Bibl. 111, VII
les rudes vers d'Ennius donne à penser que Longin eût
pu citer ici VAlcinéon d'Euripide, aussi bien que son Oreste.
Un autre mérite me frappe dans ces figures si vives, c'est qu'elles ne sont pas jetées au hasard, mais ordonnées, enchaînées : elles s'éveillent l'une l'autre dans Timagination d'Oreste, et quelques-unes paraissent appelées par ce qui parvient, sinon à son esprit, du moins à
son oreille, des paroles d'Electre. Ainsi, pour n'en citer
qu'un exemple, lorsque, essayant en vain de contenir les transports de son frère, elle s'écrie dans son désespoir :
« Malheureuse I quel secours attendre, si les dieux sont
contre nous? » frappé confusément de cet appel à la protection divine et l'interprétant dans le sens de ses visions, il demande l'arc d'Apollon pour chasser les Furies. Cette liaison secrète, qui se cache sous une apparence de confusion et de disparate, est ce que j'appellerais la logique du délire, logique bien peu connue des modernes, bien peu respectée dans ces lieux communs qu'en style de
coulisses et de feuilletons on appelle des fureni^s, et où le trouble des sens et de l'intelligence est d'ordinaire rendu par une incohérence continue et complète, aussi fausse qu'elle est facile et vulgaire; logique au contraire toujours suivie chez les tragiques grecs, et dont ils se sont transmis le secret par une sorte de tradition : on la retrouve constamment la même dans leurs productions successives, depuis Eschyle, qui a soumis à ses lois les inspirations prophétiques de sa Gassandre, jusqu'à Sophocle et
à Euripide, qui l'ont appelée à régler l'égarement désordonné l'un de son Philoctète, de son Hercule, l'autre de
sa Phèdre, de son Oreste, ce qui semblait le plus rebelle
à toute règle, à toute loi, les mouvements tumultueux,
l'expression délirante de l'extase, de la souffrance, de la passion, de la folie. Ils savaient, ces observateurs attentifs, ces peintres fidèles de la nature, qu'il n'y a point de lacunes dans la pensée humaine ; que, si brusque, si arbitraire, si bizarre que puisse paraître la rencontre des idées qu'elle associe, elle passe toujours de l'une à l'aiUre
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par une marche, peu visible sans doute, mais Jonl
la réflexion peut retrouver, dont l'art doit indiquer la trace.
Vers la fin de cette admirable scène, qui, parle nombre et la vérité de ses beautés, fournirait presque à la critique une matière inépuisable, il se fait une révolution
imprévue, une péripétie soudaine de sentiments. Oreste,
jusqii*ici secouru par sa sœur, vient lui-même à son aide,
et lui rend tendrement les consolations qu'il en a reçues.
Je ne crois pas que l'amitié fraternelle ait jamais brillé au théâtre d'un jour plus doux et plus touchant ; la sombre destinée de ces deux malheureux en est un instant éclairée ; ils se disent, en d'autres termes, ce qui se trouve si bien exprimé dans ce vers dont je ne sais plus l'auteur:
Nous souffrons, mais unis ; nous mourons, mais ensemble ;
ce que Ducis a rendu avec tant d'éloquence dans ce passage de son rôle d'Antigone * :
Vos ennuis sont les miens, ma douleur est la vôtre.
Nous seuls, nous nous restons, consolés l'un [Jar l'autre.
L'univers nous oublie : ah! recevons du moins, Moi vos tristes soupirs, et vous mes tendres soins.
C'est un des plaisirs les plus exquis du spectacle tragique que cette émotion indécise oti nous jettent, par leur contraste, l'horreur d'une situation désespérée et la secrète douceur des affections qui s'y développent. Le malheur nous semble alors adouci par ce plaisir doulou -
reux mêlé à son amertume, et nous trouvons aie contempler un charme mélancolique qu'on ne peut rendre.
Il y a peu de mouvements aussi rapides, aussi inattendus que ceux par lesquels Oreste se charge seul du crime que sa sœur a partagé, puis le rejette sur Apollon qui la prescrit, et enfin se représente son père, interrogé par lui
sur cet attentat, et s'efforçant, avec de vives prières, de 1. OEdipe chez Admète,diCie III, se. n.
OHESTE.
Ton détourner. Cette dernière idée se retrouve, par un
hasard singulier, mise en action dans l'Hamlet de Shak-
speare. On se rappelle la scène où la mère et le fils s'ex-
pliquent^ sur le crime qui les sépare, l'un frémissant de fureur, l'autre palpitante d'clTroi. Entr.; eux paraît tout à coup le spectre du mort qui vient rappeler à la mémoire
d'Hamlet ses commandements sévères, et en même temps,
par un mouvement de pitié, étrange en un tel personnage
et qui remue profondément, en excepte cette femme, si coupable, mais si malheureuse.
« Regarde, dit-il, ta mère est en proie à l'égarement.
Ah I place-toi entre elle et son âme agitée : c'est dans un
faible corps que l'imagination agit le plus fortement. Parle-lui, Hamlct*. »
Un si long commentaire napas épuise tous les mérites de la scène qui nous occupe. Il me reste à faire remarquer, dans les vers par lesquels elle se termine, un passage d'une grande délicate^e. Oreste veut renvoyer sa sœur pour qu'elle prenne quelque repos, quelque nourriture; mais il
prévoit un refus, et, affectant l'égoïsmc, il la presse de se conserver pour lui, qui ne peut se passer d'elle. Electre a compris le tendre détour de son amitié ; elle répond à sa pensée plutôt qu'à ses paroles, et déclare que rien ne la séparera du sort d'un frère. Cette secrète intelligence
de deux âmes qui s'entendent et ne peuvent se tromper
est rendue avec la plus grande simplicité, sans qu'aucun mot paraisse destiné à la confidence d'une beauté si fine.
Une telle réserve,^ fréquente dans les prodtictions du
théâtre antique, fait un honneur égal au génie vrai du poète et à la prompte intelligence du public athénien. Nous avons, nous autres nlX)dernes, un plus grand besoin d'être avertis; nos auteurs craignent davantage que leurs intentions ne soient pas comprises; trop souvent les personnages de notre scène joignent à leurs actions une
note explicative pour l'instruction du spectateur, et