Cr. Eumcnid., 657; Pin.l., Nem., I
LES SEPT CHEFS
ne pense pas que, pour t'aider à opprimer ta pa'rie elle réponde aujourd'hui à ton appel. Serait-elle encore justement nommée la Justice, si elle s'alliait à un mortel audacieux et
sans frem? Voila ce qui fait ma confiance : c'est moi qui te combattrai; oui, moi-même; et quel aulrs ? Roi contre roi frère contre frère, rival contre rival, je dois te combattre' Courez, apportez mon armure, ma lance, mon bouclier.
LE CHŒUR
p Cher prince! ô fils d'OEdipe! n'imitez pas dans sa rage
lui dont tout à 1 heure vous détestiez l'attentat. C'est assez
ue les enfants de Cadmus se mesurent avec les Ardens • le mg d'un ennemi peut s'expier; mais le sang de deux frères.
cel
sang
un double fratricide, quelle vieillesse' asTe? longue" pour en effacer la souillure? ° ^
ÉTÉOCLE
Quel que soit mon sort, je l'accepte, s'il est sans honte. Est-il
d autre bien après la mort ? Les lâches, quel renom laissent-ils?
LE CHŒUR
0 mon fils ! que veux-tu faire? ne te laisse pas emporter à ces mouvements d'indomptable courroux, de fureur belliqueuserejette, il en est temps encore, une criminelle envie. '
.Le ciel le veut et presse l'événement. Vogue donc, au vent de sa colère, sur les eaux du Gocyte, toute cette race détestée
dApollon, laracedeLaïas!
LE CHŒUR
C'est un farouche penchant qui te pousse à consommer un meurtre fécond en fruits amers, à verser un sang interdit à ton
epee»
ÉTÉOCLE
Non, c'est l'imprécation d'un père, cette furie vengeresse qui achevé son œuvre; elle est Ih, l'œil sec et sans larmes, qui me dit : La vengeance d'abord, et après, la mort.
LE CHŒUR
Garde-toi donc de l'animer encore. Seras-tu un lâche pour
vivre avec innocence? La noire Erinnys n'entre point chez celui dont les mams restent pures, dont les dieux acceptent les sa-
crinces.
ÉTÉOCLE
Les dieux ! ils se sont depuis longtemps retirés de nous. iNotre ruine est toute leur joie. Le sort qui veut ma perte pourquoi le flatterais-je encore? ^ *
ESCHYLE
Tu peux encore le fléchir. Peut-être avec le temps ce démon domestique perdra-t-il de sa haine; peut-être deviendra-t-il plus doux, son souffle aujourd'hui si brûlant.
ÉTÉOCLE
Brûlantes aussi sont les imprécations d'OEdipe qui l'ont allumé. Elles n'étaient point mensongères ces visions nocturnes
qui m'ont appris dans mon sommeil comment doit se partager l'héritage paternel*.
LE CHŒUR
Veux-tu en croire des femmes, malgré ta haine pour leur sexe?
ÉTÉOCLE
Vains efforts ; c'est assez.
LE CHŒUR
Quitte cette voie fatale ; ne va point à cette porte.
ÉTÉOCLE
Pt nfcz-vous par des paroles émoussor le tranchant de ma coîère ?
LE CHŒUR
Une telle défaite est honorée des dieux.
ÉTÉOCLE
Mais une telle maxime ne peut plaire à un guerrier.
LE CHŒUR
Ta veux donc avoir le sang d'un frère ?
ÉTÉOCLE
Si les dieux me secondent, il ne peut m'échapper*.
Le départ d'Étéocle livre le chœur à des appréhensions
:;ui lui font oublier ses propres dangers. Il ne peut plus
s'occuper que de cette malédiction , précipitée par la discorde fraternelle vers son inévitable effet. L*image de la
destinée Tobsède, et il repasse avec terreur toutes les cala-
1. V. 697. De ce prîssage, qtii se rapporte a un songe dont il n'est
point question dans les Sept Chefs, on a conclu (God. Hermann, de Compos. tetral. trag. ; Opusc, II, p. 314) que la pièce avait dû être précédée d'un autre ouvrage; de même, nous le verrons plus loin, qu'un autre passage, v. 988 sqq., a donné à penser qu'elle se complétait pur une troisième tragédie. — 2. V. 618-708.
LES SEPT CHEFS
mités dont elle frappe de génération en génération la maison de Laïus, et qui s*y succèdent sans relâche comme les
rejeloQS d'une souche vivace et fertile, comme les flots d'une
mer courroucée *.
La nouvelle de l'acte sanglant par lequel doit se fermer
ce cercle fatal ne se fait point attendre. Un messager vient
annoncer, avec la victoire de Thèbes, la mort de ses deux princes. Dans cette annonce d'un double dénoûment, heureux et funeste tout ensemble ^, s'avoue, en quelque sorte soi-même, la duplicité du sujet, le caractère équivoque du poème. Mais de ce défaut le génie d'Eschyle sait tirer une beauté de plus; il ose mêler les images de la victoire et de la mort, et, par cette dissonance hardie, retrouve et rétablit
l'unité.
Toutefois l'expression du deuil domine, et atteint les
dernières limites de l'imagination pathétique, quand, au
récit de l'attentat, a succédé la vue de ses victimes ; quand, auprès de leurs corps sanglants, les jeunes Thébaines, partagées en deux chœurs funèbres, et ensuite les sœurs éplorées des princes, Antigone et Ismène, font retentir, comme dit Eschyle, « l'hymne d'Érinnys'. »
C'est chez les Grecs modernes un usage dont le savant
et ingénieux interprète de leur poésie populaire* nous a
retracé les louchants détails, que, dans les funérailles,
les paients, les amis du mort se rassemblent autour de
sa dépouille, et là, s'abandouDant aux violents transports et à l'inspiration naïve de la douleur, improvisent tour à tour des chants lugubres , appelés myriologms. La
scène d'Eschyle nous offre quelque chose d'absolument semblable dans le dialogue étrange qui s'établit entre les deux moitiés du chœur, entre les deux princesse?. C'est vraiment un myriologue antique. Et, en eilet, ces pensées, ces images, qui passent d'un interlocuteur à l'autre;
qui, dans un échange de rapides répliques, s'achèvent ou
3. y. 852.-- 4. Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne, dhcouis préliminaires, 1. 1, p. 39 et suiv. '
^^^ ESCHYLE
se répètent; qui vont s'appelant, se provoquant, se produisant mutuellement, comme sans l'intervention du poëte, ont tout à fait lapparence d'une cr.^ation spontanée et soudame, dune improvisation. Quel est le thème ainsi livré
aux développements imprévus, à l'émulation capricieuse de
ces imaginatioDs émues? L'idée du fratricide coDsommé par
le destm. Une verve inépuisable la revêt de formes tou-
jours nouvelles, toujours plus vives et plus frappantes,
tantôt touchantes et terribles, tantôt mêlées de je ne sais quelle irome amère et sublime. Ce double meurtre, commis par la fureur insensée de deux frères, c'est une réconciliation un traité, un partage; le fer a été leur arbitre: chacun d eux est vainqueur, chacun d'eux régnera, mais dans le tombeau; ainsi l'avait prédit un père, ainsi l'a
voulu Je destin. Le destin! c'est vraiment, quoique invi-
Siblel acteur toujours présent, le héros de la tragédie
d Eschyle. Écoutez comme il célèbre cette victoire qu'il lui
fait remporter, au dénoûraent, parla passion aveugle, la main égarée des mortels.
0 maison, où germe sans cesse et fleurit l'infortune t Enfin
entyTun^r'r.n'T'r''' P°^^^^^ ''^' on de triompSe;
ries ?Xp k }!T\ '^^'' *°"^' ''"' "^^«- Le trophée des fu^ Ties s élève a la porte ou se sont frappés les deux frères et vamqueur de tous deux, le destin se repose «. '
Ici je m'e?;time heureux de pouvoir céder la parole à un meilleur interprète de la pensée antique, à un poète.
Une imilation de Casimir Delavigne fera mieux connaître que ne le pourraient mes traductions et mes commentaires, le dialogue, de forme singulièrement concise et rapide qu amène, à la fin de cette scène , entre les deux sœurs, le mouvement toujours croissant d'une douleur passionnée; dialogue où le vers si court de l'ode suffit tout seul à la pensée, où souvent même il est brisé par la vivacité des répliques, et auquel la marche parallèle des pensées, I opposition symétrique des mots et des consonnances, la communauté de sentiments qui les réunit
LES SEPT CHEFS
dans une même expression, oct fait donner presque unanimement, par les critiques*, le nom de duo.
Éclatez, mes sanglols!
ANTIGONE
ISMÈNE
Coulez, coulez, mes pleurs!
ANTIGONE
Tu frappes et péris.
]SMÈNE.
En immolant tu meurs.
ANTIGONE
Son glaive te renverse.
ISMÈNE
Et sous ton glaive il tombe.
Même •dÇ'Q !
AKTIGONE.
ISMÈNE
Môme sang !
0 frères malheureux !
ANTIGONE
Et bientôt môme tombe l
ISMÈNE
Plus mis 'râbles sœurs l
ANTIGOxXE.
Éclatez, mes sanglots !
ism-:::ne.
Coulez, coulez, mes pleursJ
ANTIGONE
Mes yeux se couvr nt de ténèbres ; Mon cœur succombe à ses tourments.
ISMÈNE
Ma voix, lasse de cris funèbres, S'éteint en sourds gémissements.
ANTIGONE
Quoi ! périr d'une main si chère I l. Brumoy, Rochefort, Li Harpe.
ESCHYLE
ISMÈNE
Quoi I percer le cœur de son frère I
ANTIGONE
Tous deux vainqueurs!
ISMÈNE
Vaincus tous deux!
ANTIGONE
0 récit qui me désespère !
1SMÈ\E.
0 speclacle encor plus affreux!
ANTIGONE
Où les ensevelir?
ISMÈNE
A côté de leur père :
Il fut infortuné comme eux.
ANTIGONE. O mon cher rdynice !
ISMÈNE
Étéocle, mon frère!