PAR LOUIS XIV
que de Tartuffe, les seuls qui soient indispensables à connaître sont, par ordre de date :
Premier placet présenté au Roy sur la comédie de Tartuffe (du 12 juillet au 12 août 1664), pour demander justice du curé Roullé.
Deuxième placet présenté au Roy, dans son camp, devant la ville de Lille en Flandre (août 1667), pour faire lever la défense de faire représenter le Tartuffe, signifiée le 6 de ce mois par le premier président de Lamoignon. Ce placet fut présenté par les comédiens La Thorillière et La Grange.
Troisième placet présenté au Roy (5 février 1669), le jour même de la réapparition définitive du Tartuffe.
Ces trois pièces parurent d'abord dans la seconde édition de la pièce, imprimée en 166g.
Il existe du premier placet une version un peu différente de l'imprimé, et qui porte ce titre : « Le placet que le sieur Molière, comédien du roy, a présenté à Sa Majesté à cause du livre de M. le curé de Saint-Barthélémy contre la comédie du Tartuffe... » Ce texte, emprunté aux papiers de Trallage, a été publié par M. Paul Lacroix dans son édition du Roy glorieux au monde (p. 7).
Un autre écrit, qui fut composé et publié à
82 Le Tartuffe
peu près au moment où le second placet était remis au Roi, raconte en abrégé la pièce interdite. C'est la Lettre sur la comédie de l'Imposteur (20 mai 1667), rédigée certainement dans l'entourage de Molière, mais qui ne doit pas lui être attribuée, tant le style est différent des autres critiques et défenses que l'auteur du Tartuffe a avouées. Cette pièce, du reste, ne fut pas réunie aux éditions contemporaines de Molière. Un exemplaire a été vu qui portait après la suscription l'initiale imprimée C, désignant, suivant quelques critiques, Chapelle, l'ami dévoué du poëte. Quoi qu'il en soit, la Lettre sur l'Imposteur, pleine de renseignements sur la pièce, dont elle suit pas à pas la composition, est un document de premier ordre, qui éclaire d'une vive lumière les situations dramatiques que renferme le Tartuffe et nous renseigne sur les modifications faites pour la représentation de 1667. On doit mentionner au même titre, et surtout à cause de sa préface rimée (par Pradon, suivant l'avis de quelques-uns), la Critique du Tartuffe, comédie en vers, qui contient un ou deux passages où Molière est pris à partie. Cette pièce, imprimée pour la première fois en 1670, a été rééditée en 1868, avec une préface de M. Paul Lacroix.
par Louis xiv 83
Robinet, dans le numéro du 6 avril 1669, annonça en ces termes la mise en vente de la première édition :
Monsieur Tartuffe ou le Pauvre homme,
Ce qui les faux dévots assomme,
Devient public plus que jamais.
Comme au théâtre désormais
11 se montre chez le libraire,
Qui vend l'écu chaque exemplaire...
La Bibliographie moliéresque a décrit en détait ce volume intéressant {L'Imposteur ou le Tartuffe, comédie par J.-B.-P. de Molière. Imprimé aux despens de l'autheur et se vend à Paris, chez Jean Ribou, 1669, in- 12 de 12 ff., dont le premier est blanc, et de 96 pages. Privilège du i5 mars, achevé d'imprimer du 23 mars même année.) Inutile de dire que la célèbre préface précède la pièce dans cette édition. Elle fut suivie immédiatement de contrefaçons dont les bibliographes ont parlé jusqu'ici sommairement; mais M. Campardon vient de nous faire connaître (ouvrage cité, pages 69-75) la part que Molière prit à des poursuites contre une tentative de ce genre et qui lésait d'autant plus ses droits qu'il s'était fait l'éditeur de son ouvrage, comme nous l'apprennent et le privilège et le titre. Les contrefacteurs étaient les nommés Hénault
84 Le Tartuffe
père et fils, libraires ; le procès n'alla pas jusqu'au bout, et les Hénault, comprenant sans doute qu'il n'y avait rien de bon à espérer pour eux, coupèrent court au différend par quelque satisfaction pécuniaire : « Sur la requête présentée au roi en son conseil, par maître Jean-Baptiste Pauquelin de Molière, contenant qu'aux termes du privilège à lui accordé par Sa Majesté d'imprimer et faire imprimer le livre ou pièce de théâtre faite et composée par ledit suppliant, intitulée l'Imposteur, nul autre que lui n'ait pu entreprendre de faire imprimer, vendre et débiter ledit livre à son insu, sans son exprès consentement, néanmoins ledit suppliant ayant été averti que Jean-François et Jacques Hénault père et fils, marchands-libraires à Paris, avaient contrefait ou fait contrefaire l'impression dudit livre et le vendoient publiquement... il a été obligé défaire, le 18e du présent mois d'avril (1669), transporter chez lesdits Hénault l'un des commissaires du Châtelet de ladite ville, par qui il a fait dresser son procès-verbal de l'exposition, vente et débit que faisoient les dits Hénault de ce livre ainsi par eux contrefait, etc. » Ainsi dès le 18 avril, moins d'un mois après la mise en vente de l'édition originale, la contrefaçon se débitait publique-
par Louis xiv 85
ment. Pour s'éviter la peine d'avoir à intervenir désormais dans des poursuites de ce genre, et trouvant suffisant d'en avoir une à sa charge (elle dura longtemps et n'était pas terminée en septembre), Molière se hâta de faire marché avec son libraire Ribou, comme nous l'apprend une mention de la seconde édition : « Ledit sieur Molière a cédé son droit de privilège à Jean Ribou, pour en jouir suivant l'accord fait entre eux. » L'achevé d'imprimer de cette seconde édition porte la date du 6 juin 1669 ', Ribou l'enrichit des trois pla-
1 M. Campardon perd de vue les diverses dates de ces événements lorsqu'il émet l'idée que Ribou avait déjà conclu son marché avec Molière au moment où la contrefaçon se produisit : « Il paraît que Ribou, dit-il, trouva qu'il avait payé le Tartuffe trop cher; j'imagine que c'était au moment où la contrefaçon lui faisait concurrence et qu'il dût, une fois cet obstacle disparu, vendre un bon nombre d'exemplaires. » On a vu que l'édition faite par Ribou pour son propre compte fut achevée le 6 juin : elle avait donc été commencée vers le i5 mai; or, à cette dernière date, il y avait un mois que le procès-verbal de saisie avait été fait à la requête de Molière, en vertu du privilège du i5 mars, qui le concernait seul. Ribou, qui déjà vendait la première édition pour Molière, connaissait mieux que personne les poursuites que celui-ci avait été obligé de faire, et il eut, certes, bien le temps de réfléchir aux conséquences de son acte lorsqu'il acheta à l'auteur, après le 18 avril le droit d'exploiter le privilège.
86 Le Tartuffe
cets dont il a été question ci-dessus et l'augmenta d'une gravure représentant Orgon sortant de dessous la table.
La troisième édition ne parut qu'en 1673, après la mort de Molière.
On pourrait faire un in-folio de tout ce qui a été écrit ensuite à propos du Tartuffe.
Depuis quatre-vingts ans, la critique, souvent aveugle, en a fait une arme de guerre contre l'habit religieux, et celui-ci, sous des chefs habiles et par la bouche de polémistes plus ardents qu'instruits, a répondu par des banalités au lieu de recourir aux arguments irrésistibles que lui eût fourni l'étude de l'histoire. Aucun parti n'ayant fait progresser sa cause dans ce combat de paroles vaines, il est temps que la vérité impartiale prenne la parole. Enfin l'on cite un chercheur qui prépare des volumes pour élucider la question J ;
1 M. l'abbé Davin a annoncé cette intention dans une série d'articles intitulés « Les sources du Tartuffe » et qui ont été donnés par le journal le Monde en août et septembre 1873. Cet érudit cherche dans les annales ecclésiastiques les origines du Tartuffe; c'est la bonne voie. Le clergé lui-même finira par venger Molière des accusations injustes du clergé pendant deux siècles. Nous nous estimerons fort heureux si nous avons pu, dans cet ordre d'idées, fournir quelques preuves négligées jusqu'à ce jour.