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Voyez les Mémoires d'Alfieri, TV" époque, ch. ix et x

SOPHOCLE ET EURIPIDE

ELECTRE

deux sentiments contraires; ce dialogue d'un grand effet on ne peut le nier, mais qui ne paraît pas emporté par lé mouvement naturel et involontaire de la passion, dont une main habile tient trop visiblement les rênes. Malgré ces défauts, qui ne pouvaient manquer à l'Oreste, puisqu'ils sont comme la condition du talent de son auteur, cette tragédie n'en est pas moins un ouvrage éminent, et,

si j'y insiste, c'est qu'il est de mon sujet de faire remarquer qu'ils sont précisément l'inverse de la manière des Grecs.

Le premier acte d'Alfieri nous introduit dans le palais d'Argos, nous fait connaître dans quelle situation sont, avant le retour d'Oreste , les uns envers les autres , Égisthe, Glytemnestre, Electre, les desseins sanguinaires d'Egisthe contre le fils d'Agamemnon, les remords, les alarmes de Glytemnestre, et, ce qui est une des plus saillantes nouveautés de la pièce , la discorde qui trouble le

ménage adultère , avec la sinistre joie qu'en ressent Electre. Au second acte, Oreste arrive, se concerte avec Pylade, et rencontré par sa sœur, se laisse reconnaître d'elle. Au troisième, les deux amis annoncent à la reine, en l'absence d'Egisthe, la fausse nouvelle de la mort d'Oreste. Au quatrième, ils sont interrogés par Égisthe luimême, qui bientôt les soupçonne de mensonge, et plus tard, convaincu qu'il a entre les mains ses plus grands ennemis, les envoie à la mort. Au cinquième, enfin, une révolution subite les a délivrés, ils sont maîtres de la

ville et du palais ; Oreste immole Égisthe, qui cherche à • fuir, et, sans le vouloir, sans le savoir, sa mère, qui a voulu le défendre. Voilà toute la pièce : cela est simple comme une tragédie grecque, mais l'est autrement. Dans une tragédie grecque , sans doute , il y a peu d'événements ; seulement ils donnent lieu à une grande ç'ariété de situations, à un riche développement des sentiments du cœur, presque toujours à des peintures épisodiques qui, sans faire perdre le sujet de vue, en délassent cependant. Ce sujet, Alfîeri ne permet pas qu'on en détourne

un seul instant ses regards, et, de peur de distraction, il

en retranche tout ce qui ne lui est pas essentiel. Adieu ces charmants détours, par lesquels la muse grecque nous

menait au terme le plus rapproché ; Alfieri a découvert une route plus directe, mais qui n'en paraît pas plu? courte, car elle est aride et nue, les étapes y sont comptées et on y séjourne longtemps. Quelques personnages, aux passions et au langage invariables, font avancer l'action,

dans chaque acte, d'un seul pas et point davantage. Ils sont réduits au moindre nombre possible, et se meuvent comme dans un désert. Electre n'a plus sa sœur, personnage supprimé comme inutile ; Oreste a perdu son vieux gouverneur , personnage inutile encore ; on raconte en quelques vers, dénués de toute circonstance précise , la mort d'Oreste ; on la raconte sans montrer son urne , dont, à la rigueur, le récit pouvait se passer ; cette urne pourtant si féconde jusque-là en effets pathétiques I Du reste , rien qui avertisse Fimagination , sinon quelques

mots insignifiants, que nous sommes à Argos, dans l'antique Grrèce, au temps de son héroïque barbarie et de ce sombre culte de la fatalité, invoquée, pour mémoire, à la

fin de la pièce, par ces seuls mots : « Oh I dure et inévitable loi d'un horrible destin I »

Comment le mouvement, la variété, la vie seraient-ils dans la pièce, n'étant pas dans les caractères qui surtout devaient les produire ? Ces caractères n'offrent que des conceptions de l'esprit, sans mesure et sans vérité. Il est curieux et instructif de les comparer avec ceux de la tragédie de Voltaire, qu'ils répètent en les outrant, en les faussant. Égisthe, chez Yoltaire, n'a nul scrupule de se maintenir sur le trône, où. le crime l'a placé, par des crimes nouveaux ; mais il ne va pas au delà de ce que lui semblent exiger les nécessités de sa position : chez Alfieri, il fait le mal avec passion, avec ivresse, pour le mal même; il étale, avec une vanité complaisante, sa méchanceté. Le poète a bien peint son insolence, soit qu'i' laisse voir à sa complice, dont l'affection n'en est point découragée, son mépris et son aversion ; soit qu'il insulte

à l'impuissance d'Oreste, le croyant mort. Mais cette in-

SOPHOCLE KT EURIPIDE

i5lectre.

solence se dément, au dernier moment, par un excès de lâcheté peu vraisemblable. L'Égisthe de Voltaire courait

au-devant de ses ennemis, et celui de Sophocle, tombé entre leurs mains, affectait de les braver. Celui d'Alfîeri se cacne, et, quand il est pris, il pleure. « Il pleurait, le lâche, dit Oreste, en racontant cette scène.... 0 mon père,

un homme qui n*osait mourir t'a tué *. » Le mot est beau,

mais il est acheté par une supposition gratuite. Les scélérats peuvent au fond, sous leur criminelle audace, cacher de la lâcheté ; mais Sophocle l'avait bien senti, ils ont l'araour-propre de n'en point convenir.

Je ne puis approuver davantage ce qu'a fait Alfieri du caractère de Giytemnestre, si bien conçu, d'après les anciens, si bien composé par Voltaire. Au lieu du mélancolique regret que laissaient à l'épouse coupable ses illusions détruites, mais dont, par fierté, elle retenait à moitié Taveu, c'est un remords humble et plaintif, qui s'avoue

à tous et que tous repoussent, même les spectateurs, n'y retrouvant rien de cette terrible fille de Tyndare qui leur est connue. Au lieu de ce reste d'affection maternelle que réveillaient, dans un cœur dénaturé par l'adultère et l'assassinat, la nouvelle imprévue de la mort d'un fils et l'aspect de son danger, ce sont des effusions de tendresse si vives qu'elles pourraient convenir à la plus vertueuse des épouses et des mères, et que, chez Sophocle, Electre ne pleure pas autrement son frère bien aimé *. Alfieri a

beau faire dire à sa Giytemnestre ; « Pour avoir tué ton

père, en suis je moins ta mère?» Oui, certes, elle l'est

moins. Entre elle et ses enfants il y a sa haine pour leur

père, leur juste ressentiment, la crainte de la vengeance

parricide dont on l'a menacée. Que néanmoins la voix du sang lui parle encore, on le conçoit, on l'approuve, on en est touché, pourvu que ce ne soit pas comme à toute autre mère. Voltaire , qui avait mesuré avec tan^ de justesse le degré de la réaction morale opérée par le temps

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