‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 242 sur 893 · Cf. Clinton, Vasl. hellenic, p · texte numérisé non relu

Cf. Clinton, Vasl. hellenic, p

ti

SOPHOCLE

ANTiGONE.

nombreux témoignages. Un seul*, mais dont il n*y a pas de raison de révoquer en doute l'autorité, fait connaître

que le choix des Athéniens fut déterminé par le succès de la tragédie à'Antigone, laquelle, conséquemment, a dû être représentée en 441, la quatrième année de la

Lxxxiv^ olympiade^.

Faut-il , avec quelques critiques * subtilement , arbitrairement, chercher dans le caractère particulier de certains passages de la pièce, l'explication de la conduite des Athéniens? Les Athéniens, je le crois, ont agi avec moins de réflexion, de calcul, qu'on ne le suppose; ils n'ont pas conclu des vers de Sophocle son aptitude aux fonctions de général; ils ont voulu seulement lui donner une marque éclatante de leur faveur. C'est ce qu'ils avaient déjà fait, absolument de la même manière, et dans des circonstances pareilles, pour un des devanciers du ooële,

1. Aristoph. gramm. , Argum. Antig. — 2- Bœckh, Grncc. trag. princtp , c. xi ; Fr. G. Wex, ibid. Cf. f.iinton, ibid.

3. Siivern, entre autres ; voyez Fr. C. Wex, ibid. On trouvera dans

la dissertation, déjà citée, de M. H. Weil, De tragœdiarum grcvcarutn cnm rébus publicis coujtinctione, p. 27 sqq., 35 sq., une ingénieuse

réfutation de certains rapprochements de VAntigone avec les circonstances contemporaines, particulièrement chez M. Schœll, Sophocle, etc., Francfort, I84'2, p. 134 sqq. ■ Heureux sommes-nous, s'écrie

M. Weil, d'avoir vu représenter cette traprédie h Berlin, à Paris, et non pas à Athènes! A Athènes, il nous eùtfillu détourner notre pensée du malheur d'Antigone et de l'art de Sophocle, pour nous occuper d'Aspasie, de Périclés, d'Artémon, des Samiens. Mais laissons là les spectateurs; ne songeons qu'au poëte, auquel on impose la double t^che de construire artisteraent sa fable, et en même temps de l'accommoder

à la situation présente d'Athènes; d'être tout entier aux divines créations de son génie, et, par surcroît, de ne point oublier les partis qr.i divisent l'Etat, et de travailler à concilier aux uns ou aux autres ia

faveur publique. » Une allusion moins contestable est celle que M. Weil indique, p. 31. Il est difficile, en effet, de ne pas admettre que lorsque Sophocle, 1109 sqq., dans un , hymne à Bacchus, « qui préside avec Cérès aux fêtes solennelles d'Eleusis, » compte au nombre de ses domiciles préférés l'Italie, il ne pense pas et ne veuille pas faire penser à l'établissement de la colonie athénienne de Thurium, la deuxième année de la lxxxiv olympiade (voy. Clinton, i6id.), c'est-à-dire deux ans environ avant la représentation de VAntigùne, dont la date se trouve par là confirmée. C'est ainsi, M. Weil en fait la remaniue, Qu'Eschyle, dans son Prométhée, avait rappelé incidemment une éruption récente de l'Etna (Voyez notre t. I, .p. 83, 271.]

pour Phrynichus*, et ce o.ui de Jeur part n'a rien de fort étrange. Tel était le génie de ce peuple spirituel et frivole, qui, joignant au goiit passionné des arts et de la poésie toutes les fantaisies du pouvoir absolu, mêlait bizarrement avec les soins les plus sérieux de sa politique l'administration de ses plaisirs. Il lui arriva, on le sait % de consacrer par une loi aux dépenses du théâtre l'argent destiné à l'entretien de la flotte, et comme il se

défiait encore un peu de son bon sens, et qu'il craignait d'être ramené à une décision plus prudente, il eut la prévoyance de prononcer d'avance ia peine de mort contre quiconque se hasarderait à la lui conseiller , rendant ainsi, à tout jamais, sa folie irrévocable. Nous avons vu' que, dans un concours dramatique, célèbre par la défaite du vieil Eschyle et la victoire du jeune Sophocle , les Athéniens, embarrassés de trouver des juges, avaient choisi les généraux de la république, qui montaient en ce moment sur le théâtre pour y oftVir un sacrifice; nous

les voyons maintenant prendre parmi leurs poètes , enconsidération de son talent poétique, un de leurs généraux; c'est être fort légers, mais très conséquents. Un peuple ainsi fait pouvait bien perdre un jour sa puissance

et même sa liberté; mais il était impossible qu'on lui enlevât l'empire de la scène.

On a souvent dit, en preuve de la grande vogue de VAntigone, qu'elle avait été représentée trente -deux fois. On s'est laifsé tromper, et par la préoccupation de nos habitudes dramatiques, et par une fausse interprétation d'un passage de l'argument grec de la pièce, où il est

dit seulement que c'est la trente-deuxième des tragédies

composées par le poète. Sophocle avait alors environ

cinquante -cinq ans', et depuis vingt-sept au moins, travaillait pour le théâtre*, ce qui rend bien difficile à placer dans le reste de sa carrière, quelque longue qu'elle ait

1. iElian., Var. hist. III, 8. Voyez t. I, p. 91, 154. — 2. Voyez t. I, p. 67. — 3. Ibid., p. 41 sq. — 3. Voyez Vit. Soph,; Fr. C. Vfex,ibid.; Clinton, Fast. hellcnic, p. 25, 59. — 4. Id., ibid., p. 39, 59.

SOPHOCLE

été, le nombre très-considérable de tragédies qu'on lui

attribue encore, et a surtout déterminé les critiques* à en

retrancher quelque chose. On lit chez plusieurs auteurs ^ que Sophocle mourut âgé de quatre-vingt-dix ans, soit de fatigue après avoir déclamé son Antigone aux comédiens, soit de joie lorsqu'il en apprit le succès. Gela rapprocherait de trente-six ans la date de cette tragédie, si, dans ces traditions, réelles ou non, il ne s'agissait, cela est vraisemblable, d'une reprise de la pièce reproduite par son auteur,

sans doute avec ces corrections, ces changements, qui permettaient de donner pour nouveau un ancien ouvrage'. It'Antigone, au reste, était une pièce de durée, une œuvre à toujours, comme dit Thucydide. Nulle ne revient plus souvent dans l'histoire de ces grands acteurs du iv« et du

m* siècle, dont le talent rendit en quelque sorte une nouvelle vie, sur toutes les scènes du monde littéraire , mais avant tout, sur la scène d'Athènes, aux chefs-d'œuvre de

ses grands tragiques*.

Occupés de rechercher Tesprit de la tragédie grecque,

nous ne devons pas regarder comme un fait indifférent à

cette étude l'enthousiasme du public d'Athènes pour la tragédie d' Antigone. Ce n'est point ici une surprise passagère, mais un intérêt aussi constant que vif. Si, par réclat et la continuité de leurs suffrages , des auditeurs

doués d'une exquise délicatesse, et que l'habitude des

chefs-d'œuvre avait rendus difdciles, ont paru accorder à cette tragédie, sur les autres productions de Sophocle,

quelque supériorité, c'est sans doute qu'elle leur paraissait encore plus conforme à l'idée qu'ils se faisaient d'une

œuvre tragique, c'est qu'elle leur offrait une expression

plus complète, un type plus frappant de l'art tel qu'on l'entendait alors.

Qu'y a-t-il donc dans cet ouvrage qui ait pu lui mériter de la part des Athéniens une préférence que ne montrent

1 Lœckh, Grœc. irag. princip., cap. viii. — 2. Satyrus, Isierapud Auct. VU. Soph. Cf. Diod. Sic, XllI, 103; Val. Max., IX, 12; Plin., îfist. nat., VU, 54.— 3. Voyez t. I, p. 08 sqq.— 4. Ib:d., p. 108 sqq.llGsq.

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pas pour lui les modernes, et qui leur paraît même difiiclle

h comprendre? le théâtre de Sophocle a des pièces qui ne

sont ni moins vraies ni moins touchantes; il en a dont l'effet est plus déchirant et plus terrible; plusieurs se distinguent par une composition plus savante et plus profonde, une perfection plus achevée. Ne serait ce pas qu'on ne trouve dans aucune une égale élévation de pensées, une pareille grandeur de sentiments, une peinture

aussi noble de Thumanité, et que par là celte tragédie

s'approche plus que toute autre du but que l'art tragique

s'efforçait alors d'atteindre, et vers lequel les émotions

elles-mêmes de la pitié et de la terreur lui servaient seulement de passage et comme de degrés, je veux dire la représentation idéale de notre nature? Sophocle, qui, en

dégageant la liberté morale des liens où la retenait c<p-

tive l'antique fatalité, avait donné aux caractères et par suite à Faction des développements plus variés et fait sortir de la lutte animée de la volonté et des passions contro le sort, un spectacle plus attachant, plus pathétique, oîi]e

pur sentiment du beau se mêlait à ce qui restait encore

des sombres impressions laissées par le drame gigantesque et terrible d'Eschyle ; Sophocle, qui avait ainsi

trouvé dans le jeu de la liberté morale le ressort d'uu art nouveau, n'avait jamais appelé à un rôle plus digne d'elle

cette haute faculté, l'âme de sa tragédie comme elle est le caractère distiuclif de l'humanité. On l'avait vue se résigner à une infortune inévitable, ou même s'exposer, pour quelque grand intérêt, h des chances hasardeuses; et, par celte constance ou cette audace, elle avait souvent,

dans les tableaux de la scène grecque, ému, attendri,

élevé les spectateurs de ses nobles épreuves. Mais ce que

la tragédie n'avait pas encore montré, ou du moins ce

qu'elle n'avait laissé entrevoir qu'une seule fois, dans l'avant-scène du Prométhée, c'était l'hércique peinture de rhomme qui, pour accomplir une loi morale, nonseulement accepte le malheur, mais va le chercher, mjiis se sacrifie, s'immole volontairement, et par cet acte, le plus sublime qu'il lui soit donné d'c\éculnr, rend témoi-

SOPHOCLE

gnage à la dignité de son être et de sa vocation terrestre.

Voilà, on doit le croire, ce qui excita si vivement Tadmi-

ration dans VAntigone de Sophocle, pièce oii se rencontrent les mérites ordinaires de ce grand poêle, une

marche facile et naturelle, une expression vive et simple,

beaucoup de naïveté et d'éloquence, des caractères d'une singulière vérité et qui ressortant par d'habiles contrastes, des situations amenées avec art et qui s'enchaînent dans un ordre frappant, un intérêt attendrissant et

douloureux, tout ce qui dislingue enfin ses autres compositions, mais oïl les émotions produites par ces beautés diverses vont se confondre et se perdre dans la ravissante

contemplation d'une des plus pures, des plus belles images

qui aient réfléchi les traits de la figure humaine.

Les sujets de la tragédie grecque étaient pris généralement dans l'histoire de quelques familles fabuleuses auxquelles semblait appartenir le privilège d'émouvoir la sensibilité des poêles et des spectateurs athéniens ; étrange sorte d'aristocratie, qui s'est perpétuée jusque

sur les scènes modernes, et h la tête de laquelle se placent

les races désastreuses d'Œdipe et d'Alrée. Nous ne possédons que sept pièces du nombreux théâtre de Sophocle ;

et, sur ce petit nombre, trois se rapportent aux aventures d'Œdipe et de ses enfants, dont le génie pathétique et terrible d'Euripide et d'Eschyle s'est de même si souvent inspiré. Dans l'une d'elles, Sophocle avait peint Œdipe conduit par une invincible fatalité à la découverte de ses crimes involontaires, et se punissant, quoique

innocent, du châtiment le plus cruel; dans une autre, il

Tavait représenté aveugle, exilé, chassé par l'ingratitude

de ses fils, soutenu et consolé par la piété de ses filles,

généreusement accueilli par Thésée, et, pour prix de

celle hospitalité, léguant à Athènes, malgré les efi^orts des Thébains, son tombeau , gage de la victoire. Une troisième pièce, celle qui nous occupe en ce moment, la tragédie d'Antûjone, compusée, on l'a vu, bien avant ï Œdipe à Colonc, et probablement avant V Œdipe Roi,

a^.hovait une histoire si iécondo en crimes et en maliieurs

ANTIGONE. 255

On y voyait Gréon, le frère de Jocaste, devenu roi de

Thèbes, par la défaite des Argiens et la mort des deux fils

(l'Œdipe, qui défendait d'ensevelir Polynice, mort 3n combattant contre sa patrie. On y voyait Antigone, la sœur de Polynice, enfreindre cette défense, et payer de sa vie sa courageuse révolte.

Pour concevoir l'intérêt que pouvait offrir aux Grecs un tel sujet, il est indispensable d'entrer dans leurs idées

à l'égard de la sépulture et des honneurs funèbres. En

priver un mort, c'était le condamner à errer, sans repos,

pendant cent années, sur les bords du Styx ; c'était, en

même temps, violer les droits des divinités infernales, à

l'empire desquelles on l'arrachait. Il y avait tout ensemble irréligion et barbarie dans cet acte, également détesté des hommes et des dieux. Aussi, la piété faisait-elle un devoir de veiller sur les restes de ses amis et de ses proches, de les protéger contre les outrages et les profanations, de les honorer selon les rites sacrés. Ges

croyances, ces sentiments, qui sont le fond de la tragédie

à* Antigone, se retrouvent partout dans l'histoire des

Grecs; mais peut-être convient-il mieux à notre sujet d'en

chercher la trace dans leur poésie, qui n'est pas, du reste,

un témoignage moins historique que leur histoire ellemême. Que voyons-nous chez Homère? De perpétuels combats livrés sur les corps des guerriers, de peur qu'un ennemi cruel ne les ravisse et ne les fasse servir de pâture aux chiens et aux vautours; puis, quand on s'est assuré par le fer la possession de ces gages précieux, de touchantes cérémonies où des mères, des épouses, des sœurs

vienneEl les recueillir, et s'occupent du soin douloureux

et cher de les préparer pour le bûcher. Par quelle peinture se termine l'Iliade? par celle d'un pèro qui vient racheter le corps de son fils, et baise eu pleurant la main qui Tl tué. Mêmes tableaux dans leur tragédie. Ajax, qui se sépare de la vie avec tant de courage et de regret, mêle à ses dernières paroles des vœux inquiets ^our cette dépouille mortelle, d'où va fuir son âme guerrière, et qui lestera sans défense. Ge souci, qui le trouble au milieu de

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SOFEOCLE.

son sacrifice, préoccupait aussi les spcclaleurs; un intérêt nouveau naissait au dénoûment, et, prolongeant an

delà de son terme naturel l'aciion dramatique, fai.^ail succéder à la tragédie de la mort d'Ajax comme une seconde tragédie sur sa sépulture ^ Ne nous étonnons pas qu'un intérêt de ce genre, assez puissant pour rompre, en cerlaines circonstances, cette loi de l'unité qui présida il à toutes les compositions des Grecs, ait pu, comme dans les Suppliantes d'Euripide, et surtout dans VAnligone

de Sophocle, suffire à l'entier développement d'une tragédie. Il n'est pas permis de douter que la tyrannie de Gréon et le dévouement d'Antigone , représentés d'une

manière si frappante dans ce dernier ouvrage, n'excitassent parmi les spectateurs une profonde horreur, une vive sympathie: nous-mêmes, éloignés comme nous le sommes de ces temps et de ces idées, nous éprouvons, à la seule lecture de la pièce, quelque chose des émotions qu'elle produisait. Les mœurs et la religion ont changé, mais, sous des formes diverses, vivra toujours au fond du cœur de l'homme le sentiment qui étend au delà du tombeau nos affections, nous en fait suivre l'objet dans une autre vie, et donne aux tristes débris qui nous en re&tent

sur la terre un caractère sacré *.

Le sujet d'AnligonCj comme beaucoup de ceux sur lesquels Sophocle s'est exercé, fut également traité par Euripide ; peut-être l'avait-il été auparavant par Eschyle. Il ne reste de la pièce d'Euripide qu3 quelques fragments : quant à celle d'Eschyle, le souvenir même en a péri. Ce qui pourrait faire croire qu'elle a existé, c'est qu'on la trouve comme annoncée dans la dernière scène des Sept

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