tous ces mérites, qui se mêlent et se confondent dans Tunilé de son œuvre, dans Fimpression qu on en retire,

il faudra, et je crois devoir m'en excuser, les considérer

isolément. C'est l'inévitable inconvénient de la critique,

soit qu'elle s'occupe des productions de la nature, soit

qu'elle s'arrête aux créations de l'art, de diviser ainsi ce qu'elle veut connaître, de rompre par l'analyse l'accord et

l'ensemble des parties, ce tout harmonieux d*où résultent

la beauté et la vie. Heureuse si elle parvient ensuite à

rapprocher ces pièces désunies, à reconstruire ce qu'elle

a brisé, à replacer la statue sur sa base, et à retrouver, en sa présence, ce premier sentiment d'une admiration

confuse et naïve, que font quelquefois regretter les notions plus positives et plus claires de la science! Je ta-

cher-ai du moins, en pariant de VAJax de Sophocle et, par

' AJAX. 3

la suite, des autres tragédies de ce grand poëte, de n'en pas troubler rordonnance par des classifications trop méthodiques. Je n'examinerai point à part, comme dans des chapitres divers, la marche de l'action, puis le développement des caractères, puis enfin toutes les parties qui entrent dans la compositioa de son drame, tous les éléments dont se forment la terreur, la pitié, Tadmiration qu'il inspire. Je me bornerai, comme j'ai fait pour Eschyle, à le raconter, mêlant à mon récit, à mesure qu'elles se présenteront, les observations qui me paraîtront les plus propres à faire sentir le génie du poëte grec et les progrès de Tart; tâchant de ne pas interrompre sans motif et sans mesure, par de longs et oiseux

développements, la continuité de celte exposition; m'at-

tachant sans cesse à faire ressortir, au milieu des détails qu'il faudra remarquer en passant, le caractère général du tableau, la disposition et Tenchaînement des peintures qu'il rassemble.

Je ne me dissimule pas que Tanalyse et l'examen des

compositions de Sophocle n'offrent pins au même degré cet attrait de nouveauté que j'avais cru trouver dans l'étude des productions du vieil Eschyle. Cet inventeur de Fart avait été généralement bien mal compris; les monuments de sa muse originale avaient été presque tous étrangement

défigurés par ceux qui s'en étaient constitués les interprètes ; une explication nouvelle d'œuvres si sublimes et d'un dessin si obscur, pouvait prétendre à l'intérêt de

ces restitutions uù la sagacité des architectes modernes relève, en quelque sorte, les édifices antiques que le temps a renversés et détruits, et, profitant de quelques débris informes, cachés dans la poussière, nous rend leur majestueuse ordonnance, et jusqu'à la riche variété de leur décoration. Je n'ai pas l'orgueil de penseï que mes faibles efiorts aient dégagé Eschyle des ruines sous

lesquelles Tout enseveli les siècles, et des décombres nouveaux qu'y ont successivement ajoutés les ignorances, les prétentions de la critique. Je l'ai essayé toutefois, et il y avait dans cette tentative, pour celui du moins qui

SOPHOCLE

s'y livrait, un plaisir de curiosité et de découverte q^\*{\ ne peut se promettre également de la suite de ses recherches, à mesure qu'il s'approchera de ces monuments, plus respectés du temps et des hommes, mieux étudiés,

mieux connus, qu'il lui reste encore à décrire. Il est bien

peu de leurs beautés et de leurs défauts, bien peu de

leurs traits caractéristiques, qui aient pu échapper à

l'esprit délicat de Brumoy, à la patiente étude de lîoche-

fort , au bon sens de la Harpe, à la pénétration de W. Schlegel, à Taltention active de tant de littérateurs et de savants qui en ont fait l'objet de leurs commentaires et de leurs traductions*; enfin, au sentiment plus prompt et plus vif de ces poètes, de ces écrivains originaux qui se sont appliqués à les reproduire dans leurs ouvrages,

et qu'on ne peut négliger de compter parmi les plus heureux commentateurs de Tantiquité ; à l'enthousiasme et

1. Le nombre de ces traductions s'est beaucoup accru chez nous depuis quelque temps, comme le nombre des traductions d'Escliyle.

Celles-ci, nous n'avons pas négligé de les rappeler précédemment (t. I, p. 198,268, 273, 351, 360, 379, 386), et il manquera peu de chose à nos indications, quand nous y aurons compris l'ouvrage que M. Pierron a placé honorablement, en 1841, auprès de celui de de la Porte du Theil. Aux anciennes traductions en prose de Sophocle, surpassées par Bochefort, se sont ajoutées, en 1827, celle de M. Artaud, souvent réimprimée ; en 18'<5, celle de M. Bellaguet ; d'estimables essais de M. Boyer

suvVOEdiperoi.VOEdipeàColone^VAntigone^ en 1842, 184:J, semblaient en annoncer une troisième. Les traductions en vers ont ellesmêmes été fréquentés. Il y en a eu de partielles dans certains recueils, que nous avons déjà cités, l'Anthologie dramatique du théâtre grec, de M. E. Magne, 1846, la Grèce tragique, de M. Léon Halévv,

1846, comme aussi dans des versions isolées de telle ou telle pièce, mais surtout de VOEdipe roi. H serait long d'en donner la liste : nous

? reviendrons dans l'occasion. D'autres traductions en vers ont emrassé tout le théâtre de Sophocle. Telles ont été, en 1848, celle de M. V. Faguet; en 1850, celle de F. Robin; en 1852, celle de M. Th. Guillard. Une lutte courageuse et habile avec le texte, a souvent fait de ces divers ouvrages une sorte de commentaire indirect de Sophocle, et la plupart sont en outre accompagnés de notes et de dissertations instructives et intéressantes, M. Faguet, particulièrement, a apprécié,

et discuté les mérites do son auteur, avec beaucoup de sagacité et une

remarquable indépendance de goût. Nous devons comprendre M. Guillard. trop tôt enlevé au succès de son œuvre, dans les regrets que

nous avons donnés (t. I, p. 289 et suiv.) à un autre des jeunes urj»

fesscurs de l'uni- crsilc M. Anccau.

AJAX. 5

au goût des Fénelon, des Voltaire, des Ducis, des Ghénier. Mais leurs remarques sont éparses et isolées; elles sont quelquefois mêlées de préjugés modernes, d'erreurs et de subtilités. Que reste-t-il à faire? sinon de les dégager de cet alliage, de les réunir en les complétant : tâche

modeste sans doute, et qui ne peut réclamer d'autre gloire

que celle de l'utilité.

Parmi les travaux dont nous recueillons ainsi Théritage, plusieurs ont eu pour objet spécial l'ouvrage qui

doit maintenant nous occuper, la tragédie à'Ajax, Un critique qu'ont rendu célèbre, presque au même titre, les impuissantes tentatives de sa muse tragique et les aveugles rigueurs de sa théorie théâtrale; que l'étude persévérante et approfondie de la poétique ne sauva pas du malheur de composer une Zénobie et de dédaigner le

Cid; dont le grand Gondé, si juste appréciateur du mérite

littéraire, a parfaitement exprimé le goût étroit et ser-

vile par une plaisanterie fort connue ; l'abbé d'Aubignac, enfin, s'est donné le plaisir d'appliquer à VAjax de Sophocle, en vrai criminaliste, en vrai prévôt du Parnasse, tous les articles de ce code qu'il avait rédigé d'après la

lettre d'Aristote, bien plus que d'après l'esprit de l'art. Jj' Ajax a résisté à cette épreuve rigoureuse, et Sophocle a- été déclaré innocent de toute infraction aux principes. Il Dous est permis de nous prévaloir en sa faveur de cet

arrêt, quelle que soit d'ailleurs notre opinion sur la compétence du juge. Les règles qu'a prescrites d'Aubignac,

et qu'il a éprouvées avec succès sur la tragédie que nous examinons*, ne doivent pas perdre de leur valeur et de

leur autorité* par l'abus superstitieux qu'il en a fait quelquefois dans ses jugements et dans sa pratique. S'il s'est trompé en quelque chose, ce n'est pas en les jugeant raisonnables et utiles; elles le sont pour la plupart, et personne ne le conteste; mais en se persuadant faussement que leur scrupuleuse observation soit Tindispensa-

1. Dissertation sur l'Ajax de Sophocle, à la suite de sa Pratique dvk théâtre, Paris, 1669.

SOPHOCLE

AJAX

s'y livrait, un plaisir de curiosité et de découverte (p^'il ne peut se promettre également de la suite de ses /echerches, à mesure qu'il s'approchera de ces monuments, plus respectés du temps et des hommes, mieux étudiés, mieux connus, qu'il lui reste encore à décrire. Il est bien

peu de leurs beautés et de leurs défauts, bien peu de

leurs traits caractéristiques , qui aient pu échapper à

l'esprit délicat de Brumoy, à la patiente étude de Rochefort, au bon sens de la Harpe, à la pénétration de

W. Schlegel, à ratteotion active de tant de littérateurs e*. de savants qui en ont fait l'objet de leurs commentaires et de leurs traductions*; enfin, au sentiment plus prompt et plus vif de ces poètes, de ces écrivains originaux qui se sont appliqués à les reproduire dans leurs ouvrages, et qu'on ne peut négliger de compter parmi les plus heureux commentateurs de Tantiquité; à Tenthousiasme et

1. Le nombre de ces traductions s'est beaucoup accru chez nous depuis quelque temps, comme le nombre des traductions d'Eschyle. Celles-ci, nous n'avons pas négligé de les rappeler précédemment (t. I, p. 198, 21)8, 273, 351, 360, 379, 386), et il manquera peu de chose à nos indications, quand nous y aurons compris l'ouvrage que M. Pierron a placé honorablement, en 1841, auprès de celui de de la Porte du Theil. Aux anciennes traductions en prose de Sophocle, surpassées par Rochefort, se sont ajoutées, en 1827, celle de M. Artaud, souvent réimprimée ; en 18^5, celle de M. Bellaguet ; d'estimables essais de M. Boyer sur VOEdiperoi^VOEdipe à Colon€,VAntigonej en 1842, 184-J, semblaient en annoncer une troisième. Les traductions en vers ont ellesmêmes été fréquentés. Il y en a eu de partielles dans certains recueils, que nous avons déjà cités, l'Anthologie dramatique du thédtre

grec, de M. E. Magne, 18^6, la Grèce tragique, de M. Léon Halévy,

1846, comme aussi dans des versions isolées de telle ou telle pièce, mais surtout de VOEdipe roi. U serait long d'en donner la liste : nous reviendrons dans l'occasion. D'autres traductions en vers ont emrassé tout le théâtre de Sophocle. Telles ont été, en 1848, celle de M. V. Faguet; en 1850, celle de F. Robin; en 1852, celle de M. Th. Guillard. Une lutte courageuse et habile avec le texte, a souvent fait

de ces divers ouvrages une sorte de commentaire indirect de Sophocle, et la plupart sont en outre accompagnés de notes et de dissertations instructives et intéressantes, M. Faguet, particulièrement, a apprécié, et discuté les mérites de son auteur, avec beaucoup de sagacité et une remarquable indépendance de goût. Nous devons comprendre M. Guillard. trop tôt enlevé au succès de son œuvre, dans les regrets qua

nous avons donnés (t. I, p. 289 et suiv.) à un autre des jeunes i»rjfesscurs de l'uni- crsilO M. Anccau,

au goût des Fénelon, des Voltaire, des Ducis, des Chénier. Mais leurs remarques sont éparses et isolées; elles

sont quelquefois mêlëes de préjugés modernes, d'erreurs et de subtilités. Que reste-t-il à faire? sinon de les dégager de cet alliage, de les réunir en les complétant : tâche

modeste sans doute, et qui ne peut réclamer d'autre gloire que celle de l'utilité.

Parmi les travaux dont nous recueillons ainsi Théri-

(age, plusieurs ont eu pour objet spécial Touvrage qui

doit maintenant nous occuper, la tragédie d'AJax, Un

critique qu'ont rendu célèbre, presque au même titre, les impuissantes tentatives de sa muse tragique et les aveugles rigueurs de sa théorie théâtrale; que l'étude persévérante et approfondie de la poétique ne sauva pas du malheur de composer une Zénobie et de dédaigner le Cid; dont le grand Gondé, si juste appréciateur du mérite

littéraire, a parfaitement exprimé le goût étroit et ser-

vile par une plaisanterie fort connue; l'abbé d'Aubignac,

enfin, s'est donné le plaisir d'appliquer à VAjax de Sophocle, en vrai criminaliste, en vrai prévôt du Parnasse,

tous les articles de ce code qu'il avait rédigé d'après la lettre d'Aristote, bien plus que d'après l'esprit de l'art. Li'Ajax a résisté à cette épreuve rigoureuse, et Sophocle a- été déclaré innocent de toute infraction aux principes. Il nous est permis de nous prévaloir en sa faveur de cet arrêt, quelle que soit d'ailleurs notre opinion sur la compétence du juge. Les règles qu'a prescrites d'Aubignac,

et qu'il a éprouvées avec succès sur la tragédie que nous

examinons*, ne doivent pas perdre de leur valeur et de leur autorité* par l'abus superstitieux qu'il en a fait quelquefois dans ses jugements et dans sa pratique. S'il s'est

trompé en quelque chose, ce n'est pas en les jugeant raisonnables et utiles; elles le sont pour la plupart, et pversonne ne le conteste; mais en se persuadant faussement que leur scrupuleuse observation soit Tindispensa-

1. Dissertation sur VAjax de Sophocle, à la suite de sa Pratique du théâtre j Paris, 1669.

f> SOPHOCLE.

ble condition des succès du théâtre, et puisse suffire au mérite dramatique. Il n'en est pas ainsi, et lui-même semble avoir pris la peine de le démontrer, en tombant méthodiquement d'après ces mêmes règles que Corneille avait négligées avec tant de bonheur et de gloire. Mais ces règles cependant, qui ne sont rien sans le génie, et

qu'il peut quelquefois enfreindre impunément, ajoutent

à ses œuvres, quand il s'y soumet, cette irréprochable perfection qui permet de les comempler sans trouble, sans inquiète préoccupation, qui donne à l'admiration de

la confiance et de la sécurité.

Nous devons à d'Aubignac de pouvoir nous abandonner, avec une conscience tranquille, aux impressions du spectacle de Sophocle. Il serait difficile de n'être pas complètement rassuré sur l'exactitude du poète à observer les lois de la vraisemblance, après la sévère enquête

qu'il a subie à ce sujet. Enquête est le mot propre. Le

critique s'établit en quelque sorte sur la scène où vont se représenter l'égarement, la mort» les funérailles d'A-

jax, demandant compte à chaque personnage des motifs qui l'y conduisent; ne leur permettant pas d'en sortir

sans de bonnes raisons; s'informant même curieusement de ce qu'ils deviendront, lorsqu'ils seront hors de sa vue; portant son attention , non-seulement sur la conduite extérieure du drame, mais encore sur ses développements secrets , sur la continuité de sa marche

dans ces moments de repos que remplissent seuls les intermèdes de la poésie lyrique. Cet examen minutieux met dans tout son jour Tartifice véritablement merveilleux de la composition de Sophocle. Le poète qui émeut si vivement le cœur, qui transporte l'imagination dans nue région si idéale, satisfait en même temps la raison, qui peut à chaque instant s'assurer qu'on ne l'a point surprise par quelque ruse dramatique. On trouverait, dans toute l'histoire du théâtre, peu d'exemples d'une pareille bonne foi, ou, pour mieux dire, d'une si exacte,

d'une si savante disposition. Car ce n'est qu'à lorce d'art

et de patience qu'on peut s'affranchir ainsi des moyens

AJAX

factices d'une illusion vulgaire. Jamais ce mérite, qui n'appartient pas seulement à Sophocle, mais qui est

celui de la scène grecque, ne s'y montra au même degré.

Le naturel, la régularité d'Eschyle n'avaient pas droit

de surprendre dans des drames si courts et si simples.

C'est du contraire qu'on aurait pu s'étonner. Depuis,

Euripide laissa voir, dans la structure de ses pièces,

trop souvent abandonnée aux hasards capricieux de son

imagination, beaucoup d'imprévoyance et de légèreté. II

faut aller jusqu'aux chefs-d'œuvre de notre Racine pour

retrouver cette combinaison habile d'incidents et de situations, qui se succèdent constamment dans Tordre de

la nature, sans qu'il s'y rencontre jamais rien de fortuit, d'arbitraire, de forcé. Corneille, dans la puissante, mais quelquefois pénible conception de ses plans, ne lui avait pas donné le modèle de cette aisance et de cette vérité.

Comme Sophocle, Racine sembla le créateur d'un art

nouveau, celui de la vraisemblance ; comme Sophocle, il

céda la plrce à un autre Euripide, qui, à force d'étourdir

les esprits par la rapidité du mouvement, la variété des

surprises, ne leur laissa pas le loisir d'apercevoir le jeu défectueux des ressorts qui remuaient un drame si vit et *i animé , et parvint , par les séductions de son art , à établir cette maxime relâchée, qu'il vaut mieux, au théâtre, frapper fort que frapper juste. On a pu voir longtemps les conséquences d'une telle doctrine. Il fut

reconnu en principe, proftssé dans les poétiques, pratiqua par les poètes, qu'il y a une variété dramatique autre

que celle de la nature : étrange vérité, toute convenue,

ti^ute factice, qui n'était qu'illusion et que mensonge.

SMuisante d'abord, mais bientôt usée et flétrie, elle finit par fatiguer de la répétition monotone des mêmes

moyens, des mêmes effets, et ramena le goût, le besoin de ce qui seul est toujours jeune, toujours nouveau, toujours inépuisable, du naturel et du vrai.

Revenons aux modèles les plus accomplis de ce naturel

et de ce vrai, à Racine et à Sophocle. S'ils ont entre eux,

par la pureté et la perfection de leur génie, tant de res-

SOPHOCLE

AJAX

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semblance, on ne doit pas en être étonné; on sait comment le poëte moderne lisait et étudiait le poète ancien,

comment il s'appliquait à se pénétrer de ses beautés,

quelle singulière vivacité il mettait à le commenter, à le traduire devant ses doctes et judicieux amis , ravis de

s'entendre expliquer de tels ouvrages et par un tel interprète : rencontre heureuse , en effet , qui donnait pour panégyriste au Racine de la Grèce le Sophocle de la

France 1 Nos bibliothèques possèdent des monuments précieux de ce culte littéraire ; je veux parler d'exemplaires de Sophocle où des notes rapidement tracées à la

marge rendent témoignage de l'enthousiasme qui saisissait Racine à cette lecture *. On y trouve traduits en courant quelques vers de la tragédie qui nous occupe ; ceux*, par exemple, où Ajax adresse à son jeune fils co

noble et touchant adieu :

O mon fils, sois un jour plus heureux que ton père ; Du reste avec honneur tu peux lui ressembler.

Mais plus que ces souvenirs , que ces anecdotes , que

ces traces accidentelles d'un sentiment si profond, les ouvrages de Racine nous attestent, par des imitations fréquentes, par une multitude de tours et de formes qu'il

dérobe, souvent sans doute à son insu, au maître de la

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