‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 326 sur 893 · Acte III · texte numérisé non relu

Acte III

1436 sq.

^on^^iSripM^fd^rirjanre-^^^^^

par Racine, et qui mériterait la même critique ou le

même éloge ;

Ne reprochez jamais mon trépas à mon père'.

Aurait-il blâmé cet autre vers d'Iphigénie disant

d'Oreste :

Puisse-t-il être un jour moins funeste à sa mère*!

et dans Athalie, ce sinistre souhait :

Enfants, ainsi toujours puissiez-vous être unis'»!

On np tarirait pas sur ces exemples.

II est peu raisonnable de se plaindre, comme on l'a fait,

(ju un des principaux personnages de la pièce, qu'Achille

n'arrive qu'au quatrième acte. Les pièces grecques n'avaient pas d'actes, et cette continuité de la représentation était une des raisons qui permettaient de montrer au

début des acteurs qui ne devaient point reparaître, comme nous avons vu Ménélas , ou d'en introduire presque au dénoûment dont il n'avait pas encore été question, comme nous voyons Achille.

L'Achille d'Euripide ne ressemble en rien à l'Achille de Racine. Il en diffère par sa situation et plus encore

par ^son caractère. Il ne doit point épouser Iphigénie, il •

ne Taime pas, il ne Ta même jamais vue ; en outre, ses

discours n'offrent point cet emportement amoureux, cette

fougue de jeunesse, cette audace présomptueuse, ce mépris des obstacles et du danger, ce dédain des hommes et presque des dieux, tous ces traits brillants qui séduisent la multitude , plaisent aux acteurs dont ils font valoir les qualités et quelquefois les défauts. Son rôle n'a point cette couleur que nous sommes convenus d'appeler chevaleresque, nom qui avertit assez que le modèle en est

plus moderne qu'antique.

Qu'on juge du contraste. Il n'est pas besoin de dire ce I. Acte V, se. 3. — 2. ActeV, se. 3. — 3. Acte IV, se. 4.

IPIIIGÉNIE EN AULIDE.

qu'est l'Achille français, tout le monde le sait de rest*j. L'Achille grec, lorsqu'on veut lui présenter Iphigénie, refuse de la voir ; il croirait lui vendre trop chèrement son secours, s'il la forçait de manquer aux bienséances de son sexe ; touché du noble dévouement de cette jeune fille, il avoue qu'il l'eût souhaitée pour épouse , mais il ajoute qu'il l'eût pourtant sacrifiée, s'il l'eût fallu, au salut de la Grèce, et s'il est irrité contre Agamemnon, c'est uniquement à cause de l'abus qu'oa a fait de son

nom. Nous voilà, certes, bien loin de nos idées de galanterie.

Ce n'est pas tout : Achille se dévoue par générosité à. la défense d'Iphigénie; mais, avant d'employer la force, il conseille de recourir à la prière. Malgré son courroux

contre Agamemnon , dont la ruse l'a personnellement offensé, il ne serait pas fâché que la démarche qu'il propose pût amener entre eux un rapprochement; il promet

de combattre, mais non de vaincre; abandonné de ses propres soldats, réduit à quelques amis, il s'obstine dans son courageux dessein ; mais lorsque Iphigénie s'est résignée, il la suit à l'autel, résigné lui-même, et prend part religieusement aux cérémonies du sacrifice. Voilà quel est l'Achille grec : cette prudence , cette modération ce

courage modeste et paisible, ce scrupule superstitieux ne

sont-ils pas précisément le contre-pied de ce que nous

applaudissons sur notre scène ?

La Harpe nvn peut revenir. Il s'étonne surtout qu'Euripide, qui était sur la voie, n'ait pas fait Achille amoureux. C'est bien le cas de dire, comme dans la tragédie :

Ce grand étonnement me surprend à mon tour.

Comment lui eût-il prêté un sentiment que n'admettait pas la condition des femmes dans l'antiquité, à plus forte

raison dans les temps barbares, et qui n'a pu se produire, tel du moins que nous le concevons, qu'avec les mœurs modernes ?

Achille, transporté parmi nous, a dû perdre de sa ru-

desse, de sa froideur, prendre quelque chose de notre politesse, de notre exaltation passionnée : l'état de la société, les habitudes de la littérature conspiraient également à façonner ce sauvage. Racine n*a pas eu l'honneur

du changement, il était fait avant lui : dans l'Iphigénie

de Rotroii on avait déjà vu un Achille amoureux. A cette

donnée romanesque, Racine ajouta l'élégance du langage

et l'éloquenco de la passion. Quelque temps après,\e-

clerc et Goras, dans cette triste Iphigénie pour laquelle, dit l'épigramme, ils se disputèrent deux fois, et qui ressemblait trop à celle de Rotrou pour qu'ils y eussent droit l'un ou l'autre, ramenèrent le rôle où l'avait laissé Rotrou , et même un peu plus près des héros de Scudéri.

La Harpe dit que notre Achille est tracé sur le modèle

proposé par Horace » ; cela est vrai en partie. Il prétend

en outre qu'ij ressemble beaucoup plus que l'Achille

d'Euripide à celui d'Homère; c'est ce qu'on ne saurait

accorder. Je ne puis voir entre le héros de Vlphiyénie et celui de l'Iliade d'autre différence que celle de l'âge : c'est dans la trac^édie un Achille presque adolescent, avec des formes modestes et timides, une réserve pudique, mais qui se montre déjà capable de force, de résolution' de dévouement, ami de la gloire et supérieur à la crainte ;

il promet tout ce que tiendra dans le poëme le jeune

homme et l'homme fait. Ainsi la statuaire antique variait

par les nuances de l'âge le type consacré des dieux, et,

sans en altérer le caractère , montrait , par exemple , la

iigure d'Apollon avec les grâces de l'adolescence , avec la vigueur, l'éclat de la jeunesse, avec la gravité de l'àffe mûr.

Ce que je viens de dire du rôle d'Achille dans la tragédie d'Euripide, me permet de passer rapidement sur les scènes qu'il remplit, et qui, à part les différences que

j ai indiquées, ressemblent fort aux scènes correspondantes

de Ja pièce française.

1 Àd ison. 120 sqq.

Achille vient demander compte à Agamemnon de l'inacçion de 1 armée, dont s'ennuient ses soldats, et dont luimême se fatigue'; il renconti-e, sur le seuil de la maison Clytemnestre, qui croit saluer pn lui un cendre

Achille, avec un étonnement justifié par les mœurs de ces

temps, mais que le poëte a peut-être trop marqué, se re-

fuse a une prévenance qui lui semble inconvenante, et

qu 11 ne peut comprendre. Tous deux s'expliquent et reconnaissent bientôt, avec indignation, que, pour des causes qu ils ignorent, on a abusé du nom de l'un et de la crédulité de 1 autre. Alors paraît le vieil esclave, confident du secret de son maître, et qui vient le trahir. Sa révélation inattendue forme un coup de théâtre à l'etîet duquel Racine, avec le génie de notre art dramatique a encore ajoute, en amenant sur la scène tous ceux qu'inté-

resfo cette étrange nouvelle, et en faisant sortir de leur

bouche toutes ces exclamations de surprise, d'horreur ou

a une joie cruelle : '

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