‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 575 sur 893 · T. II, p. 227 sq.. 246 sq · texte numérisé non relu

T. II, p. 227 sq.. 246 sq

malheureux, et qu'exprimait, comme un type consacré, l'antique, l'héroïque personnage de Thésée.

« Quel est, dit à Amphitryon Thésée, parmi tous ces

morts, cet homme respirant encore, et dont la tête est voilée ? » On lui répond, il l'avait pressenti, que c'est Her-

cule, qui rougit de se montrer. Thésée veut qu*il se découvre à son ami, venu pour partager sa peine ; il l'en

fait prier, mais vainement, par le vieillard ; il l'en presse

lui-même, avec des paroles bien persuasives et auxquelles

Hercule ne résiste point :

c Infortuné, qui t'obstij^es à garder cette triste attitude, je

te le demande à mon tour, laisse voir ton visage à tes amis.

II n'est point de ténèbres assez profondes pour cacher ton

malheur. Pourquoi me montrer de la main ces corps sanglants? Crains-tu pour moi le contact de tes paroles? Ah! il ne m'en coûtera pas de m'associer à ta peine. J'ai bien partagé ton heureuse fortune. Ma pensée doit se reporter au

temps où tu m'as tiré des enfers, ramené au jour. Je hais ces

faux amis chez qui vieillit la reconnaissance, qui prennent leur part du bonlieur, mais, le malheur venu, vous laissent

seul achever le voyage. Allons, lève-toi, découvre cette tête

malheureuse, lève les yeux sur nous. Tout généreux mortel

doit supporter, doit accepter les maux que lui envoient les dieux'. »

Admirons encore la savante économie des Grecs, qui,

mettant en valeur des situations simples, leur fait rendre

tout ce qu'elles contiennent. Que de formes prend, chez

Euripide, la douleur d'Hercule ! D'abord emportée, furieuse, elle court au suicide; puis, sous le voile dont s'enveloppe le héros, elle tombe dans une morne immobilité, dans un farouche silence ; la voilà maintenant qui se laisse voir, qui se fait entendre, qui accepte le combat contre les raisons de l'amitié, et, par cette concession, se prépare une inévitable défaite. Un dialogue commence, où se

développe admirablement cet art que révèle la véritable

affection, de gagner la confiance par la sympathie, et

d'acquérir ainsi le droit de gourmander le désespoir, de

lui faire entendre avec autorité ces vérités austères, que le

malheur est la condition des hommes, se soumettre à la

volonté des dieux le devoir commun, lutter contre la douleur et la vaincre la gloire des grandes âmes.

HERCULE

Thésée, tu as vu quel combat j'ai Uvré contre mes enfants?

THÉSÉE

On me Ta dit, et le malheur dont tu me parles est sous mes yeux.

HERCULE

Pourquoi donc m'as-lu forcé de montrer ma face au soleil?

THÉSÉE

Et pourquoi la cacher? Profanerais-tu, mortel, la divinité ?

HERCULE

Fuis, malheureux! la contagion de mes crimes.

THÉSÉE

Un ami n'a rien à craindre de la part de son ami.

HERCULE

Sans doute, et je t'ai rendu service, je ne le nie pas,

Et moi, par reconnaissance, je te plains.

HERCULE

Je suis bien à plaindre : j'ai tué mes enfants I

THÉSÉE

Je pleure sur ton infortune, et sur d'autres en même temps.

HERCULE

En connais-tu de plus grandes?

THÉSÉE

L'infortune est partout sous le ciel.

HERCULE

Aussi, suis-je prêt à mourir.

THÉSÉE

Penses-tu que les dieux s'inquiètent de tes menaces?

HERCULE FURIEUX. 95

HERCULE

Ils me bravent, je les veux braver.

THÉSÉE

Arrête : ne vas pas, par ces discours orgueilleux, ajouter à tes maux.

HERCULE

A mes maux ! j'en regorge, il n'y a plus place pour d'autres '.

THÉSÉE

Que veux-tu donc faire? Où se laisse emporter ton esprit?

HERCULE

Je veux mourir, retauAer au lieu d'où je viens, sous la

terre.

THÉSÉE

Tu tiens le langage d'un vulgaire mortel.

HERCULE

Hors de rinfortune^ me reprendre t'est bien facile*.

THÉSÉE

Est-ce Hercule qui parle ainsi, lui qui supporta tant d'épreuves?

HERCULE

Jamais de telles. Il y a des bornes à la souffrance et au courage.

THÉSÉE

Le bienfaiteur des mortels, leur ami!

HERCULE

Ils ne peuvent rien pour moi; Junon remporte.

THÉSÉE

Non, la Grèce ne souffrira pas qu'une funeste erreur te coûte la vie '.

1. Voyez, Traité du Sublime, ch. xxxn, l'éloge que fait Lun^in de

ce vers ainsi traduit, assoz faiblement, par Boileai :

Tant de maux à la fois sont entrés dans mon âme, ' Que je n'y puis loger de nouvelles douleurs.

Ovide avait dit, avec plus de précision et d'élégance ;

I Non hâbet in nobis jam nova plag.i locjiQt

{Ex Ponto, IV, XVI, 52.)

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