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JUGEMENTS DES CRITIQUES
tion seule intéresse et qu'on doit abandonner aussitôt qu'il est résolu, et que l'inconnue est dégagée ? Il me resterait à montrer que, dans son examen du tliéâ-
tre grec, il ne s'est pas moins souvent trompé sur ce qui
concerne les mœurs que sur ce qui regarde l'action. J'ai eu bien des occasions de le faire dans le cours de cet ouvrage ; je me borne à dire ici qu'après avoir loué en général la simplicité, la naïveté, et même la familiarité de pinceau,
qui se fait apercevoir dans les tableaux tracés par les tragiques anciens, il leur retire en détail l'éloge qu'il leur a donné, et qu'en plus d'une occasion il ne craint pas de les blâmer au nom de cette politesse et de cette dignité que notre civilisation moderne a introduites dans la tragédie,
et qu'on ne peut, sans une singulière injustice, leur reprocher de n'avoir point connues. Peut-être même ne faudraitil pas les en plaindre, puisque l'exquise vérité qui fait le charme éternel de leurs ouvrages, ils la doivent surtout à cette liberté d'expression que ne contraignent jamais
les lois do notre étiquette, et qui leur permet de rendre
sans vain déguisement, tous les mouvements de la nature
humaine.
Dans un des morceaux les plus piquants, mais les plus frivoles, de son Cours de littérature, La Harpe met en scène
un étranger, assis au théâtre d'Athènes, auprès d'un Athénien fort complaisant, qui lui en explique les usages, et qui reçoit, en échange de sa politesse, des critiques vives et spirituelles, mais bien peu justes, bien peu raisonnables, sur le caractère singulier de l'ancienne comédie. Cet
étranger témoigne en même temps une grande admiration pour les tragédies grecques ; mais il est probable que si l'auteur lui faisait suivre la représentation de quelqu'une d'elles, il en parlerait tout aussi dédaigneusement que des Chevaliers d'Aristophane dont il ne peut comprendre ni le
mérite ni le succès. Car cet étranger n'est pas un contemporain dePériclès, un habitant de l'Asie Mineure, comme nous l'assure LaHarpe; c'est un critique du dix-huitième siècle, un habitué du Théâtre -Français, un professeur du Lycée; en un mot, c'est La Harpe lui-même qui croit pou-
SUR LA TRAGEDIE GRECQUE
voir juger sur des traductions infidèles, quelquefois sur de
simples arguments et d'après les principes de la poétique moderne, les œuvres de l'antiquité. L'Athénien, qui lui
sert de truchement ou de compère, ne pourrait-il pas lui
répondre : «Je ne me rends point à vos raisons, toutes spécieuses qu'elles sont. Vous paraissez avoir une intelligence
parfaite de votre théâtre national; mais, soutTrez que je le
dise, vous comprenez bien moins le nôtre. De grâce, avant
de nous juger, oubliez dos systèmes et des théories dont nous ne reconnaissons pas comme vous l'autorité ; rendezvous plus familier avec notre langue et notre poésie ; faites-vous à nos mœurs, à nos lois, à notre religion; prenez un peu de notre goût, et alors vous vous abandonnerez,
sans souvenir importun, sans prévention fâcheuse, au
charme de ces compositions, que nous ne pouvons critiquer, parce qu'elles nous enchantent et nous ravissent.
Vous estimerez davantage cet antique Eschyle, que n'ont
point effacé de notre mémoire ses modernes rivaux, et
tlont nous faisons encore représenter à grands frais les ouvrages, un peu vieillis, mais toujours sublimes. Vous rendrez plus de justice à cet Euripide, dont les vers ont sauvé
de Tesclavage et de la mort nos compatriotes prisonniers
sur la terre étrangère, et qui, par l'ascendant de sa gloire^
populaire dans toute la Grèce, fléchira peut-être un jour,
en faveur d'Athènes elle-même, conquise et opprimée, le ressentiment^de farouches vainqueurs*. Alors vous comprendrez comme nous que, sous cette apparente simplicité qui vous paraît de l'ignorance et de la barbarie, se trouve,
en effet, un art profond et caché ; alors vous ne resterez point insensible à cette vérité que nos poètes ont exprimée de la nature elle-même, et qui doit vous toucher comme homme, si elle ne vous touche pas comme Athénien. 3>
Tandis que La Harpe, poussé d'un zèle bien aveugle et
bien malheureux, s'appliquait à rabaisser l'antiquité, un
autre écrivain français réparait envers elle les torts d'une criti(pie téméraire, et élevait à son g-hiie méconnu un mo-