CHAPITRE NEUVIEME
Les Phéiiicieiinc§t
Nous sommes arrivés à une portion considérable du
théâtre d'Euripide, qui, plus mêlée de défauts que ses chefs-d'œuvre, offre toutefois à l'admiration de la critique des beautés toutes pareilles, et à sa curiosité le spectacle de l'art qui s'épuise et travaille à se renouveler.
La tragédie n'était pas alors aussi libre qu'elle pourrait
l'être aujourd'hui dans le vaste champ de l'histoire. Des convenances religieuses et politiques la retenaient dans
la région bornée des légendes mythologiques, qui avait
été son berceau. Ce petit nombre d'événements fabuleux,
de familles héroïques, où elle devait prendre ses sujets,
ces situations, ces personnages qui lui étaient imposés, la condamnaient à des redites inévitables, à la répétition des mêmes moyens, des mêmes effets.
Celte gêne dut se faire sentir surtout à Euripide, venu le dernier, après deux hommes de génie. Mais, il faut le dire à sa louange, si elle se trahit dans ses ouvrages,
c'est moins encore par de nombreuses réminiscences que
par une adresse singulière à les dissimuler. Nous avons
déjà eu occasion de voir combien de ressources ingénieuses lui suggère son imagination, pour donner, s'il se
peut, un tour nouveau à l'antique mythologie, soit par des traditions inconnues qu'il semble tirer de mémoires particuliers sur les dieux et les héros, soit par des interprétations scientifiques qu'il emprunte à la physique de son temps, presque toujours par le sens moral qu'il y découvre et qu'il fait ressortir avec complaisance dans ces
sentences, ces raisonnements, ces espèces de tlièses dont
on lui a reproché l'abus peu dramatique.
: Ce qui lest davantage, c'est le mouvement dont il s'efforce d'animer le développement jusque-là si simple et si calme des fables grecques. S'il ôte à leurs acteurs quelque chose de leur grandeur colossale, de leurs majestueuses et pures proportions, s il les rabaisse quelque peu au niveau commun de l'humanité, il leur prête, en revanche, des affections plus vives, un langage plus pénétrant;
il est plus pathétique. S'il montre dans le dessin et dans
l'opposition des caractères, dans l'économie des situations, dans la conduite du drame, moins de suite et d'ensemble, il étale par compensation une plus grande richesse d'incidents, de personnages, de spectacle ; il est plus varié.
De là certaines pièces dans lesquelles domine, peutêtre aux dépens d'autres mérites, ce double caractère de
pathétique et de variété : pièces où l'on a pu relever avec justice des négligences de composition, mais où, pour
être entièrement juste, il faudrait louer aussi l'essai d'un
genre de composition tout nouveau.
Il est visible, en effet, que lorsque Euripide y renferme,
dans un même cadre, les événements divers, et avant lui séparés, d'une longue histoire, ce n'est pas simplement une infraction irréfléchie à cette loi de l'unité sous laquelle était née sa muse et dont elle savait porter le joug, mais bien plutôt la recherche volontaire d'une autre sorte d'unité. Ces pièces ont, par là, une ressemblance éloignée avec quelques drames modernes où du tableau des
faits, reproduits dans leur diversité, dans leur incohérence, dans leur désordre, sort, par l'art du poète, une
impression simple et une. Ce sont, comme eux, des chro*
niqvcs.
Telle me paraît être, parmi plusieurs autres que j'aiu> lyserai successivement, la tragédie des Phéniciennes^
1 Phrynichus avait autrefois composé une tragédie de même titre mais non, comme on l'a dit quelquefcis, de même sujet, à laquelle
LES PllENlCIKNNES.
dans laquelle Euripide a reproduit le sujet traité avant
lui par Eschyle dans ses Sept Chefs devant Thèbes, et bien
souvent depuis, sous les titres de la Thébaïde, des Frères ennemis, de Polynice, d'Étéocle.
Ces Phéniciennes, qui donnent leur nom à la pièce,
sont de jeunes lilles envoyées de Tyr à Thèbes, son alliée par communauté d'origine. Gomme elles allaient de cette dernière ville se rendre à Delphes pour être consacrées
au culte d Apollon, elles y ont été retenues par l'arrivée
subite de l'armée que Polynice a conduite sous ses murailles, contre l'injuste détenteur de son trône, Étéocle. Voilà comment il se fait qu'elles assistent à la lutte des deux fils d'Œdipe, et à ses tristes suites. Mais pourquoi Euripide a-t-il fait venir de si loin les
témoins de son action, le chœur de sa tragédie ? C'est,
dit un scoliaste, dont Brumoy, sans en avertir, répète le
sentiment, afin que, comme amies de Thèbes, ces jeunes
filles puissent prendre part à ses inquiétudes et à ses vœux, et qu'en même temps, comme élrangères, il leur
soit permis de se déclarer, même en face d'Êtéocle, pour
la juste cause de Polynice. Ainsi, par le choix de ce per-
Euripide semble avoir emprunté quelque chose au dél'utde>on premicr chœur, V. 202; cf. Aristoph. Fei-p. 220. Schol. Voyez sur cette
pièce noire t. I, p. 2:^, 96, 212 , 217 sq. ^ ^ *.• » i • ,
Une comédie d'Aristophane et une autre de Slrattis s appelaient aussi les Phénicitnnes et ne pouvaient être que des parodies de la tragédie d'Euiipide. (Voyez Meiiieke, Fragm. comic. grœc.yU I, p. 233;
Le même titre a été donné chez les Romains, comme chez les Grecs, à des pièces et tragiques et comiques; par Altius à une imitation libre de "ouvrage d'Euripide (voyez, en dernier lieu, sur les Phéniciennes
fTAttius, la même pièce, probablement, que sa Thébaïde, O. Ribbeck, Traa. latin, fragm, 1842, p. 180, 338); par Novius a une Atellane.
Gronovius a pensé, d'après l'autorité du manuscrit de Florence, que la tragédie composée par Senèque sur le sujet des Phéniciennes était elle-même intitulée P/iœntwa?; ce titre lui a été rendu depuis par quelques éditeurs , notamment, en 1829, dans la bibliothèque classique ïaline de M. Lcmiire, par M. J. Pierrot. Ce n'a pas été toutefois sans remarquer que, le lôledu chœur manquant à la tragédie de Sénèque, dans l'état où elle nous est parvenue, et où lavait peut-être laissée son auteur, il n'est nullement sûr fiu'il fût, comme celui de la Ira- Kéd'e d'Euripide, composé de Phéniciennes. M. J. Pierrot ajoute que la plupart des manuscrits portent le titre de Thehaïs, suspect à Grono-
Tius.
sonnage, choix au premier abord arbitraire et bizarre
mais qui comme on le voit, n'a pas été fait sans réflexion et sans dessein, se trouvaient liabilement conciliés les sentiments contradictoires que le chœur dans cette fra-édie devait exprimer, au nom de Thèbes et au nora°de la justice, dont il représentait également les intérêts opposes. Le seul vice de cette apologie est d'être une apologie. Malheur aux conceptions qui ont besoin d'être ainsi ingénieusement, subtilement défendues • I On ne peut s'élonner qu'Euripide ait emprunté à une
circonstance indifférente, au nom du personnage chareé
de 1 olfice du chœur, le titre de sa tragédie.' Cela se fai
sait souvent, et, en suivant l'usage, il échappait à la difficulté de trouver pour une pièce, d'une intention assez indécise, assez vague, un titre plus précis. Il n'est pas en effet tres-facile de dire, avec quelque précision cruel est e sujet des Phénicùmm. iNous y voyons, d'un côlé, la riva- . e implacable dEteocle et de Polynice; les elforts inutiles entes par Joca-ste leur mère pour les réconcilier- ce double trépas qui termine leur différend sans assouvir leur haine; cette proscription qui, par un cruel raffinement de vengeance, une prévoyance atroce, poursuit au delà même de la mort la dépouille abhorrée d'un frère Mais, d une autre part, on nous entretient aussi beaucoup et des préparatifs menaçants de l'armée argienne et des vives alarmes de Thèbes, et des dispositions d'Adraste, et des ordres d'Etéocle, et du dévouement de Ménecee, qui accomplissant, malgré Gréon son père l'oracle rendu par Tirésias se dévoue volontairement à 'la mort
I. J. Pollux (VII, 91! cile dos Phriiiciennes d'Fsrhvlo n„: i VVelcker (Trilon., p., 3r/,), faisaient partféSedosu- ^He^t r'ées^M? ce poBie ilu cycle thébain (vdvez noue tome r n wn 7- j u P*"^
fukyl. frayn, éd. K. liido,, 1842, p. i^c<:^^!vti;^Z tcmoignagc de J. Pollux, revogue tn douie l'exisience même de „ fo traged.e. 11 lu, parau en outre, que l'idée d'amener accidentellemenïà l .tifr f'"""^.^ Phe.nçiennes n'a p„, comme on le veut, apparteni? à Lsc lyle, de <|ui Lunpidt- 1 auiait seulement empruntée Elle eL. .pI^^ lai, plus dans le génie dusecoud poêle que du premier!' *''''="^'"°
LES PHÉNICIEWES.
pour sauver sa patrie, et enfin de la victoire qui, doux l'ois de suite, dans un assaut, dans un combat, coiironuo un si généreux sacrifice. Il y a là comme deux tragédies parallèles, qui tantôt se mêlent, tantôt se séparent, et arrivent ensemble à un dénoûment complexe où elles se terminent en même temps et à la joie et à la tristesse, au milieu des chants de victoire de Thèbes délivrée, au milieu des funérailles de ses princes*.
Il est probable que, pour les Grecs, qui ne pouvaient,
comme le feraient, comme l'ont fait sans scrupule les modernes, élaguer de cette histoire, pour la ramener à l'unité, certaines circonstances consacrées par la tradition, qu'ils avaient lues dans les longs récits des poètes cycliques, que devait, quelques années après Euripide, reproduire Antimaque dans son immense Thébaïde, ce m'lange d'émotions diverses était la condition du sujet, et peut-être, par sa nouveauté, un de ses attraits.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Eschyle n'avait pas fait autrement. Chez lui aussi l'intérêt se partageait entre la
cause de Thèbes et la querelle des enfants d'G^dipe, et peut-être que ce contraste qui se produit air dénoûment
par des expressions si contiaires, cette sorte de concert
dissonant qui jette dans l'âme interdite tant d'étonnement et de trouble, éclatait dans son œuvre avec plus de franchise et de hardiesse.
Les critiques ont été foil embarrassés d'une duplicité d'intérêt qui contrarie la rigueur de leurs théories; ils ont quelquefois cherché à en sauver l'apparence par de subtiles analyses^; il vaut mieux la reconnaître, et, en même
temps, combien la jurisprudence du théâtre adoucissait alors dans la prati(|ue la sévérité des «leilleures règles,