‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 488 sur 893 · Acte III, se. IV · texte numérisé non relu

Acte III, se. IV

3. Génie du chrisliarnsme, II« parlip, liv. II, eh. vi. M. Saint-Marc Girardina depuis, en 184:i, dans le ch.ipitrn xiv de son Covrs de littérahire dramaiique, où il est question de W^mnur maternel curieu ^ement étudié le caractère à' Andromaque dans Homère, dans Euripide et dans Jiacine.

ANDROMAQUE

d'Hector, elle en a élevé un autre à la mémoire d'Astyanax ? oublie-t-il ses touchants discours au jeune Ascagne, en qui elle retrouve une image de ce fils qu'elle a perdu ?

Gela ne suffit-il pas à sa situation, et n'est-il pas naturel

qu'elle en dise et en fasse moins que lorsqu'elle a encore un fils vivant à aimer et à défendre ? Quant à l'Andro-

maque d'Euripide, le même écrivain l'accuse, je ne sais en

vérité pourquoi, d'un caractère à la fuis rampant d ambitieux, qui détruit le caraclcre inateruel. Je ne lui ai remarqué, pour moi, d'autre ambition que l'ambition, certes

bien maternelle, de sauver son enfant, et si parfois elle

s'abaisse, elle qui oppose constamment aux injures et aux menaces une dignité tranquille, c'est dans un intérêt qui ennoblit aux yeux d'une mère la plus humble posture.

Une mère à vos pieds peut tomber sans rougir,

fait dire Racine à Glytemnestre.

Racine, à qui me ramène cette citation, n'a emprunté

que bien peu de cbose à la pièce d'Euripide* et à ceux des

»^ers de Virgile qui en contiennent comme l'analyse et l'argument. Gela se réduit à l'idée première, je l'ai déjà dit, de la rivalité de Pyrrhus et d'Oreste, de la jalousie d'Hermione contre Andromaque. En passant de l'ouvrage ancien dans l'ouvrage moderne, cette rivalité, cette jalousie ont entièrement changé de nature, et sont devenues ce qu'elles nétaient certainement pas d'abord, des effets de l'amour. Dans un sujet emprunté à des temps

barbares, et où il s'agit du meurtre d'un enfant, se sont introduites les délicatesses de la passion, telle que l'a faite notre politesse sociale. On a pu, non sans raison, reprocher à Racine ce contraste entre l'acte féroce qui fait le lond de sa pièce et les aflections tendres qui la remplissent^ ce déguisement des mœurs brutales d'une société

1. '• Liberius eamdem Racinius Gallus imitatus est, » dit M. Hartung, ibid., p. 125, avec raison sans doute, mais sans grande connaissance de cause, puisqu'il ajoute : « cujus drama neque ipsum mibi, » neque quae de eo a Gallis scripta sunt, innotuisse fateor. «

2. Manzoni, btire à j/. C... (Cliauvel) sur lunilé de temps et de heu dans la tragédie.

■■■if

29(fc

naissante sous les formes élégantes et gracieuses de la

civilisation la plus avancée. Mais, la critique une fois admise, et on ne peut refuser de l'admettre, il ne reste

qu'à admirer la science profonde du cœur, la vérité des

sentiments, l'éloquence de l'expression, toutes les grâces de la poésie et du style qui font de cet ouvrage un des

monuments les plus beaux, les plus achevés de notre théâtre et de notre langue ; ajoutons, ce qui est surtout

de notre sujet, une production si étrangère à l'imitaiion,

si originale.

C'est surtout de ce dernier caractère que me paraît

briller le personnage d*Andromaque, tout emprunté qu'il

est à l'antiquité. « Il ne s'agit point ici, c'est Racine que

j« laisse lui-même expliquer son œuvre*, il ne s'agit point ici de Molossus; Andromaque ne connaît point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax. J'ai cru en cela me conformer à l'idée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque, ne la connaissent guère que

pour la veuve d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils ; et je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur Tesprit de mes spectateurs l'impression

qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé pour un autre fils que celui qu'elle avait eu d'Hector. »

Ainsi, c*est d'après nos idées que Racine a réformé ce rôle ; il en a effacé la tache que lui avaient imprimée les outrages de la servitude antique; ce qu'elle n'avait pu

dégrader, ces sentiments déposés dans le sanctuaire inviolable de l'âme, il l'a rendu plus pur encore de tout mélange. Et en même temps, l'éloquence de son héroïne

a acquis plus de dignité, de grâce, de délicatesse ; il n'a

pas craint de lui prêter, sous l'inspiration des mœurs contemporaines et non des modèles grecs ou latins, jusqu'à cet art innocent de tourner à son avantage une passion qu'elle repousse et qu'elle déteste.

Page 1