DE LA PREMIÈRE ÉDITION
....Je ne pense pas avoir à m'excuser de revenir, après
tant d'autres, sur un si ancien sujet. Il n'y a point d'ancien
sujet pour un professeur voué par devoir à l'antiquité, et peutêtre n'y a-t-il pour personne de sujet entièrement épuisé.
Le point de vue de la critique, rétréci et faussé par les ignorances et les préjugés de chaque époque, gagne perpétuellement en étendue, en rectitude, et ce qu'elle a le plus fréquemment décrit et jugé, peut reprendre ainsi, à la longue, grâce au temps qui vieillit le faux et rajeunit Je vrai,
quelque nouveauté. J'ose croire, et ne voudrais pas avoir
préparé laborieusement une démonstration du contraire, qu'il en est ainsi pour le théâtre tragique des Grecs. Après les travaux multipliés de tant de savants et judicieux écrivains qui n'ont cessi, et ne cessent encore, d'en épurer, d'en compléter les textes, d'en éclaircir les difficultés de
toutes sortes, mythologiques, archéologiques, historiques,
d'en expliquer l'esprit; après les disputes littéraires où ont été plus d'une fois remis en question les principes mêmes
d'après lesquels on doit le juger; après les hardis essais
qu'ont fait naître, particulièrement dans ces dernières années, et la satiété des formes qu'il avait consacrées, et la séduction de formes nouvelles, offertes à 1 imitation par des
modèles bien différents, nous sommes, je le crois, plus capables qu'on ne la encore été d'apprécier sans préoccupation étrangère, librement, impartialement, ses originales beautés....
PREFACE
PREFACE
Je ne veux poÎDt anticiper ici sur une exposition, sur des discussions qui trouveront mieux leur place dans l'ouvrage même. Je me bornerai à indiquer sommairement le contenu
des cinq livres entre lesquels il m'a paru convenable de les
distribuer.
Le premier renferme une Histoire générale de la tragédie grecque. On y fait connaître son origine, ses progrès, ses transformations diverses, le caractère de ses principaux représentants et de leurs écoles, la foule même des poètes,
d*ordre inférieur, qu'elle a produits, et au temps des grands maîtres, et dans les âges suivants, sans oublier ces illustres
acteurs qui, dans le déclin de Tinspiration dramatique, restèrent presque ses seuls interprètes. Cette tragédie, dont la décadence même ne fut pas sans éclat, on la suit sur toutes
les scènes suscitées par la scène athénienne, dans les villes, dans les îles de la Grèce, en Sicile, en Macédoine, à Alexandrie, à Rome ; on la montre se perpétuant par les nombreuses imitations des pièces grecques, par la rare application de la poétique grecque à d'autres sujets, romains, juifs, chrétiens. Eufin, après avoir donné une idée de l'immense et universelle popularité qu'elle obtint chez les anciens, et dont l'ensemble de leur civilisation, leurs mœurs, leurs lettres, leurs arts offrent partout le témoignage, on retrace sou influence sur la renaissance, sur les nouveaux développements du théâtre, et particulièrement du genra tragique, chez les modernes.
Au premier livre, dans lequel s'annoncent les traits généraux de ce qui doit être ensuite exposé plus en détail, répond le cinquième, où ils se rassemblent et se résument sous la forme d'une revue critique des jugements portés jusqu'à ce jour sur la tragédie grecque. Rappeler tout ce
qu*on en a dit, à diverses époques, et d'erroné, et aussi de
juste; montrer que, le plus souvent, on l'a rapportée à des
règles de compositioo, à des habitudes sccniques, à des
mœurs, h des institutions, à des croyances, qui lui étaient'
étrangères, et d'après lesquelles il était facile, mais peu raisonnable, de la censurer ; que bien rarement, au contraire, on s'est fait, comme il le fallait, son contemporain, afin de voir dans leur jour, de comprendre dans leur vérité, des ouvrages écrits pour des Grecs, et sans prévision aucune, assurément, de ce qu'imposeraient plus tard au même genre de nouvelles données morales, de nouveaux besoins d'ima-
ginalion; réclamer pour ces antiques productions, qui ne
pouvaient, sans rétroactivité, être rendues justiciables de
codes postérieurement promulgués, le droit d'être jugées
uniquement d'après le petit nombre de lois universelles,
éternelles, qui ont autorité en tous lieux, en tous t«mps, sur le génie des poètes: tel est le sujet de mon cinquième livre, où se reprend et s'achève, je l'ai voulu ainsi, pour que le tout offrît plus d'ensemble et d'unité, l'histoire retracée par le premier. Iifi&art8 ont une double histoire comme une
doublevie^qu'il faut suivre à la fois, et dans la praticjue de
ceux qui les cultivent, et dans les théories de ceux qui les
expliquent. C'est l'objet des deux morceaux par lesquels j'ai
cru devoir commencer et finir, qui me servent d'introduc-
tion et de conclusion,
A Eschyle, à Sophocle, à Euripide sont consacrés trois livres intermédiaires, d'étendue inégale comme la matière
dont ils traitent....
Dans ces livres, chacune des tragédies qui nous sont parvenues d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, a son chapitre
à part, où elle est considérée et en elle-même et relativement au système dramatique de son auteur; replacée parmi
les circonstances au sein desquelles elle s'est produite, et qui en ont accru l'intérêt ; rapprochée d'autres pièces grecques, soit conservées, soit perdues, auxquelles l'unissaient
le lien d'une même composition, d'une même représentation, OU J^mplementl&^pmmunauté, l'analogie des sujets j
PREFACF.
comparée enfin aux imitations plus ou moins libres et originales qu'on en a faîtes chez les Romains, chez nous, chez d'autres peuples de l'Europe moderne.
J'ai rangé les tragédies d'Eschyle dans un ordre conforme à ce qu'on sait, à ce qu'on peut conjecturer de la date de
ces pièces, et propre, par conséquent, à y faire suivre les progrès de l'art dramatique. Une habileté, une perfection à peu près égales se faisant remarquer dans toutes les compositions de Sophocle, je me suis réglé pour les classer, selon mes convenances, tantôt sur Tusage ordinaire, tantôt sur la succession chronologique et l'enchaînement des sujets. L'emploi de ces diverses dispositions m'a permis de finir
l'examen des deux théâtres par des tragédies qui ont ensemble de grands rapports, les Choéphores et les Euménides d'Eschyle, VÉlectre de Sophocle, et d'étabhr entre elles, au moyen de la place que je leur donnais, ne pouvant les rapprocher davantage, une sorte de correspondance symétrique. Le parallèle que j'en ai dû faire, et où je ne pouvais manquer de comprendre VElectre d'Euripide, m'a fourni une transition naturelle au théâtre du troisième des grands tragiques athéniens. A l'égard de ce dernier, dont les nombreuses pièces présentent de notables différences, non-seulement pour le mérite, mais pour les procédés de la
composition, revenant en partie à l'ordre plus méthodique que j'avais suivi pour Eschyle, j'ai distribué ses œuvres en plusieurs groupes où l'on pût étudier les innovations par lesquelles ce poëte inventif s'est efforcé de rajeunir la tragédie vieillie et épuisée.
Les observations de toute nature dont les tragédies qui
nous sont restées du théâtre grec, au nombre de trentedeux, m'ont paru pouvoir être l'objet, je les ai comme en
cadrées dans une analyse de chaque pièce, méthode d'exposition plus susceptible d'intérêt qu'uneautre plus sévèrement didactique, et qui n'offre d'ailleurs qu'une apparente facilité ;
PREFACE
car s'il est facile de passer de Tanalyse aux observations, il
ne l'est pas autant de revenir avec naturel et agrément
des observations à l'analyse; il est surtout bien malaisé de ramener les fragments de l'une et la variété des autres à des vues d'ensemble desquelles résulte, avec l'unité de chaque chapitre, le rapport de tous à un but général. Yaurai-je réussi plus que tant d'autres? je ne sais. J'ai du moins la conscience d'y avoir tâché davantage.
Je me suis, du reste, proposé avant tout d'être utile. Aussi n ai-je point évité d'aborder dans des notes nombreuses, et même souvent dans mon texte, certains détails,
nécessaires à l'exactitude, mais difficiles à exprimer sans
sécheresse. Les faits que j'ai recueillis et rassemblés, j'ai
pris soin de les rapporter aux autorités qui les établissent et leur donnent de la valeur. J'ai dû souvent traduire ce que je louais, au risque d'infirmer par là mes éloges; mais j'ai toujours renvoyé aux vers grecs eux-mêmes, prenant mes chiffres, j'en averlis ici, une fois pour toutes, dans les éditions si répandues de M. Boissonade.
Les tragiques grecs, négligés et presque dédaignés en
France, au dernier siècle, y ont été, dans celui-ci, réhabi-
lités avec éclat par de grands écrivains, d'habiles critiques,
d'éloquents professeurs. Moi-même, s'il m'est permis de rappeler de modestes efforts auxquels j'aime à rattacher l'origine de cet ouvrage, j'en ai fait souvent le texte de mes leçons de littérature ancienne à l'École normale, de 1815 à 1822, et dans ces dernières années, par comparaison avec les tragiques latins, à la Faculté des lettres. Je serais heureux de n'avoir pas été étranger au mouvement qui ramène de plus en plus vers ces antiques fondateurs, ces éternels maîtres du théâtre, la curiosité et l'intérêt de la jeunesse
Studieuse, l'attention des littérateurs instruits.
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