Dlog. Laeit., lll
DE LA TRAGEDIE GRECQUE. 9
leur devenir étrangers*. Une telle innovation fut d'abord réprouvée par les vieillards et par les magistrats, comn e
irrespectueuse et impie; mais elle passa, à la faveur du pl-iisir et des suffrages du la foule. C'est à elle, chose singulière, que l'en doit véritablement la découverte de l'art dramatique et des divers genres entre lesquels il ne larda
pas à S3 partager, particulièrement de la tragédie. On
avait déjà le dialogue : elle mit sur le chemin de l'action.
Ces léjits, qui coupaient, par intervalles, les chants du
chœur, furent bientôt destinés à faire connaîîre, non plus
seulement des événements passés, mais un événement que l'on supposait présent, et dont ils retraçaient les progrès.
L'action, exposée au commencement par des récits, et à
laquelle on n'assistait qu'en imagination, fut insensiblement amenée far l'introduction successive d*un second, d'un troisième acteur % sur ce qui n'était d'abord qu'une sorte de tribune, d'où leur devancier s'entretenait avec le
chœur', et qui devint une scène. Elle se développa devant le chœur, qui la contemplait, et qui, exprimant les sentiments de peine ou de plaisir, d'admiration ou de surprise qu'elle lui inspirait, devint ainsi, par le seul fait
de 5on origine, un témoin idéal du drame, chargé d'en
recueillir l'impression et de la transmettre pure et entière aux véritables spectateurs. Le chœur avait été d'abord, dans les cérémonies du culte de Bacchus, le leprésentant
1. Plularcli., Sijmpos.i T, i; Suid. Oùôèv zpo; tcv Aidvugov, etc.
2. Aristute {Poct., iv), Diogène Laërce (111, h6), Suidas (vv.Ioi^ox),^:, XpiTayaiviT-r,:, cl". Vit. Sopliocl.) , attribuent à 'Ihespis^. à Eschyle, à
Sopliocle l'iniroluction de chacun de ces trois acteurs; mais cela a été contesté comme d'autres | oints de celte antique histoire, particulièrement far Ihémiste, Oral., xxvi (voy. God. Hermann, Dissert, ii
de choro Eumenidum jEachyli, 1809 et 1816; Opuc, 1827, t. II, p. 141 ; E. Egger, Histoire de la critique chez les Grecs, 1849, ch. m, S IV, p 139). Sophocie ayant été coniemporairi d'tscliyie, et Euripide
de Soph'-cle, quelques-unes des inventions qui < ni p'.ogressivemcnt constitué la iragt'die grecque, ont pu, conlraireruentà l'oidre de succession des trois poètes, passer, par imilatiou, du plus récent au plus ancien, et, comme cela est arrive chez nous à l'égard de Hotrou et de Corneille, changer en certains points le disciple en maître. Delà des questions de pnorilé iort controversées dans tous les temps par la critique, et la plupart insolubles.
3. Jul. Pol!., Onomas!., IV, 19. Cf. Eustalh., ad IL, VIT, 407.
HISTOIRE GÉNÉRALE
du peuple entier; il ne pe:dit pas ce caractère lorsque, par suite d'innovations successives, ces pompes religieuses se changèrent en un spectacle; il se trouva naturellement chargé de jouer devant le public, chez lequel il se recruta longtemps, par la voie du sort, de libres acteurs, le rôle du public même; regardant avec lui et jugeant en son nom , interrompant la marche des événements pour faire entendre les arrêts de cette ncorale universelle dont la voix retentissait confusément dans tous les cœurs et à laquelle il servait d'interprète : personnage vraiment singulier, placé , dans l'esprit de la composition poétique, entre le drame et l'auditoire, comme il Tétait matériellement, dans la représentation, ettre la scène et l'amphithéâtre; personnage dont la création appartient spécialement aux Grecs, que leur avait donné le hasard, et qu'ils conservv^rent volontairement, par réflexion, et par choix, dont l'erap'oi ne fut pas toujours sans inconvénient, mais qui contribua puissamment h constituer la tragédie grecque, et à lui donner la forme et le caractère qui la distinguent entre toutes les tragédies connues.
Et en effet, comme le chœur ne quittait jamais la place particulière qui lui avait été assignée dans l'enceinte du théâtre, comme il ne perdait jamais l'action de vue et qu'il y intervenait à chaque instant, les unités sévères qui la limitent sous le rapport du temps et du lieu s'établirent en quelque sorte toutts seules et nécessairement. Comment changer une scène qui ne cessait d'être occupée? Gomment faire illusion sur la durée d'une pièce que l'aspect d'un acteur toujours présent permettait de mesurer avec exactitude? Une aciion resserrée dans des bornes si précises ne pouvait, on le conçoit, se passer de l'unité
a'intérêt et de la simplicité d'intrigue, naturelles d'ailleurs à un théâtre qui avait commencé par des chants, par des récits, par le dialogue d'un chœur avec un seul personnage. Enfin, si l'on songe à la pompe, à la majesté qui résultaient du spectacle de tant de témoins groupés sur le devant de la scène; si l'on songe à la grandeur
DE LA TRAGÉDIE GRECQUE. H
morale et poétique dont leurs chants entouraient raction, on aura une idée à peu près complète de l'influence exercée sur le développement de la tragédie grecque par l'emploi presque forcé de ce chœur qui en avait été l'on-
gine*.
Ainsi se formait la tragédie sous l'empire des circon-
slances qui accompagnèrent son établissement, Geîie
unité, cette simplicité, cette grandeur qui en caractérisent la forme, étaient tout à fait d'accord avec la natu'e des sujets qu'elle fut, dès le principe, appelée à traiter. Née au milieu des cérémonies de la religion, faisant pour ainsi dire partie du culte public, elle dut se consacrer d'abord à exposer aux regards les aventures des dieux. Bientôt les hommes, qui, selon les traditions mythologiques, s'étaient trouvés, aux premiers jours du monde, dans un commerce fréquent et familier avec les habitants du ciel, s'introduisirent à leur tour sur la scène. Ils ne tardèrent pas à en devenir, par suite de ce vif intérêt qui nous attache à la peinture de nos semblables, les principaux personnages. Cependant les dieux ne disparurent pas entièrement de Cfis drames qu'ils avaient autrefois remplis seuls; et quand ils cessèrent, ou à peu près, de
s'y montrer, leur volonté toute-puissante y joua longtemps le principal rôle, et y resta le plus puissant mobile, le ressort le plus actif de l'action : elle s'expliquait par des pressentiments sinistres, des songes effrayants, des présages, des oracles; et la grande image de la fatalité, toujours rappelée à l'esprit des spectateurs, toujours présente, toujours visible, semblait former le fond de ce tableau lugubre sur le devant duquel paraissaient les passions humaines, libres et esclaves tout ensemble, marchant vers le but que leur avait marqué d'avance l'im-
miiable destinée, mais y marchant d'elles-mêmes, et conservant, lors môme qu'elles pliaient sous la main de la
1. Voyez sur les heureux effets, l'importance et même la nécessité du cbœur dans le système de la tragédie grecque, de judicieuses réflexions de M. E. Fgger, Histoire de la critique chea les Grecs, ch. m, § vu.
HISTOIRE GENERALE
DE LA TRAGÉDIE GRECQUE
nécessilé, cette volonté indépeEdante, le plus noble attribut de notre nature*.
L*idée de la lutte que Thomme soutient contre le sort, sans cesse expriracc dans le drame, ramenait à l'unité la variété des silualions, et imprimait à l'ensemble une sorte do grandeur trisie et imposante. Quoi de plus propre à
toucher et à élever les âmes que ce sublime et pathétique
contra^e de l'inévitable destinée et de la liberté morale, de notre faiblesse et de notre force? Quelles graves leçons devaient sortir de ces spectacles qui réveillaient dans les âmes le sentiment confus d'une puissance supérieure à
l'homme, souvent ennemie, et quelquefois prolectrice; qui
les fortifiaieLt contre les grands accidents de rhumanité; qui les portaient à la pitié et au respect pour le malheur !
La tragédie se montrait digne de cette origine qui
avait placé son berceau au milieu des pratiques religieuse du culte des dieux, qui Tavait marquée dès sa naissance d*un caractère sacré; elle méritait de rester associée à ces fêtes qui rassemblaient autour des autels la nation tout entière; elle-même était une fête donnée
aux citoyens par leurs magisirais dans des jours solennels', fcte insliluce par la religion et adoptée par la po-
1. Le concours des deux ressorts qui faisaient mouvoir ensemble l'action tragique des Grecs se trouve heureusement expiiraé dans ce
vers où l'auteur inconnu du Ciris, peut-être à rimilalion de la inigédie grecque, et, conirae on l'a cru (voy. Hartiing, Ei<r/p. reA•/^/H^, t. II, p. 215) , d'une |iièce d'Euripide, a peint Scylla entroîuce au crime et par sa passion et par une influence fatale :
Quo vocal ire dolor, subigunt quo tendere fata, Fertur.
{Ciris, 183.)
2. La représenta* 'on des ouvrages dramatiques, née du culle même
de Bacchus, y resta toujours et exclusivement affectée. Car il ne paraît pas, comuje on l'a conclu à lott de passages de Di- gène Laërce , III,
56, et de Suidas, v. Tzxçcù/jYit., qu'il faille joindre les l analhénées
aux div^'rses fêles où se donnaient des tragédies et des comédies. Ces fêtes étaient au nombre de quatre : les grandes Dionysiaques, les Léncennes, les Antliestéries, eufin les petites Dionysiaques, appelées encore Dionysiaques rurales, parce qu'on les célébrait hors de la ville, ou Dionysiaques du PiréOj de Brauron, etc., du lieu particulier où
litique des législateurs, qui firent de ces représentations
une sorte d'instrument moral de gouvernement. Ce peuple léger qu'abattait l'iuforlune, qu'enivrait la prospérité, venait prendre au théâtre, en contemplant les calamités des rois et des empires, et le tibleau touchant et terrible des g-ands revers, des leçons de constance et d'humanité : de telles leçons convenaient dans un siècle aussi plein de révolutions et de catastrophes, que celui des guerres médiques et de la guerre du PélopoDèse; et il était digne de les entendre, le peuple qui, seul chez les Grecs, avait élevé un autel à la Pitié*. En même temps l'amour du pays, le sentiment de l'orgueil national, rattachement aux lois et à la cité, s'exaltaient dans les âmes, quand on entendait rappeler ces noms aniiques et vénérables qui réveillaient les plus chcrs souvenirs de la patrie.
Des représentations dont roLjet était tout ensemble politique, moral, religieux; où Ton évoquait, pour ainsi dire, au milieu des cérémonies du culle et à la vue du peuple entier, les images des héros et des dieux, et avec elles les émotions les plus vives, les plus graves enseignements, de telles représentations appelaient nécessairement toute la pompe, toute la magnificence du spectacle; elles devaient séduire les sens en même temps qu'elles ébranlaient l'imagination, qu'elles touchaient et élevaient l'âme. A la puissance de la poésie vint s'unir
celle de tous les autres arts : rarchitecture construisit
elles étaient célébrées ; elles étaient au nombre de trois seulement selon ceux qui ne distinguent point les Lénéennes des Anlhestéries. Voyez sur ce sujet obscur, et toutes les questions particulières, non moins difficiles, qui s'y rattachent, Barihélemy, 3Iém. de VAcad. des Bellesicitres, t. XXXIX, p. 172 ; Boeckh, Grœc. trag. princip., Hci Jelberg, 1808, c. XVI, p. 204; Mém. de VAcad. de Berlin. 1816-1817;^ Corpus
inscript, grœc, t. 1«', p. 351 ; Ch. Magnin, Origines du théâtre moderne, 1838, t. I, p. 106; Fr. Creuzer et J. D. Guigniaut, Religions de
l'antiquité, t. III, 1839, p. 222 ; Bode, Geschichte, etc., Histoire de la p ésie grecque^ tragédie, Leipzig, 1839, t. 111, p. 123 sqq., etc.
1. Pousan., AU., xvi. L'institution de cet autel, souvent rappelée
dans l'antiquité, a fourni à Stace le sujet d'un des plus beaux passages de sa Thébaide, xn, 481 sqq,; elle a aussi heureusement inspiré Claudien^ De heUg Gildonico^ 405.
DE LA TRAGEDIE GRECQUE
ces immenses édifices où se pressait une innombrable multitude; la statuaire et la peinture décorèrent la scène tragique; la musique régla les mouvements cadencés, les
évolutions régulières du chœur, et prêta son liarmouie à la
mélodie des vers; tout conspira pour produire le plaisir
dramatique, qui pénétra jusqu'au cœur par tous les sens à
la fois.
La nécessité de s'adresser, en même temps, dans de si
grands théâtres à de si nombreux spectateurs, amena l'emploi de divers moyens matériels qui permettaient de reconnaître et d'entendre facilement des acteurs placés
à une si grande distance des yeux et des oreilles. De là tous ceî; mB,^i8 si étrangers à lart moderne et qu'il
faut se garder de condamner légèrement; ces masques
qui reproduisaient les traits généralemeiit attribués aux
personnages mythologiques, et qui les annonçaient avant
qu'on les eût nommés; ces procédés ingénieux qui avaient pour but de grossir la voix de l'acteur et de la
porter au loin; ces cothurnes, css amples vêtements, ces robes longues et flottantes qui lui donnaient les proportions riclamées par le besoin do la perspective thëâirale, par le grandiose de la composition poétique, et sous lesquelles rimagination se figurait les héros qu il représentait*. On peut croire que chez un peuple si amoureux du
beau, qui l'exprimait avec tant de génie et de goût dans
tous les arts à la fois, jamais ces moyens d'imitation ne
furent portés, dans la tragédie du moins, jusqu'à cette exagération monstrueuse et grotesque dont quelques
modernes, après certains anc'ens, il est vrai, après Lu-
1. Il n'y avait pas bien longtemps que s'étaient retrouvés à Tégce les os d'Oreste, longs, disait-on, de sept coudées! Voyez Hérodote, I, 68; Pausan., Lacon., m, 3. Cf. .Elian. II, 5; A. GeU., III, 10. enxri
[izya.'kov ffwtAaTo;, dit Plutarque. Vit. Thés., xxxvi, en parlant du cercueil de Thésée retrouvé dans Ule de Scyros et rapporté à Athènes par Cimon. C'était l'année même où, comme nous le rappellerons plus loin, au jugement de Cimon et des généraux ses coUègues Chargés par l'archonte de prononcer entre le vieil Ksciiyle et le jeune Sophocle, qui paraissait pour la première fois dans ces luttes, celui-ci lempoita. Voyez encore Plutarque, Vit. Cim,^ vni.
cien, qui s'égaye souvent à ce sujet*, après Philostrate *, se sont plu à tracer des tableaux de fantaisie. Sans doute
ces personnages héroïques qui se montraient sur la