Journal historique de CoUô
épisode d'amour, que lui firent sagement retrancher les conseils de Collé. Cette suppression a été célébrée unanimement par les critiques, La Harpe en tête, comme un retour hardi à la simplicité des Grecs ; c'était réduire à peu de chose cette simplicité, car, du reste, le talent tragique de Guimond de La Touche ne s'est montré dans
cette pièce rien moins que simple.
Il y a peu d'événements chez Euripide, mais ils se
développent facilement, naturellement. Il y en a davantage chez notre poète ; mais qu'ils paraissent souvent
inexplicables, que d'explications forcées ils amènent à leur suite ! Comment Oreste et Pylade ont-ils été séparés par un naufrage * ? Quels sont ces amis, qu'on ne voit
1 La description obligée de ce naufrage égale en amphigouri celles qui ^e lisent dans YHome'née lacte I. se. 2), dans VEIer.tre (acte II, se. 1) <!e Crébillon. Toutes trois sont bien loin de la venté pittoresque
qui biille dans des vprsoù l'auteur de ce qu'on croit avoir été l'Iphigénie en Tauride laiine, de l un des deux Dulorestes^ avait aussi fait
sa tempête :
« . . Ils reg:ardaient pleins de joie les jeux des poissons, et ne s'en
pouvaient lasser. Cependant, vers le coucher du solpil, la mer semble se héris-^er de toutes parts; de doubles ténèbres, celés de la nuit, celles des nuages, se répandent devant les yeux; lécla-r brille, la foud.e gronde, le ciel est ébranlé; la grêle, mêlée aux torrents de la pliii" lombe tout à coupdes airs; de part')ut s'échappent les vents et se forment des tourbillons; la mer se soulève et bouillonne,... ■
ut profectione laeti piscium lasciviam
Intuereiitur, nec tiieruli satietas capere posset.
Intereà prope jam occidente sole inhorrescit mare ;
Tenebrae conduplicantur, noctisque et nimbum occaecat nigrOF;
Flamtna inter niibes coruscat, caelum tonitru contremit, Grande mista imbri larnifluo subita praecipitans cadit:
Undique omties venli erumpunt; savi existunt turbines;
Fervit aestu pelagrs
(cil., de Divin., I, l4; de Orat., lU, 39.)
Le même Pacuvius avait orné son Teurer d'une autre tempête dont il r^ste quelques beaux traits. C'était un lieu commun alors, comme depuis, fort en faveur. Ces descriptions ne paraissent pas, dans leur vieux style, trop etfacées parle admirablespeinturesde Virgile (tf^-or^., I. 322 sqq.tyEn ,1, 84, sqq.). Le petitdétail des poissons qui se jouent autour <les vaisseaux avant la tempêie offre un souvenir de la poésie grecque. Dans ÏÉlecire d'Euripide, le chœur s'écriait (v. 430 s jq.) :
t Illustres vaisseaux, qui jadis avez vogué vers Troie avec vos innombrables rames et mêlés aux chœurs des Néréides, autour de vos
pas, mais dont on parle sans cesse, et qui s'occupent avec tant de zèle de sauver un étranger ? D'où vient .que leur humanité et leur dévouement ne vont pas jusqu'à vouloir en sauver deux? Par quel accident étrange l'esclave chargé de favoriser l'évasion de Pylade le perd-il en chemin ? Par quelle heureuse fortune Pylade arrive-t-il
à point nommé pour arrêter le bras de Thoas levé sur
Oreste, et, avec sa petite troupe miraculeusement retrouvée, l'imraole-t-il impunément au milieu de son peuple
et de ses soldats? Toutes ces questions, et bien d'autres
encore qu'on pourrait faire, le poëte se les est faites ; il y a môme répondu ; mais ses réponses n'ont servi qu'à faire ressortir des invraisemblances vivement relevées par la critique, et aux dépens desquelles s'est victorieusement égayée la parodie *.
Même métamorphose pour les personnages que pour la
fable elle-même. Ils sont tout aussi péniblement factices.
Thoas disserte et menace au lieu d'agir ; Iphigénie déclame sur la religion naturelle, tout en mêlant à son incrédulité d'étranges retours de superstition ; elle parle
fastueusement d'humanité, ({uoique depuis bien des années elle égorge de ses mains des victimes humaines ; Oreste est sans cesse dans la frénésie du désespoir, Pylade dans l'exaltation du dévouement. Peut-on reconnaître à cette exagération, à cette bouffissure tragique, les héros naïfs d'Euripide ? Ne semblent-ils pas, ainsi que
l'a dit Geoffroy ^ avec une ingénieuse trivialité, avoir été
comme soufflés ?
De cette laborieuse recherche de l'effet dans les situaproues azurées se jouait, bondissait le dauphin, ami de la flûte harmonieuse, guidant le fils de Thétis, le héros aux pieds légers, Achille, avec Agamemnon, vers les rivages de Troie, les bords du Simoïs. »
Ce détail, Virgile l'a reproduit, après Pacuvius, sur le bouclier d'Rnée (yfin.. VIII, 671 sqq.), Il est arrivé par droit d'héritage jusqu'à Fénclon, qui en a embelli le tableau de la navigation de Télémaque (liv. Vlll).
1. Pefj'fe ip/i/y^Mte de Favart, en 1757; Année littéraire de 1758, t. V.
2. Feuilleton du 17 brumaire an X; Covly^ de litlératnrc dramatique^
S« édition, t. III, p. 243.
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lions, dans les sentiments, est résulté un style dont les
plus grands vices ne sont pas l'impropriété, l'incorrection, la dureté, mais une pompe vague, une fausse grandeur une véhémence affectée, tout ce qu'il y a de plus contraire au génie de ces modèles qu'on a si gratuitement félicité Guimond de La Touche d avoir suivis.
Non, sa pièce n'est pas une tragédie grecque. Elle est
toute moderne, toute française , par ses défauts comme
par ses beautés ; car je suis loin de l'en prétendre
dépourvue : autrement eût-elle obtenu cet éclatant succès, qui, au rapport de ceux qui en furent les témoins, Collé, Grimm, La Harpe, égala, surpassa presque celui de Mérope? Fût-elle surtout restée jusqu'à nos jours en possession de la scène ? Il est bien vrai que de temps en temps quelques voix protestèrent en secret contre l'enthousiasme du public. Voltaire, qui dans sa retraite en
était à son ordinaire fort importuné , s'en plaignait par
tous les courriers à ses amis. Il écrivait entre autres au
comte de Tressan * : « Vous pensez comme il faut d'Iphi-
génie en Grimée ; mais ce n'est pas la première fois que les badauds de Paris se sont trompés, et ce ne sera pas la dernière. » Collé, ami et conseiller de l'auteur, après l'avoir loué sans mesure dans son journal, retranchait, quelques pages plus loin, quelque chose à ses éloges, éclairé, sur ce qu'ils avaient d'excessif, par la reprise, et
surtout par l'impression de l'ouvrage. Enfin, Grimm et
son collaborateur Diderot ^ étaient presque les seuls de
leur temps à s'apercevoir que ce qui manquait le plus à
cette tragédie, c'était la vérité, la simplicité grecques, et
tandis que la masse des spectateurs y applaudissait à l'audace commune alors de certaines déclamations philosophiques, à la véhémence, à l'énergie, souvent factices, quelquefois vraies, de certaines tirades, de certaines scènes , ce qu'ils y approuvaient de préférence c'étaient
1. 13 février 17?i8. Il avait, le 9 du môme mois, écrit la même chose, presque dans les mômes termes, au comte d'Argental.