Cf. iîlschyl., Prometh., 271 sm'j
HERCULE FURfEUX.
A ces rapides et frappantes répliques et à d'autres de
même sorte, s'entremêlent, comme souvent dans le théâtre grec, et dans la nature son modèle, des raisons, de
part et d'autre plus continûment déduites. Hercule, dans une longue et éloquente tirade, reprenant toute l'histoire
de sa pénible vie, cherche à convaincre Thésée qu'un mortel si malheureux, même avant que de naître, eût dû ne jamais voir le jour, et qu'il doit se hâter d'y renoncer. Car enfin n'est-il pas banni désormais et de Thèbes et d'Argos ? Les autres villes de la Grèce, épouvantées, ne se fermeront-elles pas devant lui? Bien plus, la terre, la mer,
les eaux des fleuves, ne le repousseront- elles pas avec horreur? Tombé de si haut, que ferait-il encore de la vie? II
mourra, il donnera cette joie à l'odieuse Junon. Elle peut maintenant triompher à l'aise de sa ruine.
Que, dans son désespoir. Hercule insulte à Junon, cela
est très-légitime, très-naturel ; mais on ne comprend pas
aussi bien le dédain avec lequel, dans ce même morceau, il s'est auparavant exprimé sur le compte de Jupiter, disant de lui:
« Jupiter, quel que soit le dieu qu'on appelle ainsi, m'a condamné en me donnant le jour à la Jiaine de Junon '. »
fie scepticisme n'est pas d'Hercule assurément, mais du poète, qui prête ensuite ces paroles à Thésée :
« Point d'homme, à qui ne se fassent sentir les atteintes
de la fortune ; point de dieux même, à moins que les poètes ne mentent. N'ont-ils pas formé entre eux des unions que nulle loi n'autorise? n'ont-ils pas, pour régner, chargé leurs pères de liens honteux? et, cependant, ils continuent d'habiter rOlympe, supportant la pensée de ce qu'ils ont fait*; »
du poète, qui lui fait répondre :
« Non, je n'ai jamais cru, je ne croirai jamais que les dieux
se plaisent en des nœuds illégitimes, qu ils se donnent mutuel-
lement des chaînes, qu'il y ait chez eux des vainqueurs et des vaincus. Quel besoin un dieu, s'il est vraiment tel, a-t-il d'un
autre dieu? Ce sont là de misérables contes inventés par les
poètes*. »
De toutes les réclamations que le disciple d'Anaxagorc,
l'ami de Socrate, a osé, non sans danger, élever sur la scène même, contre les absurdités consacrées du polythéisme % il n'en est point, je crois, de plus explicite, de plus hardie. Mais qu'elle semble singulièrement placée dans une pièce dont le ppincipal personnage est né précisément d'un adultère d^ Jupiter, oii l'on voit Junon, et
sous ses ordres Iris employer au plus odieux ministère une
divinité subalterne! Cette réclamation honore le philosophe ; mais on peut la reprocher, comme une étrange inconséquence, au poète dramatique, qui devait respecter la religion du théâtre.
Euripide rentre, et il n'en sortira plus, dans l'esprit
du sujet, quand son Hercule, décidé, pour ne pas paraître fuir la douleur, à attendre courageusement la mort, accepte, d'un seul mot, avec une néroïque cordialité,
ce qu'avec une effusion généreuse lui a offert Thésée,
un asile à Athènes, le partage des biens que le vainqueur du Minotaure tient de la reconnaissance de ses concitoyens, enfin, après la vie, des monuments et des sacrifices.
Il lui reste encore à subir une épreuve qui lui coûte, à lui jusqu'alors impassible au milieu des disgrâces, des
larmes dont il s'indigne, s'écriant avec un sourire amer, et la même expression' précisément que la tragédie grecque a fournie, pour blasphémer la vertu, à Brutus, après Philippes * : «Résignons-nous à être désormais l'esclave de
la fortune. » Il faut qu'il se sépare de ces tristes et chères dépouilles dont il est entouré ; qu'il confie à son vieux
père le soin pieux dont sa main souillée ne pourrait se
?. Voyez t. ], p. 43 S'\q,