ruse. 11, II. — 7. lbid.,Uy
HISTOIRE GENERALE
DE LA TRAGEDIE GRECQUE
De son temps, un grand poète, au début d'une œuvre admirable*, retraçait, comme exemple des crimes de la superstition, le sacrifice d'ipliigénie , avec des traits d'un pathétique quelquefois demandé au souvenir d'Eschyle et d'Euripide*. Ainsi fît plus tard Horace, nonseulement dans ces scènes, on peut leur donner ce nom, où argumentent, à grand renfort de citations tragiques,
selon la méthode de leurs maîtres, des écoliers stoïciens'; mais partout, daus ses satires, dans ses épîtres,
dîns ses odes, où il introduit la tragédie, pour son propre compte, comme symbole, tantôt plaisant, tantôt sérieux, de ses idées, de ses sentiments, où il peint, je ne cite que quelques traits parmi tant d'autres, Bacchus
bravant les menaces , insultant aux fers de Penthée, Amphion disputant avec son frère Zéthus, Teucer partant pour aller chercher, à travers les mers, une autre Salamine, Ajax cédant à l'attrait de sa captive Tecmesse, Hypermnestre sauvant Lyncée de la mort, Diane
regrettant de ne pouvoir rien pour Hippolyte mourant,
Télèphe implorant sa guérison d'Achille qui Ta blessé, Proméihée attaché au rocher du Caucase*. Ainsi firent
les pcëtes élégiaques, d'une inspiration toute personnelle, qui, comme lui, à cette même époque, intéressèrent le public romain à la confidence de leurs sentiments intimes et des accidents de leur vie : non pas Tibulle, trop exclusivement occupé de sa passion, trop abandonné à ses goûts de médiocrité paresseuse et de loisir champêtre, pour s'en distraire par des épisodes
littéraires; mais Catulle, qui se détourne des amours de Manlius et des siens* pour s'étendre poétiquemen:, peut-être d'après Euripide*, sur Thistoiie de Protèsilas et de Laodamie; mais Gallus, pour qui le Grec Parthé-
1. Lucret., de Nat. rer., I, 85 sqq. — 2. Agamemn., 179 sqq. ;
Iphig. Aulid., 1209. — 3 Sermon , il, ni, 131 sqq., 187 sqq., 303 sqq. — 4. Epist., I, xvi, 74 sqq ; xvni, 41; Carm., I, vu, 21 sqq ; II, IV, 5 sqq.; III, xi, 25 sqq.; IV, vu, 25; Epod., xvii, 8 sqq., 67 ^qq., etc.
5. Carm., Lxvii, 73 sqq. —6. Euripid., Protoi., fragm. Cf. Hygin., Fab. cm.
nius rédige, sous forme d'arguments et de matières que développera incidemment le poète dans ses élégies, un recueil d'aventures de ce genre*, dont plusieurs viennent des tragiques; mais Properce, éloquent imitateur de la passion érudite des Gallimaque, des Philétas, des Euphorion, qui comme eux, dans ses vers brtVants, admet trop souvent en tiers, entre sa maîtresse et lui,
les héros de la fable, se souvient, quelque ému qu'il soit,
à tout propos, de l'épopée, de la tragédie, se possède
même parfois assez pour raconter des drames tout entiers, entre autres VAntiope d'Euripide^; mais enfin Ovide, chez qui il ne faut pas s*étonner de retrouver Je même procédé de composition, bien naturel au poète qui, dans ses Métamorphoses, ses Héroïdes, a reproduit, sous une forme nouvelle, presque tout le théâtre tragique, et, s'iospirant d'Eschyle , de Sophocle, d'Euripide , même de leurs imitateurs latins, a fait aussi, dans de dramatiques récits, lui Pauteur d'une Médèe applaudie au théâtre, son lo, son Phaéton , son Penthée , son Alhamas, son Andromède, sa Niobé, son Térée, son Méléagre, ses Trachiniennes, son Ajax, son HJcube, son
Memnon, son Romulus (je me sers, pour désigner ses fables, de titres consacrés sur le théâtre grec et latin) ; qui antidatant, comme au reste se le permettent souvent les tragiques grecs, Tinventioa de l'écriture et du commerce cpistolaire, s'est constitué le secrétaire, souvent trop spirituel, de Phèdre, d'Œnone, d'Hypsipyle,
d'Hermione, de Déjanire, de Ganacé, de Médée, de Laodamie, d'Hypermnestre. Veut-on savoir combien il était
rempli de la tragédie grecque, et porté, par conséquent, à la laisser se répandre et déborder en toute occasion dans ses vers, même dans ceux dont le sujet se rapportait le plus directement à lui, à ses affections, à ses plaisirs, à ses malheurs? Qu'on relise, dans l'apologie de poésies amoureuses, si cruellement punies par l'exil de leur
1. De Amatoriis affectionibns. — 2. Piopert., Eleg., IIF, xv, 15
sqq. Cf. Valcken., Diatrib. in Euripid.^ ii.
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auteur, ce qu'il dit*, peu d'accord en cela avec les cri- .tiques modernes, de la grande place qu'avait rameur même dans la tragédie :
« Est-il un genre que ne surpasse en gravité la tragédie? Elle aussi cependant emprunte à l'amour tous ses sujets. Que voit-on dans l'Hippolyte? l'aveugle passion d'une belle-mère. Par quoi est illustre Ganacé? par son commerce avec son frère Et ce fils de laniale, à l'épaule d'ivoire, l'amour ne poussait-iî
pas le char, les coursiers phrygiens, qui emportaient avec lui Ja princesse de Pise? Quand une mère rougit son poignard du
sang de ses enfants, un ressentiment amoureux conduisit son
bras. L amour a changé en oiseaux un roi et sa maîtresse, avec
cette mère qui pleure aujourd'hui encore le sort de son fils Itys Si le coupable frère d'Atrée n'eût été l'amant d'OErope, on ne nous dirait pas que les chevaux du Soleil se sont un jour détournés de leur route. Jamais Scylla n'eût chaussé le cothurne tragique, SI sa mam impie n'eût dépouillé la tête de son père du cheveu fatal*. Vous qu'intéressent Electre, Oreste privé de sa raison, cest le crime d'Egisthe, de la fille de Tyndare, que vous lisez. Parlerai-je du vainqueur de la Chimère, du triste
Bellerophon, que faillit conduire à la mort la calomnie d'une femnie perfide, l'épouse de son hôte? Rappellerai-je Hermione-
et toi, fille de Schœnée, et toi, prêtresse d'Apollon, qu'aima le
roi de Mycènes? et Danaé, et la bru de Danaé, et la mère de Bacchus, et le jeune Hémon, et cette femme pour qui la nuit doubla son cours, et le gendre de Pélias, et Thésée, et ce Grec dont le vaisseau toucha le premier au rivage Iroyen : ajoutons encore lole, la mère de Pyrrhus, l'épouse d'Hercule, Hylas, lo royal enfant de Troie. Si je voulais passer en revue tous les feux allumés dans la tragédie, le temps me manquerait ; les titres seuls des ouvrages, mon livre ne pourrait les contenir. »
Que de souvenirs accumulés, soit de tragédies que
nous possédons, de VAyamtmnon, des Trachiniennes, de
YAntigoncj de VÉlecîn^ de VOmio^ de VRippolyte, de
la Médée, de VAlceste, de V Andromaque , soit d'autres
perdues pour nous, telles que VŒnomaûs, de Sophocle ou d'Euripide, le Térée, VAtrée du premier, VÉole, le Protésilas.hStènobée, la Daiiaé, VAniromède, la Sémclé, ÏAlcmène du second I II s'en rencontre beaucoup de cette sorte dans ses Tristes, dans ses Élégies datées da Pont, et qui s y produisent quelquefois d'une manière
1. rW.s'/.. lî, 381-408. - 2. Voyez plus haut, p. 12, not. 1.
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touchante. Son exil, loin de tous les siens et de sa patrie,
dans un pays barbare, le fait songer à Philoctète dans
sa solitude de Lemnos*. La fidélité ou l'abandon de ses amis lui rappellent ce triomphe de l'amitié dont, au
dire des poètes, les contrées voisines du lieu qu'il habite furent autrefois le théâtre^. Son imagination transforme la fable de Vlphigénio en Tauride en tradition historique; il
£6 la fait raconter par un vieillard qui Ta apprise de ses pères, et dont il entend le récit; car, hélas I le gète, le
sarmate, sont maintenant sa langue.
« Nous aussi, séparés de vous par les froides eaux de l'Ister, nous connaissons la beauté, la gloire de l'amitié. Il est dans la Scythie, non loin des Gètes, un pays dès longtemps nommé Tauride; j'y suis né, et n'en rougis pas. La divinité du pays fut toujours la sœur de Phébus, dont le temple antique se voit encore avec ses hautes colonnes et ses nombreux degrés. Il s'y trouvait jadis une image de la déesse, venue du ciel, prétendaiton, et la chose est sûre, car le piédestal existe. Pour l'autel, le
marbre blanc dont il était construit a changé de couleur, incessamment rOUgi du sang des sacrifices. Les victimes qu'immole une femme non soumise à l'hymen, et supérieure en noblesse à toutes les filles de la Scythie, ce sont, ainsi l'ont institué nos ancêtres, les étrangers, condamnés à tomber sous le couteau de la prêtresse. Au temps où ce pays était gouverné par Thoas, le plus illustre des princes qui aient régné sur les rivages méotides, près des eaux de l'Euxin, il y vint, à travers les airs, je ne sais quelle Iphigénie. Apportée par les vents, Phœbé, dit-on, lui donna un asile dans son temple, dont elle devint la prétresse. Déjà depuis de longues années elle prêtait à regret ses mains à un cruel ministère, quand un vaisseau déposa ?ur nos bords
deux jeunes gens. Ils avaient même âge, même amour mutuel : l'un était Oreste, l'autre Pylade; la renommée a conservé leurs
noms. On s'empare d'eux et, sans tarder, on les conduit vers le
teriible autel de Diane, les mains liées derrière le dos. La prê-
tressc grecque répand l'eau lustrale sur leurs têtes blondes que va ceindre le sacré bandeau. Tandis qu'elle s'occupait de ces apprêts et cherchait à les prolonger, elle disait aux deux infortunés : «€ Pardonnez-moi, je suis sans cruauté, et forcée à ces actes plus barbares que le pays même. Ainsi le veulent les usages de ce peuple. Mais vous, d'oii êtes-vous venus ici? où alliez-vous sous de si ma'heureux auspices? » Leur réponse lui
1. Trist., V, IV, 12; Ex Ponto, III, i, 54. — 2. Tr/s'., V, iv, 25.
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il I
fait connaître qu'ils sont ses compatriotes, a II faut, reprendelle, qu'un de vous deux soit offert en victime à la déesse ; l'autre , je le chargerai d'un message pour sa patrie et la mienne. » Pylade veut qu'Oreste parte, Oresle refuse; ils se disputent à qui mourra ; c'est là le seul désaccord qui les ait jamais séparés. Tandis qiie continue cette noble lutte, la prêtresse écr.t pour son frère une lettre, et celui qui doit la porter, celui à qui elle la remet, admirez les coups du sort. C'était son frère ! C'en est fait : ils s'empressent de ravir la
Statue de la déesse, et le vaisseau les emporte au loin, à travers la mer immense. Cette merveilleuse amitié est restée, après bien des années, célèbre dans la Scythie '. »
Ce morceau, écrit chez les Scythes, équivaut presque à une représentation de la pièce d'Euripide dans le pays barbare où le poëte en a placé la scène. Je ne puis mieux
finir que par lui une revue qu'il me serait facile de poursuivre; car jamais n'ont cessé, dans l'antiquité, ces échos de toutes sortes, qui répétaient sur tant de tons divers, en
tant d'occasions, en tant de lieux, les accents partis delà scène tragique.
Les arts eux-mêmes, inspirés d'abord par la grandeur d'Homère, par la variété des poètes cycliques, avaient fait pour ainsi dire de l'épopée, quand naissaient du génie de Phidias ces images divines de Jupiter ou de Minerve qui semblaient ajouter à la religion*; quand sous le ciseau de ses maîtres , de ses émules, de ses élèves, se déroulaient sur les frontons et les frises des teaipies, à Athènes, à Olympie, à Tcgée , à Phigalie, dans toute la Grèce, quand étaient reproduits par la peintura, sur leurs murs intérieurs, les combats de.^
Centaures et des Lapithes, la guerre de Thésée et des
Amazones, la lutte d'Œnomaiis et de Pélops, la chasse de Galydon', le cercle entier des aventures héroïques;
quand le pinceau de Polygnote et de Pauv-^nus couvrait les murs de la Lesché de Delphes et du Pécile athénien, des
mille personnages engagés dans l'action, ou de la prise
de Troie, ou de la descente d'Ulysse aux enfers, ou de la
1. Ex PontOy III, n, 43-96. — 2. Quintil., Inst. orat., XII, 10. 3. Pausan., Âtt.j xvii; E/i'i., x; Arcad,, xlv, etc.
bataille de Marathon*. Depuis, se réduisant k des compositions de moindre dimension, de proportions plus arrêtées, plus précises, d'une plus sensible unité, d'un mouvement, d'un intérêt passionnés, dramatiques, les arts firent souvent, à l'imitation du théâtre, en concurrence avec lui, de la tragédie. Eschyle, au début d'une pièce sublime dont on doit bien regretter la perte, avait montré l'inconsolable Niobé, assise depuis trois jours, la tête voilée, la
bouche muette, sur la tombe de ses enfants*, et de son
corps immobile, couvant^, c'était l'énergique expression
du grec, toute sa postérité ensevelie. On croirait que
Praxitèle, ou Scopas, car dès les temps anciens on hésitait sur l'auteur de cette tragique sculpture, dont Florence possède probablement la copie*, on croirait, dis-je, que Tun ou l'autre de ces deux artistes entreprit de lutter contre la grande image d*Eschyle, lorsqu'il représenta Niobé, au milieu de ses enfants, de toutes parts frappés,
recueillant dans son sein, pour le protéger contre les
flèches vengeresses, le dernier, le plus jeune, et par un
regard douloureux, désespéré, cherchant à désarmer la
main impitoyable des dieux. Le temps nous a également ravi une pièce oii Eschyle avait introduit Ajax et Ulysse se disputant les armes d'Achille ^ Ce sujet, traité tant de fois et sous tant de formes diverses, avant et après le grand tragique*, fut reproduit par le célèbre peintre Parrhasius, lorsque, dans l'ile de Samos, il disputa, sans succès, le prix au non moins célèbre Timanthe. On a conservé le mot par lequel cet artiste, glorieux autant
qu'habile, se vengea de sa défaite : « Je plains, dit-il, le
sort d'Ajax, une seconde fois vaincu par un adversaire
indigne de lui'. » Panénus, parmi les peintures dont il
1. Pausan., AU., xv; Phoc, xxv, xxxi; Pîin., IHsl, nat., XXXV, 34, 35.
2. Schol. Aristoph., Ran.. 922; schol. iEschyl. , Prometh., 433; ALschyl. Vit., etc. — 3. Hesych. , v. 'ETrcolJeiv. Voyez God. Hermann., de yEschyl Mohe, 1823; Opusc, 1828. t. III, p. 37. — 4. Plin., Uist.nat, XXXVI, 4; Auson., Epitaph., 28; Anthol. gr., IV, 9.
5. OtiXcùv xptai;, Jrmorum judicium, Pacuv., Att. fragm. — 6. Voyez plus loin, liv. III, ch. i. — 7. Athen., Deipri., X; ^Elian., Yar, hùi,, IX, II; Plin., Hùt, nat., XXXV, 10.
orna le trône sur lequel son Irère Phidias avait assis le Jupiter d'Olympie, représenta, encore d'après une pièce
aujourd'hui perdue d'Eschyle*, Hercule venant délivrer
Prométhée enchaîné sur le Caucase^ Aux tragédies de
Sophocle on peut rapporter, comme inspirées par elles, d'autres productions de l'art; à son Térée, par exemple, pièce alors célèbre*, dont il ne reste que des fragment?, un groupe qu'on voyait à la citadelle d'Athènes, et où
rémule de Phidias, Alcamène, avait exprimé la tragique situation de Progné, recevant dans ses bras Itys au
moment où elle raédi'e de se venger d'un époux sur un fils*; à son Philoclète, qui, demeuré vainqueur des
deux ouvrages célèbres où Eschyle et Euripide ont traité le même sujet*, devait surtout préoccuper l'imagination des artistes, peut-être cette statue de Pythagore de Rhégium, qu'on ne pouvait regarder sans croire ressentir, dit Pline*, les douleurs du héros boiteux, et ce tableau de Parrhasius, où sa souffrance intérieure était attestée seulement par une larme s*échappant d*uii
œil enflammé '. C'est un vers d*Euripide ■ qui suggéra à Timanthe l'idée tant célébrée •, de couvrir d'un voile la figure d'Agamemnon dans son pathétique tableau du
sacrifice d'Iphigénie. Sculpteurs et peintres, à cette époque, où, nous l'avons dit plus haut, Euripide faisait de l'expression l'objet principal de l'art tragique, s'appliquaient eux-mêmes à exprimer dramatiquement, tragiquement, par la forme, par la couleur, les affections de l'âme. En même temps qu'Euripide le leur enseignait par ses exemples, Socrale leur en donnait le conseil;
c'est le sens des discours que Xénophon*® lui fait tenir h. 1. Voyez plus loin, liv. II, ch. iv. — 2. Pausan., Elid., ii. — 3. Aris-
topb., Av.j 100. — 4. Pausan., AU., xxiv. Cf. Ter, Att. Fragm ; Ovid , SIetam., VI, 619 sqq. — 5. Voyez plus loin, liv. II, ch. ni. — e.Hist.nat., XXXIV, 19
7. Anthol. grac, IV, 8. Voyez aussi Pline, llist. nat., XXXV, 36, OÙ i'OQ a proposé de lire, au lieu de Philiscurriy Philocteten, Cf. Plutarch., ùe Aud. poet. — 8. Iphig. Aulid.j 1529. — 9. Cic, Orat.^ xxii; Val. Max., VUI, xi, 6; Quintil., Inst. orat., II, 13; Piin., llist. naf , XXXV, 36, etc.