Voyez t. I, p. 291) sq
ANDROMAQUE. 289
stade d'Athènes, le flambeau que se passaient les coureurs arrivait tout éclatant jusqu'au bout de la carrière.
On me pardonnera de traduire en prose les vers do Virgile. L'élégante traduction de Delille no leur a pas toujours conservé ce caractère de simplicité que l'auteur de l'Enéide tenait des Grecs non moins que de son génie,
et qui est un des principaux objets de notre étude.
Énée raconte que, conduit en Epire par les hasards de son voyage, il y apprit une nouvelle étrange. Un fils de Priam, Hélénus, régnait sur les Grecs; il possédait la couche et le sceptre de Pyrrhus, et Andromaque avait retrouvé en lui un époux troyen.
« Je m'étonne et brûle d'entretenir ce iK^ros, de Tinterroger sur ces grands événements. Je quitte ma tlotte et le rivage, et m'avance vers la ville. Ce jour même, non loin des portes, dans un bois sacré, aux bords d'un faux Simoïs, Andromaque offrait
à la cendre d'Hector un sacrifice solennel et des présents funèbres-, elle appelait ses mânes auprès d'un vain tombeau, de deux autels de frazon , consacrés par elle à de chers souvenirs et qui faisaient couler ses larmes. Lorsqu'elle m'aperçoit de loin, lorsqu'elle voit autour d'elle les armes de Troie, épi^rdue,
interdite, frappée de cette vision inattendue, tout son corp> se roidit, la chaleur l'abandonne, elle tombe, et un long temps s'écoule avant qu'elle puisse me dire : « N'est-ce point une
a trompeuse image? est-ce bien loi qui viens t'ofîrir à mes c yeux, fils d'une déesseï vivrais-tu en efl'et? ou, si tu ne jouis « plus de la lumière, dis-moi où est Hector. » A ces mots, elle répand des torrents de larmes et remplit tout le bois de ses cris. Au milieu de ses transports, à peine puis-je moi-même, dans mon trouble, trouver pour lui répondre quelques paroles
sans suite, quelques sons entrecoupés : « Oui, je vis; oui, je
a traîne encore mes jours parmi toutes les misères. IS'en doute « point; ce que tu vois, n'est point un songe... Et toi, aulrefois a unie à un tel époux, toi, tombée de si haut, quel est aujour-
f d'hui ton sort? Aurais tu revu une fortune di?:ne de toi? c L'Andromaque d Hector est-elle la femme de Pyrrhus? » Elle baissa les yeux et d'une voix affaiblie : * Heureuse, dit- « elle, entre toutes, la fille de Priam, condamnée à mourir « sur une tombe ennemie, au pied des murailles de Troie! <t Elle ne s'est point vue soumise à la honte d'un partage, « comme un vil butin; elle n'est point entrée, captive, au
« lit d'un vainqueur et d'un maître. Nous, hélas! arrachée
« de notre patrie en cendres, traînée de mers en mers, il
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EURiPTDE.
ANDROMAQUE
« nous a fallu subir les orgueilleux caprices du fils d^Achille,
c et devenir mère au sein de la servitude. Cependant Pyrrhus « recherche Thymen d'Hermione et ralliance de Sparte; il (( m'abandonne, esclave, aux bras de Tesclave Hélénus. In-
« digne qu'on lui enlève réponse qui lui fut promise, poussé « par les Furies vengeresses, Oreste surprend son rival sans « défense et Tégorge aux pieds des autels. Par la mort de « Néoptolème, une moilié de ses Etals devint le partage d'Hé- I lénus ; il Ta nommée Chaonie, en mémoire du troyen Ghaon ; « il a bâti , sur ces collines, une nouvelle Pergame. Mais toi,
« quels vents, quels destins t'ont conduit? tu ne pouvais con-
« naître notre h.stoire; sans doute qu'un dieu Ta poussé vers
« nos bords. Et Ascagne vit-il toujours, jouit-il de la lumière?... a dans un dge si tendre, songe-t-il quelquefois à la mère qu'il « a perdue? se forme-t-il déjà aux antiques vertus, aux senti- « ments d'un homme et d'un guerrier? sent-il qu'il est le fils .. d'Énée et le neveu d'Hector? » Tels étaient ses discours, interrompus de ses larmes et de ses longs et vains gémissements, lorsque, sorti des remparts, avec une suite nombreuse, le noble fils de Priam, Hélénus, vient à notre rencontre; il accueil e ses concitoyens, il les conduit joyeux vers son palais , et aux plus doux entretiens il mêle de nombreuses larmes J'avance,
et reconnais une petite Troie, une image de la grande Pergame, un ruisseau aride déco-.é du nom de Xanthe, et je baise,
en entrant, le seuil d'une autre porte Scée*.... »
A ces détails touchants succèdent, un peu longuement, un peu froidement, les révélations prophétiques quÉnée obtient d'Hélénus. Ils reparaissent, au départ du héros, dans le tableau des adieux que lui adressent ses hôtes:
« .... Non moins attendrie que son époux, non moins sensible à notre départ, Andromaque offre au jeune Iule des vêtements de pourpre, enrichisd'une broderie d'or, un manteau phrygien, de précieux tissus. « Recois aussi, lui dit-elle, aima-
« ble enfant, ces ouvrages de mes mains ; qu'ils soient pour
« toi un souvenir d'Andromaque; qu^ils te rappellent long- 4 temps Tamitié de l'épouse d'Hector. Prends-les : ce sont, j hélas, les derniers dons de tes proches; ô toi, la seule image « qui me reste de mon Astyanax! Voilà ses yeux, ses traits, la (c grâce de son maintien! Il aurait aujourd'hui ton âge; il sett rait compile toi dans la fleur de Tadolescence*.... »
Je ne crains pas que cette citation, quoique longue,
l.iEn.,!!!, 294-351.
paraisse une digression. N'est-ce pas un commentaire bien instructif et surtout bien intéressant de la poésie grecque, que cette autre poésie, formée à son image, qui l'explique par sa ressemblance et aussi par le mélange de traits un peu divers ?
Ceux de mes lecteurs à qui ma faible version a rappelé le souvenir des vers admirables de Virgile, auront sans doute remarqué comment l'expression naïve et familière
d'Euripide y prend un tour plus élégant et plus élevé. C'est la même simplicité de mœurs, la même vérité de sentiments ; ce n'est plus tout à fait le même accent, le même langage ; il y a moins de cette vivacité, de cet abandon, de cette négligence si conformes à la nature, qu'il semble que l'art se soit borné à l'écouter et à transcrire fidèlement ses discours.
Cette différence tient sans doute en partie à celle de deux genres de composition qui peignent l'homme, l'un par l'action, l'autre par le récit, et doivent nécessairement avoir, le premier une plus grande liberté de mouvements, le second une allure plus mesurée. Mais elle tient davantage encore à cette perfection progressive de formes, qui, dans lous les arts, polit la rudesse primitive du modèle et finit quelquefois par en effacer l'expressive physionomie. Telle ne fut pas, je me hâte de le dire, la perfection de Virgile, placé comme notre Racine à cette époque heureuse où la pureté, la finesse de la touche corrigent, sans la refroidir et la glacer, la hardiesse du pinceau, et conservant à son œuvre le sentiment et la
vie, y ajoutent la grâce et la noblesse.
La situation des deux Andromaque, d'Euripide et de Virgile, est absolument la même. Dans un sujet si délicat, l'un et l'autre poète ont également fait prévaloir la dignité morale. Mais là une expression franche et libre rappelle la chaste nudité de la statuaire antique ; ici paraît déjà cette pudeur craintive de l'art moderne qui lui fait voiler ses figures. L' Andromaque grecque avoue sans détour une faute involontaire : elle s'abandonne, sans contrainte, aux affections nouvelles qu'une union forcée a
mêlées dans son cœur avec l'amour encore vivant d'Hector. L'Aiidromaque latine n'a l'ait que traverser la servitude et ses outrages ; elle conserve à peine quelque trace de son atteinte ; elle en repousse avec confusion le souvenir presque oublié; sa pensée est tout entière, en dépit du sort qui a si cruellement disposé d'elle, au culte toujours fidèle, aux souvenirs sans cesse présents d'un premier hymen. Cette pure et noble figure est bien du même poëte qui a fait dire à Didon, près de faillir: « Celui qui, le premier, m'unit à son sort, celui-là aéroporté avec lui mes amours ; qu'il les possède, qu'il les garde éternellement dans la tombe ! »
Ille meos, primus qui me sibi junxit, amores Abstulit : ille habeat secum servetque sépulcre * ;
qui a inspiré ces beaux vers à Racine :
Ma flamme par Hector fut jadis allumée;
Avec lui dans la (ombe elle s'est enfermée'.
Un de nos coniemporaïns, qui, dans une des plus célèbres productions de cet âge a mêlé aux imaginations du poëte, aux considérations du philosophe et de l'historien une grande sagacité de critique, a fort bien montré comment les idées chrétiennes ont encore épuré dans l'œuvre de Racine ce personnage d'Andromaque*. Je reviendrai tout à l'heure aux idées que lui a fournies cette vue nouvelle; mais c'est ici le lieu de lui reprocher quelque injustice envers les devanciers, et, on peut le dire les
précurseurs de Racine. L'Androraaque de l'Enéide lui paraît plus épouse que mère: mais oublie-t-il donc qu'auprès de cet autel consacré de ses mains à la mémoire