‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 402 sur 893 · V. 836 sqq · texte numérisé non relu

V. 836 sqq

4. M. ch. Cahoche dans l'élégante dissertation De Euripidis Medea Pans, 18'i4, où il acurieusemem recherché, à roccasion de cette belle œuvre, les lapports du génie et de la manière de son auteur avec l'esj rit de la démocratie athénienne.

MÉDÉE

Médée appelle ses enfants pour recevoir ses instructions, et appuyer par leur présence ses paroles de réconciliation et de paix. Ils viennent, et, à leur vue, cette

mère qui a juré de les immoler, se sent tout à coup troublée ; elle laisse échapper des soupirs, des sanglots, des pleurs, dont Jason ne peut comprendre la véritable cause, et qui, par leur expression involontaire et natuielle, achèvent de dissiper en lui une défiance et des soupçons trop bien fondés. On a peu compris, ce me semble, cette

adresse du poète, quand on lui a reproché d'avoir prêté à

Jason trop de crédulité.

Les angoisses de Médée augmentent à mesure que s'approche le moment de l'affreux sacrifice. Sa douleur, comprimée par la présence de son époux, éclate avec violence lorsque ses enfants lui ont été ramenés, et que, seule avec eux, elle les voit et les embrasse pour la dernière fois. >

Nous voici arrivés à la scène capitale du drame, à celle

où le poète a mis en présence et aux prises ces deux passions de fureur jalouse et de tendresse maternelle, qui le

remplissent et s'y disputent avec le cœur de Médée l'empire de l'action * : scène d'une invention * singulièrement hardie, scène de la plus heureuse exécution, et qu'on ne

peut louer qu'en la citant. Aussi l'ai-je traduite, et me suis-je efforcé de lui conserver, par une version à peu près littérale, cette vérité d'accent qu'a trop souvent ravie aux Grecs la vague et vulgaire élégance des traductions.

1 . C'est bien légèrement, à mon sens, que Métastase, dans ses superficielles Observations sur le théâtie grec, déjà plus d'une fois rappelles et discutées, blâme Euripide de ce dont on Ta généralement

loué, d avoir prêté à Médée d(s sentiments de leniresse maternelle capables de balancer dans son cœur les terribles et tyranniques suggestions de la fureur jalouse. Un poëte italien de notre âge, M. ISic-

colini, en a jugé tout autrement. Le Discours sur ta tragédie grecque, qui sert d'introduction à Tédition de ses œuvres dramatiques publiées à Florence, en 1852, offre, page 41, de l'admirable monologue où est exprimée la lutte intérieure de Médée, et que nous allons rapporter nous-même, le plus significatif des éloges, une traduction en ver'^ où l'habile écrivain s'est appliqué à rendre avec une fidélité express! V( les souveraines beautés du texte.

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ÎURIPIDE.

fîl.

On ne la comprendrait qu'imparfaitement, si Ton ne se rappelait toujours que Méd(»e, lorsffu'elle parle à ses entants de séparation et d'adieux, n'entend pas, comme elle le dit, leur séjour à Gorinthe et son exil, mais la mort qu'elle leur prépare, et réternelle solitude à laquelle elle se condamne. Cette intention secrète, remarquée par les scoliastes anciens, et qui est certainement celle du poëte, donne aux discours de Médée, et à ses premières

paroles surtout, si tendres et si touchantes, un sens menaçant et terrible.

« 0 mes enfants! mes enfants ! vous avez donc une

viUe, une maison à habiter, et pour toujours, loin de moi, malheureuse ! sans votre mère. Et moi, je m'en vais dans Texil, vers une autre terre, avant d'avoir pu jouir de vous, de vous avoir vus heureux ; je n'ordonnerai point votre

hymen ; je ne parerai point réponse, la couche nuptiale ; je ne porterai point le flambeau sacré; infortunée ! voilà l'effet

de mes emportements Chers enfants ! c'est donc en vain

que je vous ai élevés, que j'ai supporté pour vous tant d'inquiétudes, tant de peines, que mon sein a été déchiré des

cruelles douleurs de Tenfanlement ! Hélas ! que d'espérances

j'avais placé s en vous î Vous deviez me nourrir dans ma vieillesse, m'ensevelir de vos mains après ma mort ; tendres soins, si désirés des mortels ! et, maintenant, c'en est fait de cette douce attente. Privée de ses enfants, votre mère va

traîner une vie triste, misérable ; vous-mêmes, vous ne la verrez plus ; il vous faudra passer à une existence nouvelle... Hélas ! 1 élas ! ô mes enfants ! pourquoi ce regard ? pourquoi ce sourire, ce dernier sourire?.... Que feiai-je, malheureuse ?.... tout mon cœur s'en va, ô femmes, sitôt que je rencontre Tœil serein de mes enfants.... Non, je ne puis : loin de moi ce barbare dessein. Je les emmènerai hors d'ici. Si je dois punir leur piTe, faut-il que ce soit par leur malheur, en me rendant moi-même deux fois plus malheureuse ?

Non certes, non : périssent mes desseins !... Mais cependant

que fais -je ? veux-je donc encourir leur risée ? mes ennemis

resteront-ils sans châtiment ? Rappelons notre audace, accomplissons notre œuvre : c'est faiblesse de me laisser ainsi amollir le cœur par ces lâches pensées. Allez, enfants, rentrez. Se détourne qui voudra de ce sanglant sacrifice; ma maia ne tremblera plus*... Arrête. ô mon courroux, arrête, n'achève

1. Les vers 1043 et suiv. ne sont pas ainsi entendus par tout le monde ; mais cette interprétation, qui n'est pas sans autorités, est plus

MEDEE

pas : épargne tes enfants, malheureuse ; ils te suivront hors de ces lieux, ils te réjouiront dans ton exil... Non : par les

dieux des enfers, par les démons vengeurs, non, il n'en sera

point ainsi. Je ne souffrirai point que mes enfants soient en butte aux outrages, à la violence : ne faut-il pas qu'à la fin ils y succombent, qu'ils périssent, et puisque c'est une nécessité, je veux les tuer moi-même, moi qui les ai fait naître. Leur sort est arrêté, rien ne peut les y soustraire.... Et déjà la couronne est sur le front de la jeune princesse ; déjà elle expire, je le sais, enveloppée de la fatale robe. Entrons dans la triste voie qui m'est ouverte ; ouvrons à mes enfants une voie plus triste encore. Je veux leur parler uneder-

nière fois. Donnez, mes chers enfants, donnez-moi votre main;

que votre mère la baise*. 0 chères mains, lèvres chéries, aimable aspect, nobles traits de mes enfants... Soyez heureux ! mais non pas ici : le bonheur de cette terre, votre père vous l'a ravi... Délicieux embrassements ! Ces fraîches et tendres joues, celte douce haleine... Sortez, sortez: je ne puis plus soutenir votre vue ; je cède à l'excès de mes maux. Cet acte que je vais commettre, j'en comprends toute l'horreur : mais la passion qui pousse l'homme au.^ plus grands crimes, la passion est plus forto que les conseils de ma raison'^ «

Je ne crains pas de dire que, chez les anciens même,^ l'expression pathétique et naïve de la nature n*a jamais

été poussée plus loin. Si l'on pouvait douter de l'admi-

conforme au sens général et au mouvement du passage. Quant aux témoins que renvoie Médée, faut-il entendre les dieux, comme le veulent le scoliasie et tous les traducteurs, et n'est-ce pas plutôt, comme je le pense, le chœur, qu'elle éloigne, par cette parole, du lieu du sacritice, au moment où elle va rentrer dans le palais pour l'accomi lir, et où elle est tout à coup ramenée sur la scène par un retour de compassion?

1. V. 1009 sqq. Cela se refroidit beaucoup dans cette rude imitation citée par Nonius (v. Cetfe),sans doute d'après la léd^e d'Eiinius :

Salvete optuma corpora,

Cette manus vestras, measque accipite.

2. V. 1011-1070. Avec la maxime par laquelle se termine ce beaa monologue, saint Clément d'Alexandrie (Strom., n ; Cf. Plutarch., de Virt. mor., vi; Lucian., Apol x) en a cité une toute semblable placée, par le même prête, dans la bouche de Laïus, ravisse'jr de Chrysippe, fils de Pélops, et qui condamne lui-même l'acte criminel auquel l'a poussé la passion (voyez, sur le sujet de la tras^édie de Chrysippe, t. I, p. 48, ^1). Celle citation se complète chez d'autres auteurs (Plutarch., de Virt. mor.j vi; de Aud. poet., xii; Stob., tit. v. 6. ApostoL, ii,k] par celle d'un passage tout semblable, et qu'on n'a pas rapporté (Valckenaer, Diatr. in Eurip. fragm., c. m s cf. Fr. G. Wagner, Euripide.

ration qu'excita parmi eux cette incomparable peinture,

on en trouverait une preuve dans leur émulation à la reproduire sur la toile et sur le marbre. L'auteur des

Tristes*, celui de l'^Etna', Lucien *, Gallistrate* nous parlent de tableaux et de statues où l'on voyait Médée

prête à immoler ses enfants, qui souriaient sous son poignard \ D'ingénieuses épigrammes, recueillies en grand nombre par l'Anthologie grecque % ont loué dans ces diverses productions, et surtout dans celle du célèbre

fragm., éd. Firmin Didot, 1846, p. 823 ; A. Nauck, Trag. grœc fragm., 1856, p. 499), sans autorités (Aie nous, Isag. .>i Plat, dogm., 24), à ]a même situation et au rôle du même personnage. De là les deux

premiers fragments du Chrysippe, qu'on peut traduire ainsi : « Je n'ignore rien de ce que tu me représentes, mais, malgré celle connais' sancp, la passion est en moi la plus foi te. » — « Les dieux, hélas! ont voulu que l'homme connût le bien et ne I-^ pût pratiquer. » Môme pensée dans VHippolyie, v. 381, et ailleurs sans doute. Ce n'est pas sans de nombreux précédents qu'Ovide {Metam., VII, 20 sq.) a fait dire luimême à Médce :

ViJeo meliora proboqùe,

Détériora sequor ...

1. Rappe'ant ainsi les deux chefs-d'œuvre du pinceau du Timomaque, i-on Ajax, sa Médée, souvent contemi>Iés par lui dans le temple ou

les avait placés Césnr :

Utque sedet vultu fassus Telamonius iram, Inque oculis facinus barbara mater habet.

Sic, etc.

Trist., n, 525.

2. Quin etiam Graiae fixos tenuere tabellae Signave; nunc Paphiae roranles arte capilli, Sub truce nunc parvi ludentes Colchide nati,

NuuCj etc.

jEtnd, 588.

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