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LIVRE PREMIER

HISTOIRE CÉNÉnALE DE LA TRAGÉDIE GRECQUE.

On ne peut remonter à l'origine de la Ilitérature greccfue et la biiivre dans son développement sans remarquer d'abord ce caractère d'originalité qui la distingue de la littérature laiine et de nos littératures modernes. Seuls, entre

tous les peuples européens, les Grecs n'ont reçu d'aucun autre peuple l'inspiration poétique. On dirait môme qu'ils n'ont point connu cette barbarie qui prccède d'orJinaire la naissance de Tart; du moins le souvenir ne s'en est-il point conservé. Leur histoire poétique commence pour nous à Homère, à ce modèle de perfection que depuis on n'a jamais atteint; et tandis que, chez des nations moins heureusement douées, les premiers poêles invoquent un dieu inconnu qui souvent ce leur répond point, les Grecs ont, pour ainsi dire, reçu la poésie des Muses elles-mêmes, et les fables mythologiques qui attestent cette origine merveilleuse ne semblent être quo l'expression de la vérité. I Gomment expliquer le développement spontané, la per-

^SCIîVLE. — 1

HISTOIRE GÉNÉRALE

fection hâiive de la poésie grecque, sinon par cette vivacité d'imagination accordée aux peuples méridionaux et qui a

été surtout le partage des Grecs? La natuie était à leurs

yeux animée et vivante ; la vie domestique, la vie civile, toutes pleines d'enchantements; un intérêt poétique se

mêlait aux actes les plus sérieux, aux détails les plus vulgaires de leur existence. La poésie était chez eux dans les mœurs et dans les institutions; il est permis de le dire, elle s'élevait quelquefois elle-même au rang d'une institution religieuse et politique; il lui était quelquefois donné

d exprimer, dans^une sorte de langage public, les sentiments de tous, de prêter, pour ainsi dire, une voix à la

patrie. Quel caractère singulier de gravité une telle

mission ne devait-elle pas communiquer aux hommes privilégiés qui, dans cette nation de poètes, méritaiect

d'être appelés les poêles par excellence, et que, d*un consentement unanime, tous reconnaissaient puur leurs

interprètes! Faut-il s'étonner de trouver dans les premières productions du génie grec, dans les chants que fît naître une inspiration si sincère et si haute, tant de

vérité et de grandeut*?

La poésie se partagea de bonne heure chez les Grecs

en divers genres, gelon les diverses occasions qu'elle

trouva de se produire, et aussi selon le goût particulier des poètes. Alors s'établit tout naturellement, sans réflexion et sans calcul, révélée par un instinct heureux, cette classification générale tant de fois débattue depuis par la

critique.

Les uns, en l'absence de Thistoire, qui n'était pas encore née, se firent les historiens du temps passé; ils créèrent la poésie épique; les autres entreprirent de sauver de l'oubli les traditions de la sagesse antique, les connaissances recueillies avec peine et lentement amassées par le ^travail des siècles : ils créèrent la poésie didactique, qu'on lien étroit unissait alors à l'épopée, car elle était

aussi une sorte d'histoire du passé, qui satisfaisait aux premiers besoins de ces sociétés naissantes. Les poètes

didactiques éta"cnt \raiment, à cette époque d'ignorance,

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ce qu'ils n'ont jamais été depuis, les précepteurs et

comme les législateurs de l'humanité. Ils polissaient les esprits, adoucissaient les mœurs, enseignaient la morale et les arts; leurs précepies, parés de toutes les grâces de la poésie et du langa^^e, flattaient l'imagination, se gravaient dans la mémoire, passaient d'une géDeralion à l'autre, et perpétuaient ainsi les leçons de 1 expérience.

Il s'en trouva un grand nombre qui se consacrèrent à cdebrer les dieux et les héros enfants des dieux à exprimer les sentiments d'admiration et d'amour que' l'homme

éprouve pour la Divinité et pour ce qui la retrace impar-

faitement sur la terre; à peindre les affections les plus protondes et les plus vives, quelquefois les plus légères et

les plus frivoles, l'enthousiasme religieux, l'amour de la patrie le dévouement, le courage, la tendresse et la haine la Qouleur et la joie, l'ivresse même des plaisirs : ils créèrent la poésie lyrique.

Telles furent les trois formes principales sous lesquelles se montra d'abord la poésie des Grecs, les trois genres que produisit, en quelque sorte fatalement, l'état primitif

de leur société. Cultivés tous à la fois, dans Tâge fabuleux, par les Orphée, les Musée, les Linus, ils le furent aussi, mais à part, dans l'âge suivant par Homère et par Hésiode, et par cette nombreuse élite de poètes lyriques qui leur succéda. Seulement, on le conçoit, ils durent perdre beaucoup de leur importance, lorsque, par le progrès des connaissances, par l'invention de l'écriture, par la découverte de la prose, par l'établissement de Thisloire ils lurent devenus moins nécessaires.

Alors, comme le raconte Horace», on commença à voir

dans la poésie un délassement, une distraction :

ludusque repertus

Et longorura operum finis.

Alors parut un nouveau genre d'une utilité moins directe

l. Ad Pison.j 4C;>.

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et moins réelle que ceux dont il avait été précédé, et qui,

s'emparant delà plupart de leurs beautés inlérêt épique, sagesse didactique et gnomique, mouvement lyrique, les fit briller d'un éclat tout nouveau, attira les esprits par le charme d'un plaisir jusqu'alors inconnu.

On a lieu de s'étonner que l'art dramatique ail été si longtemps k naître chez les Grecs. Depuis plusieurs siècles ils le possédaient^ à leur insu, dans les poëmcs d'Hoaaère: une action simple et riche tout ensemble, soumise dans sa marche progressive aux lois de cette unité qui est le besoin commun de tous les arts et que réclament surtout les proiuctions du théâtre; des mœurs, des passions, des caractères, que mettait en jeu Tartifics habile des situations et des contrastes; toutes les affections du cœur humain exprimées avec une naïve éloquence, dans des discours énergiques et véhéments, dans un dialogue rapide et animé; la substitution perpétuelle, à part quelques mots d'exposition, des personnages eux-mêmes au poëte, aussitôt etfacé de son œuvre pour ne s'y plus montrer, forme que Phton et Aristote assimilent à celle des compositions dramatiques et qu'ils appellent de leur nom*; enfin, pour le dire en un mot, le drame tout entier était renfermé dans les compositions du chantre de Tlliade et de FOdyssée; il ne fallait que le dégager tout à fait des formes du récit, que le transporter sur une scène. Comment cette révolution, qui nous semble aujourd'hui si naturelle, ne se fit-elle pas d'elle-même? Gomment les rhapsodes, dans ces concour?, dans ces luttes d'un caractère déjà près jue dramatique, où, par un débit musical et expressif, un geste passionné', ils se disputaient le prix de leur art, n imaginèrent-ils pas quelque jour, en récitant, par exemple, la dispute d'Agamemnon et d'Achille, de se substituer aux héros dont ils rappelaient les paroles, de se montrer à la foule attentive et charmée qui les entourait, sous le personnage d'Achille, sous celui d'Agamemnon? Gomment, par un progrès insensible et presque inévitable, ne devinrent-ils pas les

I.Pj repuU.j II, X; roee.,iii, xxiv. — 2. Aiislol., Pocl , xxvi.

DE LA TRAGEDIE GRECQUE. O

acteurs des scènes dont ils n'étaient que les narrateurs et les h'slorlens? Homère eut sans doute plus tard une

puissante influence sur les progrès de la tragédie; il fut,

Platon la dit S le véritable maître des poé;es tragiques,

qui se composèrent sur son modèle, qui lui empruntèrent

la plupart de leurs sujets ;^ Eschyle, de son propre aveu, n'oflVit sur sa table que les reliefs des grands festins

d'Homère* ; quand on voulut louer dignement Sophocle,

on l'appela l'Homère tiagique'; comme, par une sorte

i!e réciprocité , on appelait quelquefois Htmère luimême le Sophocle de l'épopée, le plus tragique des pcëtes*. Mais, malgré cts traits frap;:ants de ressemblance, malgré cette espèce de parenté qui unissait Homère à ces poètes enfants de son génie, il ne contribua en rien à la naissance de leur art, que sts exemples devaient un jour porter si loin. Entre Homère et Eschyle, qui auraient dû se suivre, se placèrent, après

une longue suite de poètes plutôt lyriques que dramatiques, que tragiques, qu'on a cependant quelquefois, et même longtemps après la découverte de la véri-

tible tragédie, appelés de ce dernier nom', Thespis, Ghérilus, Pratinas, Ph'yuichus et d'autres encore sans

1. De repiibl, X. - 2. Allicn., Deipn., VllI. — 3. Mot du philosophe Polémon, Diog. Laert. , IV, 20. Ct. Suid., v. lIoXsVcov. — 4. Plat., de UepubI .y X.

5. Nicéphore Grét:oras (liv. X) l'a donné, on ne pouvait le faire commci.cer plus tôt, à Orphée; P.aion, ou l'auteur inconnu du dialogue de Mino.i, à des poëies athéniens contemporains de ce roi de Crète (voyez l'Iuliirque, Vit. Tlies.,x\i, <|ui corrige cette tradition en supprimant

la ccntempoianéilé plus que douteuse de Minoset des tragiques d'Aihènes par lesquels a été Hétri son nom : voyez aussi, da;.s les Variétés liltéraires, }*.ms, 180^, t. III, p. 488, des lié flexions sur la tragédie (,recque, très-hasardées, oii labbé Arnaud la prend, au contraire, avec 'pleine confiance, pour son point de départ) ; un vieux scoliasteciié par Stanley {ad ALschyl.) et par Bulei ger {de Thcatr., I, 2), Jean Malalas {Chron.), Vont donné à un certain Théo-"is, c<intemporain dOreste,

et, après lui, à un xMinos, à un Auléas. Écartant ces oiigines vagues et fabuleuses, nous trouvons qu'Hérodote (V, 67) a fait remonter le commencement de la tragédie aux chantres antiques des malheui^

d'Adraste dans les fêtes solennelles de Sicyone ; que Suidas Ta daté, tantôt (v. a>pua/oc) de Thespis, tantôt (vv. Oéckiç, Oùcèv irpô; tôv A'.ovuffov), d'accord en cela avec Hérodote, d'Epigcne de Sicyone, son seul prédécesseur selon quelques-uns, dit-il, selon d'autres le seizième

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doute *. Le hasard, qui joue un si grand rôle dans la plupart de nos découvertes, donna au drame la plus a':cicieD-

telie, la plus imprévue de toutes les origines : il le fit naître

du dithyrambe ^

Disons-le cependant : le hasard n*est peut-être encore ici que Texpression vague de causes plus positives auxquelles il serait possible de remonter. L'épopée avait fait son temps; les poètes cycliques Tavaient acheminée insen-

lu

(voy. De dram. grœc. sat. origine ^ 1822, p. G, Pinzger, qui concilie heureusement les deux opi nions en supposant que Thespis est bien le seizième selon l'ordre des générations, mais le deuxième quant au mérite,

les intermédiaires ne lueiiiant pas d'être comptés); qu'Arisloie (Pnet , m), Thémiste {Orat-, xix) ont réclamé la gloire d'avoir inventé la

tragédie, qu'Athènes aurait seulement perfectionnée, pour les Donens

en général, et en particulier pour les Sicyoniens. Gest à ces de niers, en rai-on de certaines innovations dans les chœurs bachitjues (Suid., V. OùôÈv i:pô: TÔv A'.O'uaov), en raison de leurs chants sur Adiaste (Hérodote, V, 67), qu'on est le plus autorisé à faire honneur de la découverte (voyez à l'appui de ce système, combattu par Bentley, Dissert, de Phalarid. epist. X, respons ad C. Boyl. X, des notes savantes de Bœttiger, Quatuor asiates rei scenicœ apud vetrres, W'eimar, 1798; Opusc, Dresde, 1837, p. 329 sqq. ; consultez aussi les recherches de M. Ch. Magnin sur les divers éléments du drame antique, dans ses Origines du Théâtre mnierne, Paris, 1838. Introduction, t. !•'). Cette question obscure et difficile a paru rencontrer une heureuse soluLion

dans la distinction faite par M. Bœckh, d'une tragédie lyrique et d'une tragédie dramatique, trouvées, la première dans le Péîoponèse, la seconde, postérieurement, dans l'Atiique, et qui toutesdeux conlinuèrent

d'exister concurremment, comme le lui fait penser une inscription relative à des jeux de diverses sortes donnés à Orchomèrie, et dans laquelle sont nommés deux vainque'irs, l'un pour la tragédie ancienne, TuaXanq, l'autre pour la nouvelle, xaiv/;, dénominations qu'il applique (renvoyant à >on Économie politique des Athéniens, t. II, p 361, oii il

a d'abord énoncé son opinion • s'appuyant de ropinion coiiforiiie de 0. Mtiller, Dor.,t. ir,p. 368; Welcker, Trilogie d'Eschyle, AppendicCy p. 243, et combattant les objecti ns de Lobeck, de Mlale Orpheidiss., IV, p. 9 ; Aglaoph, p. 974) à la tragédie lyriijua et à la tragéJie dramatique (voyez bœckh, i orpus inscript. grxc, V, ii, n" ln8o, t. 1", p. 765, et t. il, p. 509). Mais il faut d.re que God. llermann (De Ira-

gœdia comœdiaque lyrica, 1836; Opusc, 1839, t. Vil, p. 211), a fort ébranlé le système de la tragédie lyrique : il n'y a vu, comme précédemment Pinzger, ouvrage Cité plus haut, p. 1, autre chose que le dithyrambe, berceau reconnu par tout le monde de la tragédie, et a rapporté ces mots de TinsTiption, tragédie ancienne, tragédie nouvelle, non pas à la différence des genres, mais ï>implemeut à la date des ouvrages représentés, les uns anciens, les autres nouveaux.

1. Athénée [Deipn.^ 1) comprend dans le nombre, seul, il est vrai, et peut-être par m* luise, un Ciutinus. — 2. Aualut., Poct., iv.

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siblement vers Thistoire, qui devait la remplacer; l'époque

approchât où, dans ses récits moins empreints de merveilleux, il ce resterait plus que des événements humains,

des passions humaines, les éléments du drame. L'ode, de son côté, après avoir prêté sa voix à tous les sentiments

qui fermentent au fond du cœur de l'homme et aspirent à se répandre au dehors, avait besoin d'un thème nouveau qui rajeunît ses inspirations 5 elle ne pouvait plus guère le demander qu'aux souvenirs de l'épopée dramatiquement évoqués devant elle. Une nouvelle forme poétique restait à trouver qui exprimât la vie, non plus par des récits, non plus par des élans passionnés, mais par quelque

chose d'intermédiaire, d'aussi intéressant que les uns,

d'aussi éloquent que les autres, et de plus agissant; par

raction dramatique, en un mot, toute prête à naître du

premier rapprochement de Voàe et de l'éf opée. Que si c'est au sein du dithyrambe que ces deux genres se sont rencontrés, se sont unis par un hymen fécond qui devait produire l'art du théâtre, faut-il donc tant s'en étonner? Ces chants dithyrambiques de tout caractère, sérieux ou

folâtres, selon la nature des aven'ures divines qu'ils célébraient, selon l'esprit diviirs des fêtes cù ils se faisaient

entendre, à l'entrée de l'hiver ou au retour du printemps

ces chants, accompagnés d'un appareil musical et orches-

tique approprié à la variété des sujets, et qui existaient

déjà dans le chœ ir des Satyres et des autres suivants de Bac:hus, intioduits par Arion*, comme leurs acteurs*,

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