Lycée. — 2. W. Sclilegel
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362 JUGEMENTS DES CRITIQUES
philosophie des arts, dont elle reçoit cependant ses règles
et ses modèles. 11 ne pénètre point dans son essence il
ne l'embrasse point dans sa variété; « il manque tout ensemble, a dit un écrivain^ de grande autorité quej'aidéjà
cité, et dont je ne fais ici que développer l'opinion, de profondeur et d'étendue. »
Si j'applique les observations qui viennent d'être faites sur l'esprit général de la critique de La Harpe, à la partie
de son Cours qui doit plus spécialement attirer mon attention, à celle où il s'occupe de la poésie dramatique, je ne manquerai point d'exemples qui les confirment. Cette vue perçante et sûre qu'il porte sur les productions de l'esprit, et qui lui en révèle à l'instant les vices secrets, on ne peut se détendre de l'admirer, lorsqu'il examine les compositions
de nos tragiques du second ordre, ou même celles de Grétillon et de Corneille. Mais il n'est personne qui ne démêle en même temps dans ses analyses cette continuelle préoccupation des défauts, où le retiennent de concert et la nature de son esprit, et certaines préventions personnelles,
^et qui le rend bien souvent insensible aux beautés. Tandis qu'il s'occupe de compter, avec un soin curieux, les fautes de l'auteur de Rhadamiste et de l'auteur de Ginna il lui arrive d'oublier ce qui les efface toutes, ces traits d'un éclat immortel qui fixent seuls les regards de la postérité, et qui assurent aux œuvres presque toujours imparfaites du génie une durée que n'auront point les œuvres
froidement irréprochables de la médiocrité.
Ce n'est point pour avoir moins failli que d'autres, que vivent les grands écrivains. Ce n'est là, pour ainsi dire,
qu'un mérite négatif, dont nous jouissons à notre insu et
avec ingratitude. Nous leur tenons moins compte de tout
ce qu'ils épargnent, par un travail patient, à la délicatesse
de notre goût, que des plaisirs plus réels offerts à notre sensibilité et à notre intelligence par ces beautés qui font
leyéritable prix de leurs productions.
Çhx reste, je l'ai déjà dit, et c'est ici l'occasion de rappeler 1. M. Villemain, tttd.
SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE. 363
cette remarque, il serait injuste de prétendre que La Harpe
n'ait pas montré quelquefois un sentiment pur et élevé du
beau. Quand avec les conceptions qui excitent en nous ce sentiment s'est rencontrée l'exécution parfaite, qui permet de s'y abandonner sans trouble, LaHarpe l'a ressenti vivement, et il a mis, dans l'expression de son enthousiasme, cette chaleur communicative que donne la conviction. Telle est l'éloquence qui anime ses belles analyses des tragédies
de Racine et de Voltaire. Elles forment une des parties les
plus considérables et certainement les plus dignes d'estime
le son Cours de littérature ; c'est là qu'il a vraiment accompli la haute mission du critique, qui doit s'élever par la contemplation des œuvres du génie jusqu'à l'intelligence de ses secrets, et les arracher, pour ainsi dire, à ce sanctuaire où ne peuvent pénétrer les regards de la foule
En rendant à La Harpe ce témoignage qui lui est dû, j'y mettrai toutefois quelques restrictions. Je ne lui reprocherai pas, avec une sévérité outrée, d'avoir montré pour Yaltaire une partialité excusable dans un contemporain ;
je rechercherai si ses jugements sur ce grand poëte et sur
celui qu'on ne regarde plus aujourd'hui comme son rival,
mais comme son maître, ne sont pas circonscrits dans une
sphère trop étroite. On ne saurait se le dissimuler, en effet-La Harpe se borne, dans des commentaires pleins d'une sagacité et d'une justesse qu'on ne peut assez louer, à développer les procédés habiles de leur composition et l'art merveilleux de leur style; maisU néglige trop souvent d'indiquer le rapport de leurs ouvrages avec l'esprit des modèles anciens et modernes ([ui les ont inspirés, et
avec le goût des spectateurs pour lesquels ils étaient faits;
avec les mœurs des époques et des sociétés dont ils devaient présenter l'image , et avec la nature humaine, ce
type éternel proposé à l'émulation de l'art, et dans la reproduction duquel se rencontrent les littératures en apparence les plus diverses. Voilà ce qu'on regrette de ne pas voir dans son livre, si riche en observations de détail et cependant si incomplet dans ses doctrines générales.'Les mots de principes et de théories, y sont à chaque
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JUGEMENTS DES CRITIQUES
instant prononces; mais il ne s'y trouve en eflct ni théorie ni principes On y chercherait vainement les véritables lois de l'art, je veux dire celles qui dérivent de son essence et auxquelles leur origine communique un caractère d'universalité qui lesrend obligatoires dans tous les temps et dans tous les lieux. Ce qu'on peut en extraire, ce sont certaines règles empruntés à la pratique ordinaire de nos grands maîtres, aux usages de notre scène, aux habitudes
de notre goût : règles qui n'ont pour elles que notre tradition et, pour ainsi dire, notre jurisprudence dramatiques
auxquelles la prudence conseille de se soumettre, mais que le talent enfreint quelquefois avec bonheur, et qu'on ne peut, après tout, imposer despoti(fuement à des littératures dont elles contrarient le génie et sur lesquelles elles n'ont point d'autorité légitime. La Harpe a bien pu les appliquer avec succès aux ouvrages dont il les avait tirées, mais il n'en a point été de même quand il les a essayées
sur la tragédie des Grecs, qui, pour nous avoir servi de
premier modèle, n'en est pas moins fort différente de notre
tragédie, dans son esprit et dans ses formes, et qu'on ne peut, sans une sorte de violence, vouloir plier à un système qui lui est étranger.
Avons-nous raison contre les Grrecs, ou bien les Grecs auraient-ils raison contre nous ? Ce sont là des opinions bien absolues, bien exclusives, entre lesquelles heureusement on n'est point forcé de choisir. On ne pourrait le faire sans prétendre, contre l'expérience, que tous les . peuples apportent au théâtre les mêmes dispositions, et
qu'il y a pour chaque genre de composition dramatique un type arrêté, invariable, dont il n'est jamais permis de s'écarter. Tel est cependant le principe sur lequel se fondent la plupart des critiques que La Harpe oppose à la tragédie grecque : principe évidemment faux, qu'on réfute assez en l'énonçant, et qui doit nécessairement entraîner dans sa ruine toutes les conséquences qu'on a prétendu appuyer sur un fondement si peu solide.
Je ne me bornerai pas toutefois à une réponse si gcné-
SUU LA TRAGKDIE GRLCQUE.
raie ; et entrant dans quelques détails, qui sont de mon
sujet, j'indiquerai rapidement plusieurs de ces différences qui séparent, selon moi, notre poésie dramatique
de celle des Grecs, et ne permettaient point à La Harpo,
à la sagacité de qui elles n'ont point entièrement échappé, de soumettre aux règles d'une même poésie deux
théâtres que le goût divers des spectateurs et la pratique variée des poètes ont marqués de caractères si distincts.
Je l'ai déjà dit*, en appliquant à la tragédie grecque la
théorie d'Aristotc , on me permettra d'y revenir et d'y insister: cet int/rêt de curiosité, qui nous fait suivre, avec toutes les émotions de la crainte et de l'espérance, de l'attente et de la surprise, le développement de la fable dans les chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine; cet intérêt ([ue Voltaire a porté au plus haut degré en serrant plus fortement encore le nœud de l'intrigue, et en imprimant à
l'action une marche plus vive, plus rapide, plus entraînante; c et intérêt que La Harpe, qui a rédigé en préceptes
les procédés du génie de ce grand poète, place au premier
rang parmi les conditions de l'art, dont il comprend, dont
il explique si bien la nature, lorsqu'il commente les productions de notre scène, et qu'il regrette sans cesse de ne
pas retrouver dans les productions de la scèneantique, n'était pas pour les Grecs, comme pour nous, le premier intérêt du spectacle tragique. Jamais, chez eux, le dénoûment n'était incertain; on ne l'attendait jamais avec cette inquiétude, cette impatience douloureuse, dans lesquelles
nous trouvons tant de charme. La raison en est simple et
tout le monde la devine. Les événements que retraçaient
leurs tragédies étaient connus de chaque spectateur, et présentés d'ailleurs, d'après l'esprit de leur religion, comme l'effet d'une destinée irrévocable. Il n'y avait personne qui,
dès l'exposition de la pièce, n'en vît clairement la fin, et si Von était ému, ce n'était certainement pas par le sentiment de la curiosité, par celle du moins dont nous enten-
l Voyez, plus haut, p. 326 sqq.
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JUGEMENTS DES CRITIQUES
dons parler. C'est ce que remarquait malicieusement le poëte comique Antiphane, dans des vers* où il semble avoir voulu, ce qui appartient à tous les temps, rabaisser
un art qui lui était étranger, dans l'intérêt de celui qu'il
exerçait. Ces vers sont précieux pour nous. Ils établissent
que les Grecs eux-mêmes avaient remarqué le caractère
que nous attribuons en ce moment à leur tragédie. Voici
donc ce que disait Antiphane :
c . . . . La tragédie est vraiment bien favorisée. Avant que
racteur ait dit un mot, le sujet est déjà connu. S'adresser à la
mémoire des spectateurs, voilà Tunique affaire du poëte. Je n'ai qu'à nommer OEclipe, et l'on sait déjà tout le reste. Laïus son père, Jocaste^a mère, ses fils, ses filles, tout est présent. On voit tout ce qu'il a fait, toutce qui lui doit arriver. Au nom
seul d'Alcméon, on entendra les enfants eux-mêmes s'écrier : Il a tué sa mère. »
Les poètes tragiques s'embarrassaient fort peu d'être
ainsi prévenus par les souvenirs de leur auditoire. Euxmêmes s'empressaient quelquefois, en développant d'avance
toute la suite de leur drame, de désintéresser, pour ainsi
dire, la curiosité. Telle était, sinon l'intention, du moins
la conséquence naturelle de ces prologues, tant reprochés
à Euripide, et qui, destinés probablement à aider l'intelligence de spectateurs fort nombreux et par cela même facilement distraits, à leur expliquer les changements que le besoin de renouveler des sujets épuisés forçait de faire aux traditions reçues de la mythologie ; qui, placés à peu près hors de l'ouvrage, comme une sorte de préface, d 'annonce, d'affiche poétique, ne méritaient peut-être pas
d'être blâmés aussi sévèrement, et surtout aussi sérieusement qu'on Fa fait.
Quoi qu'il en soit de cette question incidente, il mepa-
/raît hors de doute que l'intérêt de curiosité, qui est deve- / nu par degrés robjet principal de notre tragédie, n'était
I pour les poètes tragiques de la Grèce qu'un objet secon-
ydaire. Ils mettaient toute leur attention, ils employaient
tous leurs efforts à produire cet autre intérêt, qui ne nous I. Alhen., Deipn,, VI. Voyez plus haut, p. 331.
SUR LA TRAGEDIE GRECQUE
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est pas étranger sans doute, mais que nous ne plaçons
qu'au second rang^ cet intérêt que fait naître le développement de chaque situation, ou en d'autres termes la peinture variée des mœurs, des passions, des caractères. Je sais bien que dans toute tragédie doivent se rencontrer, et l'intérêt de curiosité et l'intérêt de situation, qui n'est, après tout, qu'une curiosité d'une autre nature ; je sais bien que l'un et l'autre se trouvent et dans la tragédie
française et dans la tragédie grecque ; mais ils y sont différemment répartis : l'un domine sur la scène antique,
l'autre règne sur notre scène; et de cette inégale proportion résultent leurs principales difl'érences dont La Harpe n'a jamais manqué de faire, contre la justice et la vérité, un sujet d'éloge pour nous, un sujet de blâme pour les GrecsuJ
Les deux tragédies se ressemblent par l'unité du dessin, la régularité du plan, la proportion des parties, l'observation exacte des vraisemblances; en tout cela et en d'autres choses encore, nous sommes les disciples fidèles de ces
Grecs dont les exemples ont retiré notre théâtre do la barbarie, que nous devons appeler nos maîtres, et qu'il était sans doute peu reconnaissant et peu respectueux de renvoyer à notre école. Pour tout le reste, nous différons; c'est tout ce que la raison permet de dire. Si nous pouvons nous glorifier d'avoir su rester originaux en imitant les anciens, serait-il juste de reprocher à ceux-ci le caractère particulier qui appartient à leurs productions? Ils s'occupent davantage de la peinture des mœurs, et nous du développement de l'action; ils ont plus de vérité, et nous plus
d'effet théâtral ; leur marche est calme et un peu lente, la
nôtre est vive, rapide, mais peut-être trop précipitée;
nous attendons avec impatience le dénoûmcnt, ou plutôt
nous y courons, nous y volons, franchissant hardiment l'intervalle qui nous en sépare, et supprimant, pour arriver plus tôt, les développements et les détails ; les Grecs, qui sont moins pressés d'arriver, restent plus longtemps en chemin, et même il leur arrive quelquefois de prendre le plus long ; tranquilles sur l'événement, toujours inévitable et toujours prévu, ils mettent quelque compiaisanceà
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JUGEMENTS DES CRITIQUES
en expliquer les causes, ils s'épanchent en toute liberté dans l'expression de la passion , dans la peinture des mœurs locales et des caractères individuels ; au lieu de hdter le mouvement de l'action, ils la retardent quelquefois, et s'arrêtent à la contem])ler; le dirai-je? ils aiment à causer, et dans ces
moments de repos où le drame semble sommeiller, ils ne craignent pas que la contagion gagne les spectateurs, et
que parmi ces juges qui siègent à l'amphithéâtre, il s'en
trouve qui s'impatientent et leur crient d'arriver au fait.
C'est que cette tragédie est conforme au génie de la nation pour qui elle est faite ; c'est que cette nation, amoureuse de la parole et toujours prête à l'écouter,
se plaît à ces dialogues prolongés, à ces discours qui se suivent et se répondent, à ces récits, à ces descriptions, à ces chœurs, à tous ces développements, qui nous sembleraient des longueurs, que La Harpe ne fait pas difficulté d'appeler ainsi, qu'il llétrit même du nom de fautes, mais qui n'étaient rien de tout cela pour les Grecs,
arbitres compétents de leurs plaisirs et auxquels on ne
peut refuser le droit de se divertir à leur manière. Que si
l'on me demande quelle espèce d intérêt on pouvait prendre à des drames composés dans cet esprit, je répondrai qu'on y éprouvait probablement une émotion ] eu différente de celle qui nous attache à la représentation des tragédies lyriques. Dans ce genre d'ouvrages, en effet, l'intrigue nous occupe peu ; nous ne lui demandons autre chose que d'être raisonnable et régulière; elle ne nous
semble pas le but de l'art, mais seulement son moyen.
Quelest donc le but? Le voici: c*est l'expression musicale
du sentiment et de la passion. Eh bien, lorsque les Grecs
construisaient une fable, qu'ils groupaient des situations, qu'ils assemblaient des scènes, ce qu'ils se proposaieQt avant tout et uniquement, c'était d'exprimer aussi dans une poésie, plus puissante encore que notre musique, l'image delà nature humaine. Afin de développer ses hautes et nobles facultés, ils l'appelaient à combattre, non paa pour la victoire, mais seulement pour l'honneurdu combat, l'invincible destinée. Ce n'était pas sur l'issue de la
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SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE
lutte qu'ils apjielaient l'attention, mais sur la lutte ellemême, où se trouvaient engagées toutes les puissances de
l'âme, et qui o lirait à la contemplation des spectateurs remplis de terreur et de pitié, et tout ensemble ravis d'admiration, le plus sublime tableau que l'art puisse présenter aux hommes, et que, dans son enthousiasme, un philosophe ancien ne jugeait pas indigne d'attirer les regards
do la Divinité*.
De telles œuvres méritaient sans doute qu'on en parlât autrement que n'a fait La Harpe, qui tantôt témoigne pour leurs auteurs un dédain, un mépris vraiment plaisants à force d'être sincères, tantôt les honore encore plus plaisamment de cette indulgente approbation que le mérite consommé accorde comme un encouragement à la faiblesse du talent qui commence et dont les débuts promettent. Est-ce les louer d'une manière digne d'elles que de prétendre, comme il l'a dit presque textuellement,'
que nous leur avons fait, en les imitant, beaucoup (Thonr.cur? C'est ce qu'on trouve dans ce parallèle, si plein de " l'injuste prévention que nous lui avons reprochée, où il ne craint pas d'élever au-dessus de ÏÉlcclre de Sophocle / rOrestc de Voltaire, tragédie beaucoup mieux intriguée, j'en conviens , et où se rencontrent quelques peintures dignes de leur auteur, mais qui est si loin de surpasser ou même d'égaler la pièce grecque, qu'elle n'a pu même prévaloir dans notre estime sur quelques traits admirables qui restent seuls aujourd'hui du froid et absurde roman imaginé par Grébillon. La Harpe a été plus loin encore en parlant d'Euripide. Il termine une critique passionnée et violente de son admirable Hippolyte par ces paroles vraiment remarquables : « .... Tel est cet ouvrage, qu'il faut pourtant bien pardonner à Euripide, puisque nous
1. « ....Non mirer, si quando impeturncapiunt diispoctandi ma'^nos viros colluctantes cum aliqua calamitate.... Kcce siiectaculum dignum ad quod respiciat intentus operi suo deus, ecce par deo di|.muni vir Inrtis cum mala fortuna composiUis ... /> (Senec. , De Prorid., ii )' Le philosophe .'ijouie : « uiiquc si et i)rovocavit, « ce qui ne s'applique
plus à la tragédie grecque, mais bien plutôt à cette autre que luimômc y subsiitua.
JUGEMENTS DES CRITIQUES
SUR LA TRAGEDIE GRECQUE
lui devons celui de Racine*. » Ainsi, ce qui est un honneur pour Sophocle, sert seulement d'excuse à Euripide. Est-ce là parler convenablement de ces grands poètes, auxquels leurs imitateurs, juges plus équitables parce qu'ils étaient plus éclairés, ont rendu de si éclatants
hommages? Racine, si passionné pour le génie de l'antiquité, qui le transportait si habilement dans ses ouvrages,
et l'expliquait à ses amis chargés de l'entendre avec une éloquence dont leurs lettres nous ont conservé le souvenir*, eût désavoué son indiscret panégyriste, et n'eût pas souffert qu'on lui dît qu'en s'aidant d'un chef-d'œuvre
pour nous donner un autre chef-d'œuvre, « il avait remplacé partout les plus grandes fautes par les plus grandes beautés. » Voltaire lui-même, si souvent injuste et ingrat envers les anciens, auxquels il devait plus d'une heureuse
inspiration, mais qui avait trop le sentiment du beau pour n'être pas quelquefois ramené, par un de ces retours qui lui étaient familiers en toute chose, à l'admiration naïve et sincère de leurs immortelles productions, Voltaire en pensait autrement que La Harpe, quand il appelait l'auteur de VÈlectre antique à la défense de son
Oreste menacé par les froideurs du parterre, et que, du
fond de sa loge , il criait aux spectateurs ébranlés et
indécis : « Applaudissez, Athéniens ! c'est du Sophocle. »
Un système de critique, rétréci et incomplet, a produit
toutes les erreurs de détail qu'on doit relever dans les jugements de La Harpe sur le théâtre grec, et que j'ai réfutées d'avance en attaquant le système lui-même. Ne considérant dans les œuvres des Grecs que la partie à la-quelle ils accordaient le moins d'attention, que ce qui était pour eux uniquement un moyen, et comme une occasion, un prétexte, que l'action en un mot, cette action
lui a paru si nulle dans Eschyle , si négligemment conduite dans Euripide, qu'il en est venu fort naturellement
1. Voyez, dans nos Études, t. III, p. 74 sqq., une réfutation de cette critique Je ne crois pas devoir renvoyer à d'autres réfutations moins
étendues, qui ont dû y trouver place en très-grand nombre.
2. Lettre de Valincour à d'Olivel. Voyez, plus haut, p. :i44, et t. I', p. 1&9.
à les mépriser, tandis que la marche moins uniforme et
plus régulière, mais bien calme et bien lente de Sophocle, n'a obtenu de lui qu'une assez froide estime. Quant à ces admirables développements qui remplissent leurs tragédies, et qui sont leur véritable objet, les rapportant
toujours, dans sa pensée, à ce modèle de la tragédie moderne qu'il ne pouvait oublier un seul moment, La
Harpe n'y a vu que de brillants accessoires, qui retardaient par leur longueur le mouvement de l'intrigue ; sans être désarmé par toutes les beautés qui y éclatent, il les a condamnés, par respect, disait-il, pour les principes de l'art, avec une rigueur inflexible, et s'il en eût été temps encore , il aurait volontiers voté leur suppression, comme on retranche d'un budget les dépenses inutiles. Je ne suppose rien; il faut le voir à l'œuvre, non plus
seulement critiquant une pièce grecque , mais s'occupant de l'adapter à nos habitudes dramatiques, entreprise assez
vaine pour le dire en passant. Racine et Voltaire composaient sur les sujets traités par les anciens des ouvrages originaux, tout pleins du souvenir de l'antiquité et en
même temps du génie moderne. Mais, en arrangeant pour notre scène le Philoclète de Sophocle, La Harpe
s'exposait à gâter une tragédie grecque, sans en faire une tragédie française. Dans ce vêtement, refait à notre taille, mais qui s'y ajuste mal, on aperçoit toujours la trace
mal déguisée de sa forme première. Je ne cherche pas si La Harpe a toujours compris le texte qu'il voulait interpréter; s'il n'en a pas altéré le caractère, en substituant presque constamment la pompe et la dignité de notre langue tragique à la naïveté grecque ; s'il s'est élevé toujours (il serait injuste de ne pas convenir qu'il a su y at teindre plus d'une lois) jusqu'à ce degré d'inspiration,
permis au talent qui imite ou qui traduit, et dont le quinzième livre du Télémaque, emprunté tout entier à Sophocle-, m'offre l'exemple le plus naturel que je puisse citer*. Je ne m'occupe que des changements principaux
l. Voyez dans notre t. II, pages 92 sqq.. 110 sq., 149.
JUGEMENTS DES CRITIQUES
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faits à réconomie de l'ouvrage : changements tout à fait conformes à ces principes auxquels La Harpe a cru pouvoir soumettre également nos compositions dramatiques et celles des Grecs, et qui nous montrent, pour ainsi
dire, sa critique en action.
Lia pièce de Sophocle, comme toutes les pièces grecques, est quelquefois interrompue dans sa marche par des chœurs d'une beauté ravissante, dans lesquels des soldats de Néoptolème, qui l'ont suivi à Lemnos, déplorent la misère de Philoctète, et la triste condition de l'humanité exposée sans défense aux covips de la fortune. Ces chœurs, qui renferment toute la morale de l'ouvrage et celle de la tragédie anti({ue, rappellent aux spectateurs que ce personnage souillant dont la scène leur étale les douleurs^ est
le représentant de notre destinée sur la terre, et que, pour supporter les grands accidents du sort, ils doivent
prendre exemple sur sa constance et sur son inflexible courage. La Harpe trouve fort beaux ces morceaux de poésie lyrique, « mais, dit-il, ils ne servaient de rien à
Faction, quelquefois même ils la gênaient; je les ai retranchés tous comme inutiles et déplacés dans une pièce Liaite pour être jouée sur la scène française. » L^n traducteur d'Esther et d'Athalie ne pourrait-il pas au même titre en retrancher ces admirables chœurs, qui sans doute ne
servent de rien à Inaction , mais que personne toutefois ne juge inutiles et déplacés? Passons à une autre suppression.
Il y a dans l'ouvrage grec une scène d*une naïveté charmante et qu'on re^Tette de ne pas retrouver dans l'imitation française. Pendant que Néoptolèrae est auprès de Philoctète, usant pour l'emmener à Troie des détours que lui a enseignés la politique astucieuse d Ulysse, ce dernier, dans la crainte que sa proie ne lui échappe, et pour prévenir les obstacles qui pourraient naître d'un
trop long retard, envoie vers les deux guerriers un soldat déguisé en marchand, qui doit hâter leur départ par de
fausses alarmes. Le prétendu marchand s'approche de î^éoptoième, et lui apprend que 1^« Grecs sont à sa pour-
SUR LA TRAGEDIE GRECQUE
suite; puis il lui confie, en grand secret, et avec d'apparentes précautions, destinées à prévenir les soupçons de Philoctète et eo même temps à exciter plus vivement son attention, qu'Ulysse et Diomède sont partis de leur côté
pour aller chercher à Lemnos le fils de Pœan, sans lequel ils ne peuvent prendre la ville de Troie. Philoctète,
comme Ulysse l'avait bien prévu , redouble d'instances
pour qu'on s'embarque aussitôt, tant il craint de tomber entre les mains de son ennemi mortel et des Atrides. a C'est là, dit La Harpe, un ressort superflu, puisque
philoctète n'a pas de désir plus ardent que de partir au
plus tôt. Cette scène, ajoute-t-il, en répétant son refrain ordinaire, allonge inutilement la marche de l'action, et
j'ai cru devoir la retrancher. » Sans doute elle n'est point indispensable; mais si l'on retranchait de !a plupart de
nos tragédies ce qui n'est pas absolument nécessaire à la
fable, ce qui pourrait en disparaître sans la détruire, on les réduirait de beaucoup, et elles perdraient, à coup sûr, en véritable intérêt ce qu'elles gagneraient en rapidité. Or la scène qui nous occupe ajoute-t-elle à l'agrément de
l'ouvrage? Je crois qu'on ne peut le nier; c'est un artifice
fort ingénieux pour rappeler aux spectateurs cet Ulysse que le poëte ne peut leur montrer, mais qu'il ne veut pas qu'on oublie, et qui, invisible et présent^ conduit toute l'intrigue.
La Harpe s'applaudit beaucoup d*avoir, par quelques
coupures, précipité le dénoiiraent, et fait paraître Hercule au moment même « où l'action est dans son point le plus
critique ; lorsque Philoctète n'a plus rien à entendre et qu'Ulysse n'a plus rien à dire* ; lorsque enfin, malgré les
efforts de Pyrrhus, la flèche fatale est prête à partir: c'est
alors, dit-il, que le tonnerre gronde, et que l'intervention nécessaire d'un dieu peut seule arrêter la vengeance et la main de Philoctète. C'est ainsi que ce dénoûment, qui
1. Cela même n'est point exact. Depuis longtemps, dans la pièce grecque, Ulysse no dit plus rien, et c'est Néoplolème qui tente les derniers efforts. La Harpe, avec une étourderie dont Voltaire lui avait donné l'exemple dans sa critique de l'Œdipe roi, prête au poëte grec ses propres inventions, et s'en fait une arme contre lui.
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Vil :
JUGEMENTS DES CRITIQUES
semblait hasardé sur notre scène, a paru former un spectacle frappant et un coup de théâtre d'un grand effet. » On ne peut se rendre plus franchement justice. Mais n'y a -t-il rien à reprendre dans ce perfectionnement de La
Harpe ? Ce coup de théâtre ne fait-il pas précisément ressortir le défaut assez justement reproché aux anciens, d'appeler une divinité à leur aide quand ils ne savent comment sortir d'intrigue , et de remuer alors une machine, à peu près comme on remue le doigt, dit cet Anti-
phane que j'ai déjà cité *. Dans Touvrage de Sophocle,
Hercule ne descend du ciel que pour vaincre l'obstination de Philoctète, qui a résisté à tout. Gela est naturel et, selon les idées religieuses de l'antiquité, cela est vraisemblable. Mais dans Touvrage de La Harpe, où Hercule
vient à point nommé sauver Ulysse de la fureur de Phi-
loctète, qu arriverait-il du premier si le dieu tardait en chemin, et ne voit-on pas que, s'il arrive si à propos, c'est que le poète a levé le doigt et lui a fait signe de paraître? En effet, il était grand temps.
Toujours poussé par cette manie d'abréger et, pour
ainsi dire, d'émonder Sophocle, La Harpe a porté cette serpe de critique, instrument de dommage, jusque sur les vers délicieux qui terminent la pièce grecque, et que Fénélon n'a point oubliés. Au moment de quitter la solitaire
LemnoSj Philoctète adresse un adieu mélancolique à ces compagnons muets de sa vie infortunée, à ces objets inanimés que le besoin invincible d' exhaler ses plaintes a rendus les confidents de sa douleur, et dont il ne peut s'arracher sans un sentiment de regret. H n'oublie ni la caverne hospitalière, ni la source vive, ni le rocher battu des vagues^ dont la cime dépouillée Va vu si souvent jeter en vain ses regards vers la mer. Telle est, dit le critique dont je viens d'emprunter les paroles, la pente naturelle de lame destinée à toujours aimer ^,
a Partons, s'écrie le héros, dans des vers qu'on ne pput traduire sans emprunter quelque chose à rimitation de Fénelon,
et même à la traduction de Rocht?tort ; partons, mcàs avant sa- 1. Voyez, plus haut, p. 331. 3GG. — 2. W. Schlegel.
SUR LA TRAGl^DIE GRKCOUE.
liions ces lieux. Adieu, rocher qui me servis de retraite; adieu, nymphes de ces prés humides; mer que j'entendais mugir, et dont la brume, chassée par les vents, pénétrait dans mon antre et humectait ma tète; écho de la montagne, qui tant de fois
répétas mes cris; douces fontaines, qui apaisiez ma soif, adieu,
adieu; je vous quitte pour un voyage qui était loin de ma pensée. Laisse-moi partir heureusement, ô terre de Lemnos, puisque je vais où m'appellent les décrets du destin et la volonté de mes amis, Tordre de ce dieu suprême, auquel rien ne résiste, et qui a conduit tous ces événements '. »
Quel charme attendrissant dans ces paroles, et en même
temps avec quel art le poète y résume tout son ouvrage,
nous rappelant les longues souffrances de son héros, et son invincible fermeté qui ne cède qu'à l'amitié et à la voix du ciel ! Voici par quoi La Harpe a cru devoir remplacer une telle conclusion :
Je me rends; c'en est fait. Sous ces heureux auspices, Partons, brave Pyrrhus, avec les vents propices. Remplissons le destin qui nous est confié.
Je sers, en vous suivant, les dieux et Tamitié*. La Harpe s'efforce en vain de nous persuader que cette
sécheresse est dans le génie de la tragédie. Qu'on me permette encore de le citer; car ce dernier passage met dans tout son jour le vice des principes étroits qu'il avait adoptés.
« Je regrette, dit-il, les adieux de Philoctète dans Sophocle, et si j'avais fait un poëme, je ne les aurais pas
retranchés. Mais quand le nœud principal est coupé,
quand le spectateur n'attend plus rien, des apostrophes
accumulées à la lumière, à la caverne, aux nymphes, aux fontaines, au rivage, peuvent fournir des vers harmonieux, et n'être pour nous qu'un lieu commun qui allonge inutilement la pièce. »
Est- il possible que l'esprit de système pervertisse à ce
point le jugement d'un homme si éclairé, qu'il ne voie dans l'admirable morceau qu'on a lu tout à l'heure, que
des apostrophes, des vers harmonieux, un lieu commun,
et qu'il assimile la tragédie à un problème, dont la solu-