‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 243 sur 893 · Voyez plus haut, p. 29 et t. I, p · texte numérisé non relu

Voyez plus haut, p. 29 et t. I, p

2. Le chapitre xxxii dn Cours de Uuérature drawatique de M. Saist- Marc Girardin, intitulé : De la piété envers les morts, contient une

histoire intéressante de ce sentiment chez les anciens et chez les modernes^ 30US l'empire divers dos idées païennes, philosophi'iucs et chrétiennes. Dans ce cadre a naturellement trouvé place VAntigone de Sophocle, que le judicieux et éloquent critique apprécie dignement et au il rapproche des Suppliantes d'Euripide, et du XII* livre de la Théhaide de Staçe.

ANTIGONE

Cfiefs*. Les fils d'Œdipe sont morts l'un par l'autre; leurs sœurs, éplorées, les mènent au tombeau; la tragédie va finir, lorsqu'un héraut paraît et ordonne, au nom du sénat de Thèbes, que Polynice, qui a porté les armes contre sa patrie, soit privé des honneurs funèbres. L'une des deux sœurs, Ismène, garde le silence ; Antigone, plus courageuse, s'élève contre cet ordre inhumain, et déclare qu'elle n'obéira pas. Il y a dans ce dénoiiment quelque chose d'indécis, d'inachevé, qui fait attendre une

suite. La plupart des compositions d'Eschjle nous ont

offert des exemples de cette conclusion imparfaite , assez semblable à une transition. C'est que , généralement, unies à d'autres par le sujet, elles formaient avec elles une sorte de composition plus vaste qu'on désignait, à cette première époque de l'art, sous le nom de trilogie. L'usage de rassembler, comme dans un cercle tragique, trois tragédies, qui, complètes par elles-mêmes, n'étaient cependant que les pièces séparées d'un tout, les actes d'un seul drame, cet usage qui convenait à la simplicité primitive de l'art, dut naturellement passer quand des

développements nouveaux eurent donné aux tragédies plus de variété et d'étendue*. On en voit toutefois une trace, un souvenir dans le soin que prend Sophocle de lier entre eux des ouvrages dont les sujets sont, il est

vrai, empruntés à une même suite d'aventures, mais qui restent tout à fait distincts, et que ne devait pas réunir, comme les trois parties d'une trilogie , l'unité du dessein et la continuité de la représentation ; qui, au contraire, se succédaient sur la scène sans ordre et à de longs intervalles. L'Œdipe à Colone tient étroitement à YŒdipe

Roi^ dont il n'a pas été certainement contemporain ; et dans la première de ces deux tragédies est annoncée, je

l'ai déjà dit', à peu près comme chez Eschyle*, VAhUgone^ antérieure à toutes deux. Lorsque Polynice quitte

Colone, chargé des malédictions d'un père qui vient de le

1. Voyez t. I, p. 200 sqq. — 2. Voyez, t. T, p. 30, ?A. 3. Voyez plus haut, p. 248. — 4. Voyez t. I, p. 200 sqq.

s-^piircLî".. — n

SOPHOCLE

dévouer aux horreurs d'un double fratricide, certain que

cette terrible menace s'acccomplira comme un arrêt des

dieux, certain qu'il marche au crime et à la mort, il s'arrête un instant pour conjurer ses sœurs, si elles doivent relourner dans leur patrie, de rendre à ses restes les suprêmes honneurs*. Lorsque la perte d'Œdipe a dégagé

Antigone des tendres obligations qui l'attachaient à la vieillesse infirme et abandonnée d'un père, elle demande à Thésée de la faire conduire à Thèbes , pour qu'elle empêche, dit-elle, si elle le peut, les deux fils d'Œdipe de

s'entre-tuer^, ou, du moins, on le comprend sans qu'elle

le dise, pour qu'elle accomplisse le dernier vœu d'un frère

infortuné. Nous allons voir comme, dans la pièce que lui

a spécialement consacrée Sophocle, elle se dévoue à ce

pieux devoir. Elle était le héros de la pieté filiale, elle

devient celui de Taraour fraternel; elle brave la mort, comme elle bravait les misères de Texil. Le poëte s'est complu à rassembler dans ce personnage les traits les plus touchants et les plus nobles du caractère de la femme, ceux d'un dévouement passionné à tous les devoirs de la nature. Par un contraste frappant, c'est dans

une race incestu-ause que se développent ces vives et pures

atteclions de la naissance et du sang; c'est une fille d'Œdipe qui efface ainsi, à force d'innocence et de vertu, la tache dont le destin a prétendu la souiller. La volonté

humaine, rétablie dans ses droits par Sophocle, paraît ici

placée dans un sanctuaire inviolable à ces lois tyranniques de la nécessité, qui asservissent et flétrissent tout le reste.

Il n'y a peut être pas de pièce qui s'ouvre par une exposition plus vive et plus attachante que la tragédie à'Anti-

f/one. Nous l'avons dit souvent, cet art de captiver dès

l'abord l'attention et l'intérêt, était un des mérites généraux du thf'âtre grec; Eschyle l'eut, comme Sophocle, avec cette différence que l'un commençait par frapper l'imaginatiou, et l'autre par remuer le cœur.

t. OEdip. Cvl. U04 sqq. — 2. Ibid., 1767 sqq.

ANTIGONE

Antigone entraîne Israène hors du palais : elle paraît

toute remplie d'une émotion qui précipite ses pas et ses

paroles. Créon vient de proscrire les restes de Polynice ; il défend de les ensevelir, et menace du dernier supplice

quiconque enfreindrait sa défense. Mais, quoi qu'il puisse lui en coûter, elle fera pour son frère ce que lui commandent sa tendresse et les lois de la religion. Elle le déclare à Ismène, qui, sans doute, s'empressera de s'associer à une si sainte entreprise. Ismène s'y refuse : non qu'elle manque de piété fraternelle ; mais elle sent toute

leur faihlesse, et cède en gémissant à la violence. Une

contestation animée s'engage entre les deux sœurs, et

dans un dialogue véhément et rapide, éclate, avec la conformité de leurs sentiments, la différence de leurs caractères; l'une, élevée par la pensée de son sacrifice au-dessus de toutes les considérations humaines, dédaignant le danger et les conseils de la prudence, mêlant à son enthousiasme une sorte d'emportement altier qu'elle tient de son père; l'autre, aussi fidèle à ses affections, mais moins généreuse, résignée à la tyrannie qui l'opprime, et n'opposant qu'une tendre plainte aux injustes reproches

d'une sœur qui la méconnaît. Déjà , dans VŒdipe à

Colone^ Sophocle nous a montré quelque chose de ce contraste : les deux sœurs y paraissent animées d'une égale

tendresse pour leur malheureux père; mais Antigone Fa suivi la première dans l'exil; Ismène s'est associée plus tard à cet acte de dévouement : nuance délicate que La Harpe, ce me semble, a eu tort de blâmer comme une répétition. Nous trouverons dans VÈlectre du même poëte une peinture du même genre : Chrysothémis révère, comme sa sœur, la mémoire d'Agamemnon; comme sa sœur, elle

déteste ses meurtriers et appelle le retour d'Oreste ; mais

c'est en retour qu'elle nourrit ses sentiments, dont Electre

trouble sans cesse l'oreille d'Égisthe et de sa complice;

Chrysothémis est une autre Electre , mais plas douce et plus timide. Peu de poètes ont, comme Sophocle, imaginé de taire ressortir un caractère héroïque, non pas seulement par son contraire, mais par sa ressemblance affaiblie.

SOPHOCLE

ANTJGONE.

NV a-t-il pas nn art plus rare et plus profond dans cette

dégradation insensible , que dans les brusquer oppositions , les passages heurtés , si facilement prodigués par

un art vulgaire? C'est le clair- obscur de la poésie qui détache les objets par un artifice moins grossier que le dur rapprochement du blanc et du noir, de l'ombre et de la lumière ; et puis, quelle vérité naïve dans ces physionomies variées qui attirent inégalement le regard , mais où se conserve un air de famille qui plait et intéresse 1 Ce sont les sœurs peintes par Ovide, dont les traits n'étaient, dit-il, ni entièrement semblables, ni tout à fait divers,

comme il convient à des sœurs :

Facits non omnibus una.

Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum*.

Antigone, sans être arrêtée par les instances d'Ismène, court accomplir son noble et dangereux dessein. La scène, restée vide, est aussitôt occupée par le chœur, qui célèbre magnifiquement la délivrance de Thèbes et la dispersion

des Argiens.

Ce chœur est composé de vieillards rassemblés par le nouveau roi, et auxquels il veut communiquer les ordres qu'An tigone nous a fait connaître. Son discours est fastueusement sentencieux, tout rempli de maximes morales et politiques ^ Gréon, avec l'art ordinaire de la tyrannie, mêle le sophisme à la violence, et veut prêter à son inhumanité les apparences de la justice et la sanction des formes légales. Ce n'est pas pour autre chose qu'il a mandé cet inutile conseil, qu'il le consulte sur une loi déjà rendue et que déjà on exécute. Il n'en attend pas des avis,

mais des éloges, et le chœur les lui accorde avec une complaisance docile et empressée. On n'a pas assez remarqué quels défauts de caractère donnaient les poètes grecs à un personnage chargé de représenter dans leurs pièces la morale universelle. En lui prêtant ces hautes idées d'ordre

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