‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 164 sur 893 · scène grecque, par les procédés même de sa composition · texte numérisé non relu

scène grecque, par les procédés même de sa composition

qu'il s'approprie avec toute la liberté d'un talent original,

combien Sophocle lui était cher et familier, combien il avait profité de ce commerce assidu. Si Ton excepte quelques traits de différence qui tiennent à la diversité des deux théâtres ; plus de pompe, de mouvement, de complication d'un côté ; une intrigue plus simple, une marche plus calme, une expression plus naïve de l'autre, quelle

frappante conformité I Racine a traduit, non pas les ouvrages, mais l'art même de Sophocle; et, voulant expliquer de quelle manière aisée et naturelle ce dernier

1. Voy. plus loin, liv. IV, eh. ix, les Phéniciennes; liv. V, Jugements des critiques sur la tragédie grecque. — 2. V. 548 sq.

annonce son sujet, fixe le lieu de la scène, l'heure et les limites de l'action, introduit ses personnages, les renvoie et les ramène, remue les fils de sa fable, sans les confondre et sans les montrer; voulant, dis-je, rendre compte de cet art infini qui échappe par sa perfection à l'œil du

spectateur, et ne se révèle qu'à l'observation plus attentive

de la critique, nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer aux commentaires vivants qu'en a donnés Racine en le reproduisant.

C'est surtout dans l'exposition d'une pièce de théâtre, que ce mérite est rare et difficile. Ceux qui ont présentes à l'esprit les belles expositions de Bajazet et d'Athalie, par exemple, auront une idée précise des qualités qui distinguent les

premières scènes de VAjax.

Nous connaissons, surtout par Homère et par Ovide, l'histoire et le caractère d'Ajax, les actes de sa valeur impétueuse et brutale, les excès de son orgueil impie, sa

funeste dispute avec Ulysse au sujet des armes d'Achille,

enfin le trépas volontaire auquel il se condamna dans son désespoir. Conformément à des traditions , dont la trace ne se trouve pas chez ces deux poètes, et que nous chercherons ailleurs , Sophocle suppose qu'après le jugement

des généraux grecs et le triomphe de son rival, Ajax

s'est levé, la nuit, dans un transport de fureur, pour aller tirer vengeance de son affront. Minerve, la protectrice des Grecs, a troublé ses sens, et détourné sur les

troupeaux qui formaient le butin de l'armée, et n étaient point encore partagés , les coups destinés aux Atrides, à Ulysse et aux autres chefs. Après s'être rassasié de carnage, Ajax est rentré dans sa tente , conduisant enchaînés quelques-uns de ces vils animaux sur lesquels s'est égarée sa colère, et qui, dans sa folie, lui semblent

être ses ennemis captifs. Il veut les faire expirer dans de

lentes tortures, et se complaît surtout dans h pensée de

déchirer, à coups de fouet, cet Ulysse qu on lui a préféré.

Tout à coup sa raison lui est rendue, il voit dans quel abîme l'a jeté le courroux des dieux, il mesure l'étendue

de son infortune , et se décide à sortir d une vie désho-

SOrHOCLE.

[llli

norée. Celte résolution et son accomplissement, voilà le sujet de la tragédie de Sophocle. Les faits qui Tont amenée sont rejetés dans l'avant - scène , et détaillés rapidement dans l'exposition, ou le prologue, pour parler comme les (jrecs.

Ils appelaient prologue ce qui précédait l'entrée du

chœur. Dans rorigine, le chœur , préseut au développe'-

ment complet de l'action, était presque toujours chargé

d'en exposer le sujet. L'expérience montra bientôt qu'il

était peu propre k ce ministère, et amena l'usage de quelques scènes préparatoires, où s'expliquait, par le dialogue, ce que des chants lyriques n'auraient fait entendre que confusément. La chœur n'arriva plus désormais qu'après cette annonce : c'est une disposition qu'on voit commencer dans quelques-unes des tragédies d'Eschyle,

qui devient constante chez Sophocle et Euripide, et qu'A-

ristote recueillit de la pratique pour la placer dans sa théorie de Tart. v

Dès les premiers vers du prologue, nous sommes déjà

instruits de tout ce qu'il nous importe de savoir pour suivre avec intérêt le développement de la fable. Ces tentes sont celles d'Ajax; cet homme qui s'en approche aux premiers rayons du jour, et dont la marche, décrite par le poète, annonce déjà tant de curiosité et d'adresse, c'est Ulysse qui vient épier son ennemi, soupçonné par

les Grecs du massacre de leurs troupeaux. Celte divinité

qui lui parle, et dont, avant qu'il l'ait aperçue, il reconnaît

la voix amie*, c'est Minerve, sa conseillère, sa protec-

1. C'est ainsi que j'explique, avec Boissonade, je crois (Notul. 16 inÀj.Soph), et conformément aux vraisemblances ordinaires du théâtre, les vers 14 et suivants desquels plusieurs critiques, Brunck entre autres, ont conclu que, pendant tout le prologue, Minerve, vue des spectateurs, était seulement entendue d'Ulysse. Il est bien vrai que, d'après les traditions poétiques, à mesure que les hommes s étaient corrompus, les dieux avaient cessé de s'offrir à leurs regards, qui les eussent profanés :

Nec se contingi paUuntur lumine claro.

(Catull., Carm. LXIV, 409.)

Ils se contentaient de leur parler, sans en être vus, ou se montraient

à eux sous une forme empruntée. Mais ce commerce mystérieux, au-

AJAX. ij

trice,^ qui vient de le sauver lui et les siens, et peut seule

lui révéler ce qu'il est chargé de découvrir, puisque seule elle a le secret de régarement qu'elle a causé. Ulysse apprend d elle comment ont été trompés les desseins d'Aiax. Elle veut même le rendre témoin de la frénésie où elle l'a plongé ; et Ulysse se refuse à cette offre avec une modé^

ration, ou, si l'on veut, une timidité dont plusieurs critiques ont blûmé rexcès. Peut-être ne se sont-ils pas

assez rappelé que le courage n'était pas compris, aux

temps homériques, précisément comme de nos jours et que les héros de cet âge, même les plus hraves, ue' se

piquaient pas de s'exposer témérairement à un danger mutile et au-dessus de leurs forces. Rochefort, qui prend avec la chaleur d'un ressentiment personnel le parti d Ulysse diffamé par Sophocle, aurait dû plus qu'un

autre, ayant traduit Homère, faire cette réflexion. Et

puis Sophocle est-il donc aussi coupable qu'on le prétend*?

Cet Ulysse, qu'on lui reproche de ravaler, ne le peignaitil pas tout à l'heure se proposant lui-même, avec cette

sorte de dévouement hardi qui est un des traits de son caractère, pour la mission hasardeuse d'observer les démarches d'Ajax? Ne s'est-il pas plu, dans une autre

quel se prêtent volontiers les lecteurs de l'épopée, eût-il été accpnt<i (les spectateurs du drame, voyant de leurs yeuv ce que l'acteur au?it i on'TorF"' ""^^'^ !î^'^'*-'^ P^^ plus 'simple de supposer que % dieu, d abord reconnu de son interlocuteur à l'odeur d'ambroisie qu exhalai sa personne divine, à sa voix, lui devenait bientôt v s be

comme a tout le monde? Je dois convenir, cependant, que qurioues ITZ^^ n" '"f^tîf,y^8i?»e des Grecs paraissent contredire mon expll^ cation Dans le M^^u^ v. 604 sqq.), au moment où Dioraède et Ul vsse dui ont pénétré de nuit dans ircamp des Troyens, vont se retirer' mie VOIX se fait entendre à eux qui les exhorte à mmolerdans sa ente le roi ihrace. arrivé de la veille: or cette voix, Reconnue d'o! l>sse, comme dans VAjax, est celle de Minerve, avec laquelle le héros continue de s'entretenir, sans la voir, à ce qu'il sembla L'^aLo/^^^ J^Kunpide JOUI , dit-il (v. 84 sq ) de 'la compagnie, c:e Tentreti^n de

^n ;ifr' '''''s'°" V'"?"' ^'- ^"^"^ ^"^ ^i^nt le Visiter à son ii^ de mort, elle ne parait pas lui être visible, non plus qu'à Thésée, quoiqu'elle converse ongtemps avec l'un etavec'l'autre. Elle s'était ai ns? annoncée L fii'f rl;t VJfi.f^5-^ / : ^' ''",^^°""^^ "°^1« ^'ï^ d'Egée, d'entendîe

Z^ e ,f n! ! ! t'iTj .^^l^'i"^q.^!..?e parie. » Pour Hip-

SOPHOCLE

AJAA.

pièce, son Phibctète, où nous retrouverons bientôt le

même personnage, à mettre encore plus en relief ce qui

63t chez lui si honorable, son zèle éclairé, courageux, pour la chose publique ? enfin ne l'a-t-il pas ramené sur la scène, avec une sorte de prédilection, dans un fort grand nombre de ses ouvrages, tragédies ou drames satyri-

ques S la plupart empruntés, dit son biographe, à 1 Odyssée? Quoi qu'il en soit, au reste, de la prudence ou de a

lâcheté d'Ulysse, Minerve le rassure en lui promettant de

le dérober aux regards d'Ajax, et l'on voit sortir de sa tente, à Tappel de la déesse, ce guerrier malheureux,

encore livré à ses funestes illusions. Sophocle ne Tex-

pose qu'un instant à la vue dans cet état de dégradation morale. Il lui prête quelques paroles remplies d'un orgueil hautain, dune joie féroce, dans lesquelles éclate

surtout l'expression de la vengeance satisfaite; puis li

repose l'esprit de ce tableau terrible, par la noble compassion d'Ulysse, qui pleure, dans l'abaissement de son ennemi sa propre faiblesse et celle de l'humanité, par les

graves et sublimes paroles où Minerve célèbre la toutepuissance des dieux, arbitres souverains de nos destinées,

qui élèvent et abaissent à leur gré les choses mortelles,

protègent l'humble vertu et châtient les superbes *.

l. Si dans son Ulysse furieux, son Palamède, Sophocle l'avait représenté à son désavantage, feignant la folie pour se dispenser d aller

a Troie accusant calomnieusement un de ses rivaux de gloire, lU avail relevé dans d'autres ouvrages : dans les Filles de Scyros ^^^^jp^^^iy^ ou

il découvrait avec adresse le déguisement d'Achille; dans Hélène, E).evr,;

àiraÎTYKTK;, où il allait bravement redemander aux Troyens la femme de Ménélas: Amsles Laconiennes, où il ravissait, en compagnie de DiomL'de le Palladium; dans l^ausicaa, où il touchait le cœur compatissant de la fille d'Alcinotis; enfin dans Ulysse blessé, àxavTOirAY.Ç, où, frappé à mort par son fils Télégon, il finissait sa vie avec une constance (lue Ciceron {Tusc. H, "il) , àlort, je crois, du moms littérairement eût voulu moins mêlée des mouvements involontaires de la faible'.se humaine, et qu'il louait Pacuvius d'avoir, dans son imitation intitulée, d'après le second titre de la pièce grecque, Niptra, rendue^ en romain, plus stoïque. Voyez, sur les sujets de ces tragédies, diversement expliqués par les critiques, et sur ce qui en reste, en dernier ueu, E. A. J. Ahrens, Sophocl. fragm., éd. F. Didot.

2 II y a lieu d'admirer ici la diversité des goûts. L auteur dune

dissertatioQ sur le Merveilleux daris la tragédie grecque, 1846, plu»

Ainsi se trouve exprimée, avec plus de précision et de

clarté qu*on ne Ta encore vu clans aucune pièce du théâtre grec, rintention morale de l'ouvrage. Ce n'est plus cette force mystérieuse dont Eschyle racontait, le plus souvent, les capricieuses et aveugles rigueurs. La fatalité se montre aï avec les divins attributs de la puissance

et de la •ii'=nce; elle se révèle au spectateur sous les purs

et nobles traits de Minerve, qui, interprète de la pensée

religieuse dont le drame sera Texpression, fait en même

temps connaître le secret des événements qu'il retrace. A ce double litre, on ne peut qu'approuver l'intervention

de ce personnage surnaturel dans l'exposition de VAJaXy intervention que justifieraient d'ailleurs les croyances mythologiques des Grecs et les usages de leur théâtre : et toutefois ne semble-t-il pas que si Sophocle fait descendre la divinité du ciel, c'est pour le besoin de son

sujet, qui ne pourrait, sans difficulté, s'expliquer autrement? Nous lui ferons le même reproche quand nous examinerons la manière dont il dénoue l'intrigue de son

Pliiloctète. L'apparition d'Hercule peut être certainement défendue par de bonnes raisons; elle ne manque pas de

vraisemblance, elle est amenée avec art : mais enfin il est malheureux qu'elle ait besoin de justification, et qu'on puisse être tenté de la regarder comme la ressource dernière d'un poëte dans l'embarras. A cet emploi, habile

sans doute mais artificiel, du merveilleux, on ne peut

méconnaître qu'il tient déjà moins intimement à l'essence

de la tragédie grecque. Les dieux s'en vont, comme on

le disait à la chute du polythéisme, et céderont bientôt à

l'homme la scène tragique. Le temps approche où ils n'y seront plus rappelés que par respect pour la tradilion littéraire, où on ne verra plus en eux qu'un accompagnement obligé du spectacle , où, dépouillés de toute vie réelle, il ne leur restera plus d'autre existence que celle

d une fois ciblée déjà, M. E. Roux a loué avec chaleur, p. 150, l'élévation de ce rôle de Minerve, fort rabaissé au contraire, depuis, en I8'i9, arnsi que toute rexposition qu'il remplit, par M. Faguet, Théâtre de

tophocle, irad. eu vers, t. I, p. 417 et suivantes.

1^ SOPHOCLE

d'une décoration de magasin, d'une machine de dénoûmenl et de prologue.

Les ouvrages d'Euripide nous montreront cette décadence du merveilleux tragique, que font seulement prèssentir ceux de Sophocle. Ici l'influence de la volonté divine

sur les événements humains, quoique marquée avec moins de force qu'elle ne Tétait par Eschyle, n'a cependant

point encore le caractère d'un ornement accidentel et

factice. Elle fait partie du drame, et on ne pourrait guère

l'en retrancher sans qu'il y perdît. Des oracles qui s'ac-

complissent, des présages tirés de rencontres fatales et que l'événement justifie, la rappellent fréquemment à la pensée; elle est énoncée dans les paroles qui terminent la pièce, et paraît sous une forme visible dans les scènes qui la commencent. On peut dire cependant qu'elle n'en forme pas l'intérêt, et que, sur ce fond mythologique et

surnaturel, la figure humaine se détache au premier plan,

comme l'objet principal que présente le poêle à l'attention du spectateur. Déjà se fait sentir, dans cette composition, le passage de Ja tragédie merveilleuse d'Eschyle

à la tragédie mortelle, on nous pardonnera ce mot, que Sophocle et Euripide ont léguée aux modernes. La révolution littéraire que nous nous sommes appliqué à décrire, est comme exprimée sous la forme d'un emblème dans le personnage de cette Minerve qui ouvre le spectacle tragique et s'en relire, pour n'y plus reparaître, à l'approche des personnages humains sur lesquels, désormais, va

se fixer l'iniérêt.

Au prologue succède le chœur, diaprés les usages or-

dmaires de l'ordonnance théâtrale des Grecs. Les soldats de Salamine qu'Ajax a conduits à Troie, accourent aupiès de leur général, émus par la rumeur publique

qui l'accuse des désastres de la nuit. Ajax est-il coupable, ou plutôt n'est-il pas victime, soit du courroux des dieux qui ont égaré ses esprits, soit des calomnies d'Ulysse et des Atrides qui lui imputent l'œuvre d'une autre main? Ils ne le savent, et viennent avec empressement

9 en éclaircir. Ils appellent Ajax et l'invitent à confondre

AJAX

ses ennemis par sa présence. A leurs cris, sort Tec-

messe, la captive d'Ajax, que les lois de la guerre dans ces temps barbares ont faite son épouse. Elle apprend

d'eux les actes forcenés que l'on impute au héros, et leur raconlp ce qu'elle a vu, ce qui confirme cette accusation.

L'exposition s'achève par ces confidences mutuelles, et une ingénieuse disposition , dont l'ancien scoliaste de

Sophocle a le premier remarqué l'artifice , distribue le

récit de tout ce qui s'est passé entre ces deux personnages qui s'informent réciproquement de ce qu'ils ignorent.

Mais le chœur ne sait pas encore toute l'infortune d'Ajax; Tecmesse a quelque chose de plus cruel à lui révéler, même que ce déplorable égarement qui a souillé la gloire de son époux. Quel est donc ce nouveau malheur que le poëte nous fait attendre et dont il recule l'expression jusqu'à la fm de celte scène, avec cet art de suspension, de progression, celte conduite hahile, qui fait des

tragiques grecs les éternels modèles du théâtre? Ajax a

recouvré sa raison; il connaît son opprobre; étendu sans

mouvement dans sa tente, au milieu du carnage dont il

Va remplie, refusant toute nourriture, sourd à toute consolation, Ajax, l'inflexible Ajax verse des pleurs et pousse des gémissements; ses paroles entrecoupées annoncent des pensées sinistres, une funeste résolution. Tandis que Tecmesse retrace aux Salaminiens ce triste tableau, et leur exprime ses douleurs et ses craintes, on entend retentir les cris de désespoir d'Ajax ; il appelle à son aide

Teucer, son frère chéri, que retient une expéditiou lointaine ; il prononce le nom de son jeune fils Eurysacès ; et Tecmesse à cette parole, encore effrayée des fureurs de

son malheureux époux, laisse éclater la sollicitude de son cœur maternel, par un trait dont tous les critiques ont

remarqué la naïve vérité.

Enfin s'ouvre celte tente où a déjà pénétré notre pensée; enfin s'offre à notre vue ce spectacle préparé avec un art si simple et si profond. Ce n'est pas à la folie d'Ajax que Sophocle a voulu nous mtéresser; une si triste maladie de l'âme n'est po'nt par elle-même, non plus que

lô

SOPHOCLE

la maladie physique, l'objet de la tragédie. Les Grecs,

qni les ont si souvent représentées, ne voulaient pas

émouvoir par une douloureuse sympathie le pathétique grossier que nos scènes subalternes empruntent quelquefois aux hôpitaux; ils avaient, spectateurs et poètes, un senliment plus délicat de l'ait : les tortures du corpf,, régarement de l'esprit, ne furent jamais le but de leur

imitation; jamais ils n'y virent qu'un moyen d'exprimer,

soit ces affections violentes qui jettent le désordre dans l'âme et brisent jusqu'aux ressorts de l'organisation, soit

la puissance de la volonté qui soutient ce choc terrible, et se montre plus forte que les maux qui l'assaillent : ces

peintures déchirantes n'étaient ainsi que le point de départ de leur génie, qui s'élevait de là jusqu'aux traits sublimes de la passion et de Théroïsme. En vain les philosophes, Platon, Gicéron et autres, leur ont reproché d'amollir les âmes par les, images de la souffrance et les lamentations de la douleur; le reproche est injuste, et il

faut les louer, au contraire, d'avoir l'ait sortir du milieu de ces effusions involontaires, de ces cris, de ces larmes

arrachées à la faiblesse et au désespoir, le noble accent de la fermeté morale, de la dignité humaine.

Sophocle nous a montré, dans Ajax, le sentiment de l'orgueil blessé, la passion de la vsngeance, poussés jusqu'à la frénésie; il a abrégé cette peinture de la nature dégradée, et l'a ennoblie, nous l'avons vu, par l'image d'une divinité offensée qui punit, par celle de la pitié qui

s'émeut, à ce spectacle, dans le sein même d'un ennemi : c'était là son exposition, son prologue, l'occasion et non

pas le sujet de son drame. Nous arrivons au drame

même, au réveil du héros, à sa généreuse douleur, à ses

efforts désespérés pour rétablir son honneur détruit. Ajax, qui n'était tout à l'heure qu'un objet d'effroi, nous attendrit et nous élève; de l'horreur, le poète nous fai» passer aux émotions du pathétique et de l'admiration ; c'est là le but où il tend, où tendait la tragédie grecque. Nous retrouvons ici cette gradation de sentimeats ({ue nous avons louée chez Eschyle, lorsqu'après nous avoir

AJAX

épouvantés, au début même de son plus bel ouvrage, par l'apparei. d'un supplice, il nous enlevait à ces pénibles

impressions, nous ameuait à la contemplation, douloureuse encore, mais plus pure et plus calme, d'un courac^e au-dessus de la souffrance et de l'oppression. '^

Ce goût délicat, qui guidait si heureusement le génie des poètes grecs, il est intéressant de le retrouver dans

les compositions de leurs artistes. L'Ajax furieux, peint

par le célèbre Timomaque, ne montrait pas le héros égorgeant les troupeaux des Grecs ou les déchirant à coups de fouet, mais dans le moment d'affliction et de désespoir qui suivit ces actes insensés». Ce choix judicieux de Timomaque, si conforme au dessein de Sophocle, a été relevé par Winckelmann, dans sa belle Histoire de lart chez les anciens*.

L'Ajax de Sophocle, revenu à lui, laisse paraître dans le desordre et l'emportement de ses premières paroles un reste d'égarement : c'est, dit éloquemment Brumoy, « une mer qui gronde après la tempête. » Sa vengeance trompée, la joie insultante de ses ennemis, le transportent de fureur ; et puis, rappelé par les plaintes de ses compagnons , par la vue du carnage qui i^entoure , au sentiment de son impuissance et de sa honte, il s abandonne aux mouvements d'une douleur que le poète, avec un génie admirable, a su proportionner à la grandeur fabuleuse du héros et à l'excès de son infortune». Cependant,

1. Philostrat., Vit. Apoll^ II, 10. Cf. Ânthol, IV, 6. - 2. Liv. IV

Llli lu. '

3. Lexclamation plaintive aT, qui échappe plus d'une fois au héros amené lu.-meme a remarquer (v. 428 sqq. , comme ailleurs lecliœur'

ivaiflT^f ^', '"P "T' ^'^^' ^^^« son infortune. Ce nom toutefo i avait eu, selon le récit de Pindare (Isthm., VI, 78), une origine heu-

vîvT^p tT''""^^'?.'!^^'' *^^^°«' ^" mom'ent Où Hercule on-

levai? ni? '""S"' ""'^"'^ ^ ''' ^'^^'^°°^ ^'' ^^"^ PO"^ reiilam qui devait naître de son ami. xNous avons déjà rencontré (voyez t. I

îo-iauk m^^"%'^'"^°'^^''^''°"^ encore, de ces rapprochements étymc' FnrS: ^^ ^ fréquents toutelois che^ Sophocle que chez Eschyle et

Suence <l' il > r J'^^P^^^J^"^ ^^ mots, indignes de la tragédie, da^ IP rhnfv ^^^^'^^^ paraissait aux Grecs d'alorsse révéler même udmiQ cnoix, en apparence accidentel, en réalité lalal, des noms

Fc

o/\t»ur>r>t o

SOPHOCLE

au milieu de ce trouble où s'é^'arent ses pensées et ses

discours , on voit dëjà apparaître la résolution terrible qu'il va bientôt accomplir; elle ne s'exprime d'abord que

confusément, par de pathétiques adieux, de lugubres invocations, par les tristes ou riante» images de celte nature qu'il va quitter, de cet Érèbe qui va le recevoir, et dont les ténèbres seront désormais sa lumière; mais en-* fin elle s'arrête, elle se fixe dans son esprit; ce n'est plus le transport involontaire du désespoir; elle prend insensiblement le caractère d'une détermination réfléchie, qui lui fait chercher dans la mort l'unique moyen d'échapper

à Topprobre. Cette belle succession de sentiments et d'idées est marquée, selon la judicieuse coutume des

Grecs, par le changement même du mètre , qui passe du mouvement de la poésie lyrique à la forme plus grave et plus calme du vers adopté pour le dialogue, du vers

ïambique.

Tecmesse, par les plus vives prières, conjure Ajax de

vivre pour ses vieux parents qui soupirenl après son retour; pour son fils, pour sa femme qu'il laissera exposés, sans défense, aux insultes de ses ennemis; pour celle à

qui il a tout ravi, et qui a reporté sur lui seul toutes ses affections. On croit entendre Andromaqne arrêtant aux

portes de Troie l'époux dont elle pressent la perte*. Ajax, sans répondre, demande son fils, et apprend, avec un sentiment douloureux, par quelle juste crainte on l'a éloigné. C'est un tableau bien pathétique, et dont le poète fait ressortir avec adresse le touchant caractère, que celui

de cet enfant, étranger par son âge aux scènes lugubres

qui l'entourent, qui ne peut comprendre ni les larmes de Sa mère, ni les adieux et les leçons qu'un père lui adresse

propres. 11 était tout simple que cette opinion passât de la société au théâtre, régi comme elle par la doctrine de la lataiifé. Ce que Platon a fait l'aire, assez subtilement, à Socrate dans le Cratyle, ce qu'Aristote a conseillé à l'orateur (Rhet. II, 23), comme un artifice oratoire, les tragiques pouvaient tout aussi bien, et môme mieux, le prêter aux personnages superstitieux de le;;rs drames. 1. lliad. VI, 407 sqq.

AJAX

mnt de mourir Un jour, on les lui rappellera, et le moment solennel où il les entendit se représentera à sa

mémoire. Fénelon pensait-il à ce passage, lorsqu'il peignit Ulysse prenant sur ses genoux, avant de partir pour Troie, le jeune Telémaque, et lui donnant, dans un âge si tendre, de graves enseignements?

^ Ajax confie son Eurysacès à la tendresse de Teucerc est sur son frère qu'il se repose du soin de l'élever de le

faire connaître à son père T^kmon, à Érib^e sa mère de

consoler ces vieillards sur le bord de la tombe. Son' fils

héritera de son fameux bouclier, dont il tient ce nom

d Eurysacès. Pour le reste de ses armes, elles seront ensevelies avec lui; il De veut pas qu'elles soient disputées comme celles d'Achille, qu'Ulysse puisse les obten'ïrou les donner. Après avoir ainsi pourvu aux intérêts de sa lamille et déclaré ses dernières volontés, il fait éloiener cet enfant dont la vue le trouble, il repousse les tendres instances de Tecmesse, et, pour s'y dérober, il court se renfermer dans sa tente où elle le suit.

Combien on aime à voir l'âme dure et inHexible d'Aiax

se laisser cependant amollir aux sentiments de la nature !

Ce sont ces traits, d'une vérité générale, qui donnent

aux caractères exprimés par les Grecs un intérêt si puissant : Ils ne peignent pas seulement des héros, mais des hommes; nous nous retrouvons dans chacun de leurs nersonnages ; il n'en est pas de si grands, qui, par de vulgaires et naïves afllections, ne descendent jusqu'à notre niveau. Mais ce qu'il y a ici de bien remarquable, c'est que 1 empreinte individuelle du caractère d'Aiax se fait

apercevoir jusque dans la peinture de ces sentiments

qu U partage avec l'humanité tout entière. S'il s'émeut au souvenir de ses vieux parents que sa mort va mettre ail desespoir, il songe surlout à la honte de reparaître deshonore devant le vieux Télamon , qui fut autrefois

1 honneur de la Grèce. Ses adieux à son fils son/ pleins a une tendresse sauvage qui convient parfaitement à la rudesse de ses mœurs ; ce qu'il aime surtout dans Eurysacès, c est le représentant futur de sa valeur, l'héritier de

20 SOPHOCLE

sa gloire et de son bouclier. Quant à Tecmesse, il la traite

avec une gravité sévère , plutôt comme une captive que

comme une épouse. Quelques mots laissent, il est vrai, soupçonner que ce terrible Ajax n'est point insensible aux tendresses de l'amour conjugal; mais il rougirait de rendre ses amis témoins de cette faiblesse, et, par un Irait de vérité qui achève le tableau, le poêle douîdérobe la vue du dernier combat livré à sa constance, et oii il ne triomphe que par la ruse.

Nous le voyons reparaître, en apparence résigné h

son sort ; il s'est laissé vaincre , dit-il , à la douleur et

aux raisons d'une épouse; il se soumettra aux dieux, il

honorera, il adorera les Atrides; renversement ironique d'expresion, finement remarqué par le scoliaste. Pour le

moment, il va sur le rivage se purifier, suivant les rites

sacrés, du sang impur qu'il a répandu, ensevelir dans le sable cette épée, présent d'Hector, dont il a fait un si funeste usage : c'est sur ces assurances que Tecmesse et le chœar le laissent partir, après des paroles sinistres,

dont le véritable sens n'échappe pas au spectateur :

Je vais où je dois aller ; faites ce que je veux, et vous apprendrez bientôt que les maux d'Ajax, tout grands qu'ils sont, ont

cessé *. »

Cet artifice, le premier de sa vie peut-être, par lequel il se délivre des obstacles qui s'oppesent à son cruel dessein, par lequel il en prépare, il en assure l'exécution (on permet qu'il sorte, en effet, et avec son épée, et pour des actes qui n'admettent point de témoins), cet

artifice d'Ajax marque fortement l'invincible fermeté de son âme. En même temps, il amène sur la scène cette variété de situations et de sentiments, ces alternatives d'espérance et de crainte, ce jeu des péripéties, qui y étaient à peu près inconnus. A peine Tecmesse et les Salaminiens co amencent ils à goûter la joie inattendue que leur ont caiisée les fausses protestations d'Ajax, qu'ils sont tout h coip replongés dans leurs premières inquiétudes. Un

1 Y. 689 sqq.

SI

msssager vient annoncer le retour de Teucor, encore

retenu dans le conseil des Grecs. Teucer recommande

que jusqu'à son arrivée on veille avec soin sur Ajax, menacé par Calchas d'un sort funeste, s'il sort dans cette journée. A cette nouvelle, tous les personnages s'empressent de courir sur les traces du héros, pour prévenir, s'il en est temps, le malheur qui leur est annoncé, et, par une disposition dont nous n'avons encore rencontré qu'un

seul exemple, dans les Euménides d'Eschyle, la scène reste

vide.

C'est, dit la Harpe, après plus d'un critique d'ailleurs, d'Aubignac, L. Racine, Brumoy , etc., pour

qu'Ajax y rentre, et puisse sans opposition accomplir son dessein : et il se récrie sur l'adresse et la vraisemblance

d*une combinaison qui laisse au héros la place libro, et le débarrasse de témoins importuns. Mais, à vrai dire, cette adresse serait bien maladroite , et cette vraisemblance bien invraisemblable. Gomment Ajax reviendraitil dans un lieu qu'il n'a qiiilté que pour éviter les regards

de ses amis, où il leur a ordonné de rester, qu'il n*a

aucune raison de supposer abandonné par eux? Il faut

bien se résoudre à reconnaître qu'ici , comme dans les

Euménides, le départ du chœur et la solitude de la scène annoncent un changement de décoration : il faut bien

convenir que les Grecs, dont la pratique a établi la règle ^ de l'unité de lieu, ne se sont pas fait scrupule d'y manquer, quand leur sujet Ta exigé, et qu'alors ils l'ont fait avec franchise, sans recourir aux puérils escamotages

qu'on leur suppose gratuitement. Repoussons donc un

éloge que Sophocle eût regardé comme une critique ;

n'admettons même pas les explications conciliantes, mais

incompréhensibles, que le traducteur de Sophocle, Dupuy,

et le célèbre auteur d'Anacharsis ' ont proposées, pour accorder, par une espèce de compromis, l'observation de

l'unité de lieu avec la vraisemblance. Groyons-en plutôt, ainsi que l'ont fait sagement Rochefurt, et l'un des der-

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