scène n'offraient point un contraste trop choquant avec
les belles représentations de la nature que produisait
dans le même temps le cisaau des artistes grecs : tout
porte à penser, au contraire, qu'ils les rappelaient par la grâce et la noblesse de leurs attitudes, de leurs mouvement?, et même par ces traits empruntés que leur prêtait la Statuaire, et qui, grâce à réloignement, semblaient perdre quelque chose de leur immobilité. Si on lit avec
altenti(.n les ouvrages des tragiques grecs, on ne pourra manqu.r de s'apercevoir que tout y était calculé pour le
plaisir des yeux : chaque scène était un groupe, un tableau, qui, en attachant les regards, s'expliquait presque
de lui-même à l'esprit, sans le secours des paroles. Les
poètes, par mille ressources habiles, rendaient plus pronapte et plus facile à des spectateurs nombreux, éloignés, souvent distraits, l'intelligence de le irs compositions, dont le sujet, en partie par le même motif, continua d'être choisi dans les traditions fabuleuses, familières à la foule, et qu'une exposition simple et claire, une intrigue
peu compliquée, faisait suivre d'ailleurs sans fatigue et
sans travail.
Il y a quelque intérêt à voir ainsi se former, comme de
lui-même, le système si uni, si complet de la tragédie des
Grecs. Ces divers éléments de leur art tragique, produit nécessaire des circonstances toutes fortuites, toutes. locales, au milieu desquelles il naît et se développe, sont rassemblés par riîidustrie des poètes; ils se rapprochent, ils se confondent dans des compositions qui durent sans
1. AVflfnn.jii; deSaltat., xxvii; Ji/pif. trajœd., xu; Anach.,xxui, etc.
2. Vit. ApoUon.,\y 3. Philosirate y raconte qu'à une représentation
dramatique donnée par un tragédien du temps de Néron, dans une vilit de Béliqup, Ispula, où ce genre de spectacle était encore inconnu, le public, d'abord fort effrayé par la démarche, la stature, I3 masque de l'acteur, se mit à fuir de toutes parts quand il l'entendit déclamer, le prenant pour quelque démon.
DE LA TRAGEDIE GRECQUE
doute offrir d'abord uq mélange bien incohérent, un caractère bien indécis, mais qui ne tardèrent pas à s'ordonner, et d*où sortit enfin un ensemble régulier et harmonieux. Quand tout fut prêt pour le génie, quand au
chœur primitif on eut ajouté les personnages, quand aux
chanls de l'ode se furent unis les récits de l'épopée, quand Taction avec son double ressort divin et humain avec ses effets dramatiques et moraux, ave;: la simplicité et l'unité de son mouvement, se fat emparée de la scène, et que, marchant à sa suite, le dialogue eut commencé à feOTéîndre et à resserrer la parlie épique et lyrique de Touvrage, quand la représentation théâtrale se fut entourée par degrés de toutes ses séduclions et de tons ses
prestiges, alors un homme vint, qui, s'emparant de tous ces matériaux que des mains laborieuses avaient rassemblés et dégrossis, éleva seul le monument et mérita d'être appelé le créateur, le père de l'art dramatique*. Cet homme, ce fut Eschyle^, qui, la deuxième année de la lxx" olympiade, en 499', âgé d'environ vingt-cinq ans, commença au théâtre son illustre carrière. ~
Le nom d'Eichyle est le premier que nous écrivions dans cette histoire abstraiie des progrès de la tragédie naissante. C'est le premier, en effet, qui éveille en nous quelque idée nelte et distincte; ceux qui l'ont précédé
ne sont que des mots auxquels nous ne pouvons rien rattacher. Eschyle a effacé d'abord de son éclat tout ce qui avait brillé avant lui ; ses devanciers ont disparu au mi-
ïïeu de sa gloire, comme disparaîtront un jour, pour une postérité plus recalée, les devanciers du grand Corneille. A la distance où nous sommes aujourd'hui de eus premiers jours du théâtre antique, il nous semble que la tragédie est sortie tout armée du g^'nie d'Eschyle. Il n'en est rien pour:ant; ces statues immortelles qu'il nous a laissées n'ont pas été fondues d'un seul jet, par un pre-
1. Philostrat., Vit. Apollon.,yi, ir. Cf. Val. Mat., IX, 12. — 2. Aristot., Poet.., iv; Horat., adPison.j 278, etc. - 3. Suid., vv. Mn-rJU;, Upauva;. Cf. Clinton, Fasl. hellenic, éd.Kiûger, Leip/.ig, 18U0, p. 23.
inier et heureux effort de l'art; ce que nous appelons son œuvre, est l'œuvre du temps, d'une longue et patiente recherche, d'essais successifs et multipliés : mais ces essais
ont péri, il en reste à peine le souvenir ; nous savons seuleiûent qu'il y eut autrefois un Thespis, un Chérilus, un
Pratinas, un Phrynichus, qui travaillèrent tour à tour à former le grsnd Eschyle.
Une curiosité bien naturelle s'est attachée à rechercher quelle a été la part de ces anciens poètes dans la^ création de la tragédie; on u'a là-dessus que bien peu d'indices, et des indices bien obscurs. On ne sait même pas très-bien en quoi consistait la découverte qui rendit
le nom de Thespis fameux dans toute l'antiquité, dont
tant d'auteurs ont fait mention , par laquelle les Grecs ont marqué une des dates de leurs anrales, qu'à défaut
des marbres de Paros, où celte date est effacée et ne peut être rétablie que par conjecture, on rappoite avec bui-
das* à la lxi« olympiade, environ 536 ou 535* ans avant
notre ère. Thespis a-t-il mérité tant de gloire, uniquement pour avoir composé à loisir ces récits, primitivement
improvisés', dont on entremêlait les chants du chœur; pour avoir remplacé leur narrateur fortuit par une sorte
d'acteur préparé à son rôle; ou bien encore, pour avoir
dégagé de l'alliage étranger qui s*y mêlait, dans des représentations où figuraient des satyres avec des dieux et des
héros, où se confondaient le bouffon et le sérieux, l'élément pur de la future tragédie? Ces explications*, je l'avoue, ne
ne rendent pas suffisamment compte de ce grand nom d'inventeur, décerné par l'antiquité à Thespis. Voici ce que dit à ce sujet Plutarque; je me sers pour le citer de la naïve traduction d'Amyot :
l Fuid., V. OiTTrt;. —2. Clinton , Fast. hèîlenic.^ p. 11. Cf. Fr. G. Wagner, Poet. trag. grœc. fragm., 1846, éd. Firmin Didot, p. 4. —