‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 85 sur 893 · Agamemn.j · texte numérisé non relu

Agamemn.j

LES SUPPLIANTES

à Argos, annonce l'intention de porter remède, avec le

concours de son peuple, convoqué en assemblée générale, aux désordres ameués par sa longue absence. Etiripide a fait comme Eschyle, rassemblant, dans son Oreste^ , le peuple d'Argos, appelé à juger les meurtriers de Glytemnestre, sur la colline précisément oii Danaûs le convoqua autrefois pour décider entre lui et son frère Égyptus, et lui prêtant des formes do délibération tout à fait semblables à celles de la place publique d'Athènes. 11 a suivi davantage la tradition qui, selon Arislote , cité par

Plutarque^, faisait honneur à Thésée de l'établissement

du gouvernement populaire, quand, dans ses Sup-

pliantes^ il a supposé entre lui et le héraut thébain ce

dialogue :

LE HÉRAUT

OÙ est le roi de ce pays ? A qui dois-je porter les paroles de Gréon, qui commande à Thèbes ?

THÉSÉE

Tu t'abuses, étranger, dès tes premières paroles, en cherchant ICI un roi. Cet Etat n'obéit pointa un seul homme; il est libre ; le peuple y commande.

Il est vrai que, dans ce qui suit, et qui e?t peu conforme à la vraisemblance dramatique, dans une dispute, fort belle d'ailleurs, où les deux interlocuteurs débatent les avantages respectifs de la monarchie et de la démocratie, bien des détails, tournés à l'éloge ou à la satire de la constitution athénienne, paraissent tout à fait contemporains du poète. Ce sont là de ces anachronismes de mœurs qui ne manquent à aucune tragédie, pas plus à la tragédie anglaise ou allemande qu'à la nôtre, et qu'on

doit regarder comme à peu près inévitables, puisque les Grecs eux-mêmes, qui ne traitaient que des sujets nationaux, n'ont pu s'en préserver entièrement. La peinture d'Eschyle est ramenée, autant que possible, à la réalité, parrallusion méprisante aux arts de la civilisation égyp-

1. V. 859 sqq. — 2. VU. Thcs.,xxuu Cf. xxii. — 3. V. /|02 sqq.

ESCHYLE

LES SUPPLIANTES

tienne, qui se rencontre dans les dernières paroles du

roi des barbares mais libres Pélasges; plus encore par rinjure d'une grossièreté hardie *, qui termite avec un naturel exquis cette noble et éloquente scène, la première

que nous offre à rappeler l'histoire du théâtre antique, et, pour nous, comme le premier cri de la tragédie

grecque.

L'auteur d'une pareille scène en avait sans doute tiré de bien belles du tragique sujet offert à son génie dans la pièce par laquelle se terminait la trilogie. L'intérêt collectif, intérêt d'une nature assez froide, que produisent,

dans les Suppliantes, les sentiments et les actes toujours unanimes des cinquante filks de Danaûs, faisait-il place, dans les Danàîdes, où sans doute Hypermnestre, touchée de pillé et d*amour ^ pour Lyncée, se séparait noblement du crime de ses sœurs, à un intérêt plus individuel,

plus véritablement dramatique ? W. Schlegel le nie par des raisons spécieuses, auxquelles j'opposerai l'espèce d'arg;ument qu'Eschyle semble nous avoir donné lui-même des Égyptiens, des Suppliantes et des Danaides, dans la scène

du Promélhée, où le dieu prophète révèle à lo ses destinées et celles de ses descendants.

f De la race d'Épaphus, ce fils dont le toucher de Jupiter te

rendra mère, sortira, à la cinquième génération, tout un peuple

de femmes, cinquante sœurs, ramenées malgré elles vers Argos, leur antique berceau, pour y fuir l'hymen odieux des fils de leur oncle. Ceux-ci, emportés par la passion, comme des éper-

1. Hérodote (II, 77) parle de la boisson fermentée par laquelle Pélasgus reproche ici aux habitants de l'Egypte de remplacer le vin : bien d'autres auteurs aussi, dont on trouvera les passages curieusement recueillis par Butler dans une note qui devait véritablement être écrite en Angleterre.

2. Apollodore, Btblioth., II, i, dit qu'Hypermnestre épargna Lynece parce qu'il n'avait pas attenté à sa virginité. Le scoliasle d'Euripide,

Hec, 870, explique sa désobéissance aux ordres de son père d'une manière bien différente, et qui parait plus conforme, on le verra tout à

l'heure, à la fable du Lyncée de Théodecte, aux expressions d'Eschyle et à celles d'Horace. Chez Ovide, Iléroïd.y XIV, 123, 130, Hypermnestre appelle Lyncée simplement son frère, nom intermédiaire entre le nom plus froid qu'autorisait la parenté, et celui auquel elle a des droits qu'elle n'ose réclamer.

viers à la suite d'une troupe de colombes, viendront ravir une

Îjroie funeste aux ravisseurs.... La terre des Pélasges recevra ours corps tombés la nuit sous le couteau de femmes furieuses. Chaque épouse privera de la vie son époux, lui plongeant dans le sein un fer à double, tranchant. Qu'ainsi Vénus visite mes

ennemis ! Une seule ne tuera point le compagnon de sa couche; l'amour amollira son cœur, émoussera son courage; forcée de

choisir, elle aimera mieux être appelée iâche que sanguinaire '. »

N'entrevoit-on pas dans ce passage la situation qu'ont

développée depuis, peut-être d'après des souvenirs du

théâtre grec, deux poêles du siècle d'Auguste ^ ; les dramatiques hésitations de THyperinnestre d'Ovide, levant

sur Lyncée endormi une main tremblante, vainement

armée par son père, et qui se refuse au crime ' ; le touchant discours par lequel l'Hypermnestre d'Horace réveille son jeune époux et Texhorte à la fuite?

« Lève-toi..., lève-toi : des mains que tu crois amies rendraient ton sommeil éternel. Trompe la vengeance de ton beaupère, de mes criminelles sœurs. Ah dieux ! en ce moment, comme des lionnes tombant sur de jeunes taureaux, elles déchirent de leur^ mains leurs époux 1 Je suis moins cruelle, je ne te

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