Uoral, Nicor.)., V, ii
HISTOIRE GENERALE
mystérieux de la liberté humaice et de la prescience
divine *-
Il n'est personne qui n'aperçoive les conséquences nécessaires du rôle agissant que rnomme commence à jouer dans les drames de Sophocle. De là devait sortir la tragédie implexe tout entière, avec ses développements, ses
oppositions de caractères ; avec la variété et l'enchaîne-
ment de ses situations, de ses incidents, de ses péripéties; avec Tarlifice plus difficile et plus habile de son ordonnance; avec l'attrait nouveau, quoique faible encore,
qu'elle otlVait à la curiosité; avec ces impressions de terreur, de pi:i^, d'admiration que produisait la peinture ennoblie, mais toujours vraie, du malheur et de 1 héroïsme humains.
Alors s'ouvrit un spectacle dont l'imagination peut à peine aujourd'hui se figurer les effets ravissants: les yeux
étaient occupés par une succession de tableaux, ou touchants ou terribles , qu'embellissaient constamment la
grâce et la noblesse des altitudes et des mouvements ;
une verfilication d'un rhylhme varié, dont une déclamation variée comme elle, un accompa^^^nement musical marquaient encore l'harmonie, enchantait les oreilles ; Târne était émue par des discours qui, s'ëlevant au sublime et descendant avec ais^ance au familier, se prêtaient à l'expression forte et naïve de toutes les affections ; sjus ces
formes extérieures se produisait la peinlure des caractères dont les traits individuels, énergiquemtnt marqués,
ressortaient au milieu des traits plus généraux de la nature humaine; cependant Tesprit était douce:nent atla-
1. b'auteur d'un Essai sur la fatalité dans la tragédie grecque, publié à Paris, en l85ô, RI. F. R. Camboulin, est moins éloigné de ces idées, généralement admises, qu'il ne paraît le croire. Apercevant dans toutes les tragédies grecques, et particulièrement dans ce les d'Eschyle, des traces de justice divine et de liberté humaine, il en conclut que c'est à tort qu'on les dit gouvernées par la fatalité. Mais comme personne n'a jamais prétendu qu'à l'action de ce gouvernement ne se mêassent point, dans des proporlions vaiiables, selon le génie des
poêles et le caractère des époqiios, les éléments différents qu'il indique, il se trouve avoir comt>attu, avec érudition et avec esprit, une opinion au fon i conforme à la sienne.
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DE LA TRAGÉDIE GRECQUE
ché au développement vrai, simple et calme d'une fable construite avec art, et dans laquelle chaque partie concourait à la perfection de l'ensemble.
Voilà le drame de Sophocle tel qu'il apparut aux spectateurs athéniens encore troublés des gigantesques et effrayantes conceptions d'Eschyle. Enfin se dissipa celte horreur profonde qui n'avait cessé d'envelopper la scène tragique. Un jour plus pur, quoique Iris'e encore, sembla \ descendre et éc-airer cette noble figure de l'homme, que Sophocle parait de tant de dignité, de tant de grâce, et dont, par tous les moyens de son art, toutes les ressources de son génie, il s'tfiorçait d'exprimer l'idéale beauté. G'e&t ainsi qu'après une tempête qui a couvert de ténèbres la face de la terre, ou voit renaître aux rayons encore voilés du soleil l'aspect riant de la nature; qu'avec un ravissement mêlé d'un reste d'effroi, on aime à jouir du tableau mélancolique de la sérénité renaissante.
Ce fut une grande journée cans Thisloire de la tragédie grecque que celle où les deux systèmes se disputèrent,
pour la première fois, l'empire de la scène. Le public se partageant d'avance entre leurs représentants, des brigues anime^es se formant de toutes paris pour soutenir la gloiro vieillissante d'E«chyle, ou l'audacieux début du jeune b'ophocle, l'archonte Âphepsion hésitait à tirer au sort, selon l'usage, les juges de la lutte*. Dans ce moment monta
1. Voyez ce qui est dit à ce sujet dans VJIistoire de la critique chez
Lf's Grecs, de M. Fggei , ch. r, § 2, p. 13 et sniv. S'arrôlant avec quel- (jue détail à l'irisuiution fort démocratique de ces cinq juges tirés au sort dans tout le peu[ile d^Athènes pour l'aire en son nom ce qu il faisait primiiivement lui-même, c'est-à-dire puur décerner le prix de la tragédie, de la comédie, se demandant coramei:t on avait pourvu à ce que ces cinq juges, aitisi improvisés, fussent garantis dt.'s erreurs auxquelles pouvaient les entraîner, comme la dit l^laton {de Leg,, ii; t. VII, p. 88 de la tra^l. de M. Cousin), les acclamations irréfl.'v:hies de la foule ou leur propre ignorance, M. Egger suppose qu'ils n'étaient p3s choisis au moment même du spectacle, mais quelque temps auparavant; qu'uneconnais-ancepréliminairedes pièces, acquise soitaux répétitions, soit parlaleciuredecopiesdistribi)éesàceteff-l,lesavait préparés (l'avance à 1 cxercicede leur difficileministère; quelareprésentation
publique n'était pour eux qu'une dernièie et .«solennelle é,ireuve où leur opinion quelquefois sccon* rniait, quelquefois aussi se corrigeait au con-
HISTOIRE GÉNÉRALE
sur le théâtre, pour y faire des libatioDs à l'autel de Baccbus, avec les neuf autres généraux de la république, GimoD, qui venait de conquérir l'île de Scyros, et d'en rapporter les os de Thésée. LVchonte, leur sacrifice offerr, les retint pour remplir Toffice de juges, et ce fut par cet imposant tribunal , dont la présence re-
doubla l'émulation des acteurs, que fut prononcé en fa-
veur de Sophocle un jugement dont il importe de consigner j ci ]a date; car c'est celle, non pas seulement de la
Victoire d'un nouveau poëte tragique, mais de l'avénement d'une nouvelle tragédie. Cette date, qui nous est
donnée par l'intéressant récit de Plutarque *, c'est la première année de la Lxxviiie olympiade , la 468« avant notre ère*.
L'art tragique, tel que le concevaient les Grecs, était parvenu , sous l'influence des opinions générales et du
génie particulier de deux poëtes, au plus haut point de
grandeur et de beauté qu'il lui fut donné d'atteindre. Il
ne pouvait s'y arrêter longtemps, et, au risque d'en descendre, il devait, par cette loi de l'esprit humain qui ne lui
permet point le repos, s'engager dans des voies nouvelles.
lact d'une opinion moins savante, mais plus sympathique et nlus soudaine celle de l'immense auditoire contié aux fêtes de Bac hus Cetïe conjecture est ingénieuse, mais cest une simple conjecture M Etirer en convient, et elle a contre elle précisément ce qu' 1 raconte un'feu
plus oin, d après Plutarque, et ce que nous racontons nous-même
Ip'lipfl #JhP[''n ^^'°" ^''°''"'' °" ^' J^^"^ Sophocle l'emporta sur le vieil Eschyle Dans son récit comme dans le nôtre, c'est Lien évidemment sur le heu même du combat, quand la lut e va s'enl-a-eJ
que les juges sont institués dune façon iSut extraordinaire. '
i. vit. Ciw., vjii. a.Marm. Par., lvii. Cette anecdote est belle et
Il est permis de s'étonner qu'elle n'ait point trouvé place dansun d ame
ZvAST^^tt'Y.V^'^^V^'''' ap^plaudir au tWâtre et couronner SaL ^ A i^^ ^^ tableau eleve et touchant de la vieillesse d'Eschyle de al^iie Vfd^f t^'"'' ^'^ ^'avènement inattendu d'un nouveau pôle le viîn n?Pn.. " .? P^''' ^«"^olépar la piété de sa fille, q.ii abandonne
\o77nFZVFlll''\'^^ "^'"^^ ^^"^ ^0" «"I volontaire.
AnL ^^^^^'^^^c/it/ie, étude antique en cinq acleset en vers, par J
Aulran, représentée pour la première fois sur le second Théâtre-Français le 9 mars 1848. Voyez aussi le Rapport de M. Villema n secré-
z. Liinion, Fa&t. heUenic, ^ 3(».
DE LA TRAGEDIE GRECQUE
Sans doute plusieurs des tragédies dans lesquelles le génie d*Euripide lutta avec succès contra celui de Sophocle, participent à cette perfection où l'art se complut un instant, et lâcha quelquefois de revenir. Ainsi, par la variété et l'heureuse opposition des caractères; par le
développement simple , régulier et tout ensemble savant el riche de l'intrigue; par l'expression naïve et vraie du
sentiment et de la passion ; par le choix exquis des détails et la disposition achevée de l'ensemble ; par cette élévation morale, celte majesté religieuse qui dominent le drame, qui l'enveloppent, et où se rassemblent, se confondent, se perdent, comme dans leur unité, ses impressions les plus diverses; par tous ces mérites enfin, et par ceux que j'oublie, VJphigénie en Aulide^,vine des dernières productions d'Euripide, un de ses ouvrages posthumes,
semble tout à fait contemporaine des chefs-d'œuvre de Sophocle. Mais cet exemple est presque unique; et dans les
pièces assez nombreuses qui nous sont restées du théâtre d'Euripide, il en est bien peu où l'on n'aperçoive la double trace de la décadence et du renouvellement de l'art. C'est
même un spectacle curieux que de le voir, dans certains ouvrages d'un mérite indécis et partiel, perdre ses attributs primitifs, et en rechercher d'encore inconnus; se décomposer, se dissoudre et produire dans sa ruine des combinaisons imprévues, des genres qu'on ne soupçonnait point : comme ces empires longtemps et laborieusement accrus, qui se démembrent par Texcès des conquêtes,
et forment avec leurs débris de nouveaux Etals.
Lorsque Ton compare Euripide à ses devanciers, on
est d'abord frappé d'un grand changement : l'antique
merveilleux au sein duquel la tragédie avait pris naissance, et qui, après avoir couvert de ses ombres la scène
d'Eschyle , s'était par degrés éclairci , pour y laisser paraître les idéales figures de Sophocle, s'est tout à fait
^ 1. Il serait plus exact de dire d'après le grec , comme le font aujour- '
d'hui les traducteurs, Iphigénie à Aulis ; mais il en coûte de renoncer à un titre consacré par un chef-d'œuvre de Racine.
HISTOIRE GÉNÉRALE
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dissipé. Cette progression était inévitable*; elle suivait
le mouvement des esprits vers les spéculations philosophiques. Le disciple d'Anaxagore, l'ami de Socraie, qui, professant leur religion, avait, en plein théâtre, reru>>é
de reconnaître pour dieux des êtres souillés d'actions honteuses ^ qui, comme autrefois les Perses ruitaot les
temples grecs, avait demandé « quelle maison bâtie de la
main de Fliomme pouvait enfermer dans l'euceinte de ses
murailles la nature divine S; , dont la divinité, éloquem-
ment adorée dans ses vers, . voit tout et n'est point vue*, « existe par elle-même , a formé l'assemblage de tout ce qu'enveloppe le tourbillon du ciel, est comme revêtue des rayons de la lumière et des voiles de la nuit; « tandis qu*autour d'elle court éternellement l'innombrable chœur des astres '^; » qui dit à cette divinité, ainsi conçue : « A
loi, iDaîlre souverain, j'apporle mes libations, mes offrandes, sous quelque nom que tu préfères être invoqué,
Jupiter ou Pluton.... C'est toi qui parmi les dieux du ciel
liens le sceptre de Jupiter; toi qui gouvernes le royaume
terrestre de Pluton: envoie ta lumière à Tâme des morteig qui veulent, avant la lutte, apprendre d'où leur vient le
mal, quelle en est Ja racine, et qui parmi les Immortels ils doivent fléchir par des sacrifices, pour trouver le terme c'e leurs souffrances « : » un tel poète, avec ces idées sur
1. On peut en suivre l'hisloire exposée fort en détail dans la dissertation ou Al. E. Houx a traité savamment et ingénieusement Du merveilleux dans la tragédie grecque, Pais, 1846.
2. PJuiaich., de Andiend. pott.; de Sloic. repucjnant,, etc.; Belleroph. fra-. IX. Cf. Pind., Olymp., 1, 43: XIV, 7; Nem. VII, 33, etc.
i ans le premier de ces f.assages Pindare, après avoir rapparié, sans
vou.oir y ajuuier M, une histoire injurieuse pour la divinité, discuiait ainsi les devoirs et les droits du poëte à l'égard des tradiiicns mvthoiogiques: ^
.11 est certes bien des merveilles véritables, mais souvent aussi les récits .es hommes sont emportés au delà de la vérité par les séduisants mensonges do la fable. La grâce du discoars, qui nous rend toutes choses agréables et douces, répand sur ces récits une beauté persuasive, et l'incroyable même y devient digne de foi Aux jours à venir les témoignages véridiques. Il conesth faite .^ ^"^ Hiomme ne prêle aux dieux que du bien : moindre alors
, 3. Clem. Alex , Strm., V.- 4. Id., Protreptic. - 5. Id., Strom , V-
Knseh. Préparât, evang., XIII, etc.; Pirith. fragra., n. — 6. Clem! Alex., Strom., V; Kunp., frag. incert., cLv. Voyez, sur ces divers
passages, V.ilckenaer, Diatrib. in Eurip. perdit, dram reîiq v
Da LA TRAGEDIE GRECQUE.
runité, la spiritualité de Dieu, sa puissance créatrice, sa providence, avec ce langage dont on conçoit qu'aient dû s'éionner, se prévaloir les docteurs chrétiens , ne pouvait prendre au sérieux * les pui*^sances surnaturelles qui avaient
jusqu'alors régné sur le drame, et que des traditions, encore
reî-pectées , ne lui permettaient pas d'en bannir. Par déférence pour la coutume et pour l'ordre public, il montrait encore aux spectateurs leurs simulacres consacrés ; il les prodiguait même plus qu'on n'avait encore fait ; mais la divinité
n'y était plus, et la présence de ces froides idoles ne pouvait produire cette sainte horreur que leur idée seule excitait autrefois. Qu'est-ce, en effet, le plus souvent, que les dieux d'Euripide? un personnage de prologue, une machine de dénoûment. Cet office les ravale presque au niveau de ces subalternes du théâtre qui lèvent et baissent
le rideau. En vain l'on nous dit, l'on nous répèle que leur volonté préside à l'action et la mène à son gré ; nous
voyons trop qu'il n'en est rien , et que cette merveilleuse influence est ajoutée après coup à des accidents tout fortuits. La foule peut s*y tromper et se payer de ce mensonge littéraire , de ce politique ménagement; mais de plus habiles, pénétrant la pensée du poëte, ne prendront sa mythologie que pour ce qu'il la prend lui-même, pour un cadre convenu, pour une forme commode, tout au plus
pour un symbole scientifique, une allégorie morale ; ce sera
pour eux comme le souvenir d'Esculape à la dernière scène du Phédon.
Qu'Euripide ait fait du merveilleux un tel usage; qu'il lui ait donné un cens pour le vulgaire ignorant , et un autre pour quelques spectateurs choisis ; qu'il ait de cette sorte voulu concilier le devoir du poëte chargé de concourir par son œuvre à une solennité religieuse, et la conscience du philosophe désabusé des vieilles croyances, c'est ce qui a été remarqué, même dans l'antiquité^, c'est ce que ne permettent pas de nier, et de nombreux
1. Voyez Andromach., 1138, lon.f 445; Ilcrc. fur.j 1289, 1313, etc.