PAR LOU IS XIV ?J
En a fait le parlant tableau Avec tant d'art, tant de justesse, Et, bref, tant de délicatesse.
Qu'il charme tous les vrais dévots, Comme il fait enrager les faux.
Et les caractères, au reste, C'est une chose manifeste, Sont tous si bien distribués Et naturellement joués, Que jamais nulle comédie Ne fut aussi tant applaudie.
Le Registre de La Grange complète les renseignements donnés par le gazetier, et nous apprend que le Tartuffe, dans sa nouveauté, fut joué pendant quarante-quatre soirées, et que la recette ayant atteint chaque fois, à peu de chose près, son maximum, la part de l'auteur s'éleva à la somme de 6,871 livres.
Le jour même de la première représentation, Molière écrit une fois encore au Roi, non pour le remercier, mais pour lui demander une grâce. C'est toujours la même façon ironique et l'on ne saurait reconnaître là le ton de l'obligé d'un souverain. Ce n'est pas au Roi qu'il doit son triomphe : « Je suis, par cette faveur, réconcilié avec les dévots. » Donc les dévots seuls s'opposaient à la représentation, et Louis XIV, comme Molière, attendait.
Mais il y eut réaction plus tard, lorsque les
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mœurs religieuses se modifièrent; le Tartuffe eut une large part dans ces modifications. La haine des Jansénistes contribua beaucoup à envenimer l'esprit public et à faire oublier les raisons pour lesquelles le Tartuffe avait été écrit. Puis les tartuffes se multiplièrent dans tous les camps; l'on ne se cacha plus pour faire le mal. Tartuffe, plus vieux de quinze ans, jeta le masque. Il entretenait ses maîtresses aux yeux de tous, il dépouillait les gens publiquement, sous les dehors les plus divers; il ne parlait plus de sa haire ni de sa discipline, Tartuffe était redevenu Panulphe, et son peintre le surnommait Onuphre. La. Bruyère, en traçant ce caractère, n'a pas voulu critiquer le type créé par son devancier, il constate seulement que les hypocrites ont changé de manière d'être; aussi les place-t-il avec raison, non dans son chapitre sur la religion, mais dans celui qu'il intitule : « De la Mode ».
Certes, La Bruyère est beaucoup plus violent que Molière contre les cafards; ses portraits sont plus généraux, aussi humainset non. moins durables: l'hypocrisie, sous ses yeux, se produit avec d'autant plus de licence que le roi a vieilli et S'est converti, et qu'il est de mode de vieillir et de se convertir avec lui.
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La Bruyère regarde encore les deux mots hypocrite et dévot comme synonymes, lorsqu'il définit, dans cette ligne trop mordante, le dévot : « Un dévot est celui qui sous un roi athée seroit athée. »
Au xvme siècle, une fois le cercle de la « dévotion » élargi, la tradition s'affaiblit, les origines de Tartuffe s'effacèrent. D'ailleurs il s'agit bien de railleries lorsqu'on emploie contre ses antagonistes des armes comme les in-pace ou l'exil. Les Jansénistes de toutes parts traqués, sans appui en haut lieu, maintenant conseillés par d'obscurs ergoteurs, n'effrayent guère : les poètes ont fait leur œuvre, la police et la maréchaussée font la leur.
C'est alors que Tartuffe repris par les ennemis des tout-puissants Jésuites commence une nouvelle carrière. L'arme dirigée contre ceux qui l'ont forgée frappe d'estoc et de taille, dans la foule, au hasard. La soutane apparaît pour la première fois sur les épaules du Tartuffe et la réputation de Molière, qui n'en peut mais, supporte les frais de la mascarade. Le voilà honni, conspué par ses vieux-amis comme par ses anciens ennemis. Les philosophes en se réclamant de lui contribuent plus que personne à brouiller les cartes. Un passeport, signé de Voltaire, suffit pendant un long
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siècle à défrayer la critique et la biographie.
On ne saurait trop s'élever contre de pareilles fantaisies qui faussent le jugement et altèrent la vérité. Il est indigne d'écrivains sérieux d'égarer ainsi la masse. Conçoit-on, en résumé, ce qu'il y a de ridicule et de faux à transformer Molière, ce familier de toutes les heures, ce pensionné des listes intimes en un libelliste, un antagoniste du Roi-Soleil quand sur un geste de ce maître les bastilles se referment, les galères se peuplent, les bûchers grésillent. Molière, au plus beau moment de l'élévation et de la fortune des Jésuites, les jouant en face de toute la Cour, cela est vraiment original; car cela n'a pas l'ombre du sens commun. Transformer Molière en mystificateur de Louis XIV, de dix mille grands seigneurs, de tous les Jésuites de France et de Navarre, c'est vraiment faire de ceux-ci, de ceux-là, du Roi même, un peuple de portiers. Non, Molière n'était ni pamphlétaire, ni parasite : il obéissait à son protecteur en intime dévoué et suprêmement honnête, plus glorieux encore de servir la vérité que d'abuser un roi, conciliant enfin ses étroits devoirs avec ses longues visées. C'était un valet de chambre de génie.
Les contemporains qui se sont occupés du
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personnage dont la conduite avait pu inspirer à Molière son rôle de faux dévot s'accordent pour désigner l'abbé Roquette. Nous avons déjà dit quelques mots de cet intrigant. Il ménagea les Jansénistes tant qu'ils eurent des appuis à la Cour, ensuite il se tourna du côté de leurs adversaires après la mort de mesdames de Gonti et de Longueville, dont il prononça tour à tour l'oraison funèbre K Devenu évêque, il chercha à faire oublier son passé. Mais Mme de Sévigné, le duc de Saint- Simon, Bussy, l'abbé de Choisy et plusieurs autres 2 ont épingle son nom sous celui de Tartuffe, et il est impossible aujourd'hui de séparer l'un de l'autre. D'abord factotum, courtier, fermier, intendant du prince de Conti, il prit tant d'empire sur l'esprit de ce prince affaibli par la débauche, qu'il obtint bientôt sa conversion, c'est-à-dire la mise à
i Les avait-il écrites? Boileau prétend que non; c'est le complément du portrait :
« On dit que l'abbé Roquette Prêche les sermons d'autrui ; Moi qui sais qu'il les achète, Je soutiens qu'ils sont à lui. »
2 Relisez l'immortel portrait de Roquette sous le nom de Théophile dans La Bruyère au chapitre des Grands.
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l'index de tous les amis mondains qu'il avait eus jusqu'alors.
Nous avons fait dans le pays1, et d'après les documents mêmes, une étude particulière de ce qu'était devenue la petite cour de Pézenas sous l'influence janséniste et la direction des abbés de Ciron et de Roquette. Comment s'étonner de la colère de Molière, tenu au courant de cette palinodie depuis son origine jusqu'au jour où Conti jeta le masque à Lyon en 1657? En cette année, ce prince, naguère le plus éhonté viveur que connût le Languedoc et le commensal des comédiens, prit la plume pour écrire son Traité de la. comédie et des spectacles, où il frappa sur ses anciens amis, et notamment sur Molière. Chacun de ses jours, à partir de ce moment, marqua une étape dans l'odieux et le ridicule. Le 1 5 mai, il écrivait de Lyon au P. de Ciron : « Il y a des comédiens ici 8
1 Voyez aux Preuves, II.
2 Ce passage est une réponse à la question posée en i865 par M. Brouchoud, savant érudit, dans sa brochure les Origines du théâtre de Lyon (Lyon, Scheuring, in-8, p. 8) : « Son second séjour dans cette ville (Lyon) se placerait-il, comme on l'a conjecturé, en 1657 ? »>
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qui portoient autrefois mon nom ' : je leur ai fait dire de le quitter, et vous pensez bien que je n'ai eu garde de les aller voir... Je suis assez en paix, avec peu de goût à la prière et à la discipline. Nous avons porté doucement la plupart de mes domestiques de toute qualité et quelques officiers de l'armée de se confesser et communier. Je le fis ici publiquement le jour de l'Ascension et le ferai encore le jour de la Pentecôte. » (La Princesse de Conti, par Edouard de Barthélémy. Paris, Di dot, 1875, in-8°, p. 90 et m, notes.) Peu de semaines après, il fit mieux ; il défendit à toutes les personnes attachées à son service de fréquenter le théâtre. Voici la clause draconienne insérée dans les « Règlements que je veux être observés dans ma maison : Tous mes domestiques doivent savoir que je leur défends, sous peine d'être chassés, les mauvais lieux, l'ivrognerie, la comédie 2... Je veux qu'ils entendent la Messe
1 Ils étaient arrivés récemment; car depuis le 3 mai où leur présence est constatée à Nîmes, ils s'étaient montrés à Avignon. (Raymond, Pérégrinations, p. 122.) De Lyon la troupe de Molière se rendit à Grenoble.
» Voyez aux Preuves, III.
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tous les dimanches et fêtes, sans y manquer, sous quelque prétexte que ce soit ; que chacun se confesse et communie à Pâques, et qu'on observe exactement le Caresme et les jeûnes de l'Eglise, avec tous les jours auxquels elle commande l'abstinence de viande *. » {La Princesse de Conti, ouvr. cité, p. 3n.) Ces procédés, ces manœuvres pour détourner le public du théâtre ne pouvaient être du goût d'un chef de troupe naturellement désireux d'applaudissements comme l'était Molière. Que son dépit se soit changé en haine et en désir de représailles cela n'étonnera personne. Il avait dû pressentir le commencement d'une campagne désastreuse pour l'existence des artistes. Et bientôt après ces ordres tyranniques quels durs règlements dans une province qui jusqu'alors avait fait aux comédiens et en particulier à Molière un accueil toujours empressé! Les mœurs du jour protestaient d'ail-
1 A qui persuadera-t-on que tous les domestiques et les officiers de Conti, se confessant et communiant à la fois par ordre, étaient devenus, du jour au lendemain, de fidèles croyants? A-t-on oublié les désordres de la maison princière ? Cette troupe empesée ne produisit-elle pas en 1657, sur l'esprit de Molière qui la rencontra pour la dernière fois, i'effet d'une compagnie de tartuffes?
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leurs contre une telle conduite. En juillet 1657 la grande Mademoiselle, informée des bruits qui couraient, faisait rougir la princesse de Conti de sa prétendue conversion et de la réforme de son mari. Nous lisons dans ses Mémoires ce passage plein de sous-entendus : « Je lui fis la guerre de ce qu'on disoit qu'elle n'alloit pas à la comédie, tant elle étoit dévote; à quoi elle me répondit qu'elle iroit avec moi quand je voudrois. Mr son mari s'étoit tout à coup jeté dans une extrême dévotion : il en avoit quelque besoin, car avant il ne croyoit pas trop en Dieu, à ce que l'on disoit. Il étoit extrêmement débauché. On dit qu'il avoit beaucoup de pente à devenir jaloux. Les dévots se rendent fort maîtres des domestiques l quand ils sont jaloux. »
Le i5 juin 1662, Racine écrivait d'Uzès : « M. le prince de Conti est à trois lieues de cette ville et se fait furieusement craindre dans la province. Il fait rechercher les vieux crimes, qui sont en fort grand nombre. Il a fait emprisonner bon nombre de gentilhommes et en a écarté beaucoup d'autres. Une
1 Nous soulignons ce mot de domestique dont on voudra bien se souvenir en lisant plus loin le portrait du vrai Tartuffe.
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troupe de comédiens s'étaient venus établir dans une petite ville proche d'ici, il les a chassés, car ils ont passé le Rhône pour se rendre en Provence. On dit qu'il n'y a que des missionnaires et des archers à sa queue. Les gens du Languedoc ne sont pas accoutumés à de telles réformes, mais il faut pourtant plier. »
Le missionnaire Le Jeune, dont nous avons cité en commençant l'ouvrage imprimé cette même année, nous donne, page 10, un exemple des abus douloureux auxquels Conti cherchait à remédier en proscrivant la comédie:
« Vous ne croiriez pas les inventions et artifices dont le diable s'est servy es missions de ce temps pour les combattre et contrecarrer. Quelques fois il a fait venir en la ville, un peu avant la mission, les charlatans et comédiens et quand on alloit parler aux Consuls : « Messieurs, comment permettez-vous que le diable fasse sa mission, en mesme temps que Dieu fait la sienne? » — « Nous ne sçaurions qu'y faire, nous leur avons donné parole, ils ont desja fait venir leur train et leur bagage en la ville. » — Le P. Le Jeune prêchait en 1662 depuis une quarantaine d'années et principalement en Languedoc. « Depuis quarante ans j'ay presché... » (Introduction).
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Il fut donc au moins pendant dix ans l'un des principaux concurrents de Molière.
Tout cela avait suffi pour inspirer à Molière « des traits vigoureux », sans parler des autres particularités qu'il avait pu apprendre de la vie du prince hypocrite, tantôt se flagellant un jour devant un mari dont il avait longtemps et publiquement prostitué l'épouse • , et
i Nous voulons parler de sa lettre à M. de Calvimont, mentionnée par M. Ed. de Barthélémy dans le curieux recueil déjà cité (p. y 5) : « Monsieur, la juste douleur que vous cause l'injure que vous avez reçue de moi est d'une nature que la douceur avec laquelle vous me la témoignez augmente ma confusion. Je vous assure qu'elle étoit bien grande depuis longtemps, mais, en vérité, votre lettre l'a mise à un point que je ne puis exprimer. Si le déplaisir que j'ai de ce qui s'est passé pouvoit diminuer le vôtre, je vous proteste que j'en aurois une extrême consolation, n'étant pas juste que, le crime étant à moi seul, j'en portasse la peine avec vous. J'ai une telle horreur du mien que, si je pensois que toutes les satisfactions du monde pussent vous le faire oublier, je vous les ferois avec une grande joie. Cependant je vous supplie de voir que j'emploie ici tout ce que j'ai d'autorité pour vous rendre tous les services dont je suis capable et pour vous témoigner même que je me suis affectionné à votre service ». Une note contemporaine nous apprend que Conti fit dire à M. de Calvimont que, « si c'était sa volonté, il l'assuroit qu'il se jetteroit à ses pieds pour recevoir de lui le traitement qu'il jugeroit le pouvoir satisfaire.
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l'autre jour offrant de vendre tous ses biens pour racheter son âme, mais les conservant parce que ses conseillers religieux lui ont montré qu'un prince ne devait pas, par respect pour son rang, condescendre à vivre dans la pauvreté K Ces détails nouveaux ne peuvent que confirmer l'opinion des contemporains et maintenir à l'abbé Gabriel de Roquette le triste privilège d'avoir posé, devant Molière, pour le portrait de Tartuffe. En 1664, il était âgé de quarante et un ans 2, et employait tous les modes d'intrigue pour conserver et accroître
1 Dans son testament daté du 24 mai 1664, Conti écrivit ce qui suit : « J'ai un très-grand regret d'avoir été assez malheureux pour me trouver dans ma jeunesse dans une guerre contre mon devoir pendant laquelle j'ai toléré, ordonné et autorisé des violences et désordres innombrables... Je suis demeuré devant Dieu redevable envers les particuliers qui ont souffert pendant ce temps, sur quoy j'ay fait restituer quelques sommes et j'ay souhaité, avec beaucoup de passion, de pouvoir vendre tout mon bien pour satisfaire plus largement; mais, m'étant soumis sur cela à plusieurs prélats et docteurs très-savants et très-pieux, ils ont jugé que je n'étois pas obligé de me réduire à une vie privée, mais que je devois servir Dieu dans ma condition ». (Ed. de Barthélémy, ouvrage cité, p. 184)
2 C'est, à une année près, l'âge de Molière et celui du Tartuffe, au portrait qui nous reste de ce bon sire à l'oreille rouge et au teint bien fleuri. On rappellera ici que Roquette, né à Toulouse, était très-connu en Languedoc.
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le nombre de bénéfices que Mazarin avait accumulés sur sa tête.
D'Alembert informé par des témoins contemporains n'a d'ailleurs laissé place à aucun doute lorsque dans son éloge de l'académicien Roquette il a dit :*«c II avait pour oncle un autre abbé de Roquette qui, par son zèle de commande et sa dévotion politique, eut l'honneur, dit-on, de fournir à Molière l'heureux original d'après lequel il a peint le précieux tableau du Tartuffe. »
Au surplus, Molière lui-même nous dit : Celui-ci est Conti, celui-là est Roquette, lorsqu'à la brillante assemblée du 12 mai 1664 il présente les héros de sa pièce. A des gens rompus à toutes les allusions, faits à la langue imagée des Précieuses, au jargon allégorique des romans à la mode, pouvait-on parler plus clairement que dans ces quelques vers de la seconde scène du premier acte ?
Nos troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage.
Conti, après avoir pris part aux troubles de la Fronde en ennemi acharné de Mazarin, avait donné, l'un des premiers, l'exemple d'un retour sincère, fait amende honorable et s'était réconcilié avec le cardinal.
Et pour servir sou prince il montra du courage
jn Le Tartuffe
La brillante conduite de Conti, pendant la campagne de 1654 en Catalogne, était présente à tous les esprits, et nul ne pouvait se tromper à des traits si frappants. Mais ce fut bien autre chose aux vers suivants où Roquette, le confident pieux, le faux mentor, fut placé en pleine lumière :
Mais il est devenu comme un homme hébété Depuis que de Tartuffe on le voit entêté. 11 l'appelle son frère j; etc.
• L'abbé de Roquette chez les Conti était ce qu'on appelait alors « un domestique », c'est-à-dire un attaché, un familier aux gages, absolument comme Tartuffe chez Orgon. C'est ce que madame de Conti nous dit en propres termes : t 11 mai 1657 (C'est quatre jours après que Conti eut chassé Molière de Lyon). Tout le monde dit que l'affaire de l'abbé de Roquette est honnête, entre autres M. Esprit, qui dit qu'il faut écrire pour lui ; mais comme il a dit à sa présence, je ne lui dirai pas. Vous savez comme il aime à se mettre bien avec les domestiques ; mais, pour parler sérieusement, ou dit que c'est une chose qui ne s'est jamais faite. Je crois qu'il n'est pas besoin de vous le recommander; vous verrez combien vous y êtes intéressé. » Ainsi le prince et la princesse se préparent à faire pour l'abbé de Roquette « une chose qui ne s'est jamais faite. » [La Princesse de Conti, par E. de Barthélémy, p. 89). C'est ce qui peut s'appeler en effet traiter Tartuffe comme « un frère. » La lettre de la même, en date du 3 août, plus tendre encore, mais plu? énigmatique, pourrait bien se rapporter au même
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Et ailleurs ce discours d'Orgon :
Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux, Tout vis à vis de moi se mettre à deux genoux. 11 attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière ; Il faisoit des soupirs, de grands élancements, Et baisait humblement la terre à tous moments... »
Puis la critique de Cléante peignant Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,
veulent acheter crédit et dignités
A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés.
Tout cela visait directement Roquette.
Saint-Simon ne s'est pas exprimé autrement :
« Il mourut alors un vieux évêque qui toute sa vie n'avait rien oublié pour faire fortune et être un personnage. C'étoit Roquette, homme de fort peu, qui avoit attrapé l'évêché d'Autun, et qui, à la fin, ne pouvant mieux, gouvernoit les États de Bourgogne à force de souplesse et de manège autour de Monsieur le Prince. Il avoit été de toutes les couleurs : à Mme de Longueville, à M. le prince de Conti, son
personnage : « Je prendrai ses intérêts comme les miens, et tout ce qu'on voudra faire contre lui, comme s'il le faisait à moi. » Conti, selon nous, a inspiré les types de Don Juan et d'Orgon. On a vu don Juan. Ici il est Orgon par ses travers et sa complaisance pour un homme comme l'abbé de Roquette.
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frère, au cardinal Mazarin, surtout abandonné aux Jésuites. Tout sucre et tout miel, lié aux femmes importantes de ces temps là et entrant dans toutes intrigues; toutefois grand béat. C'est sur lui que Molière prit son Tartuffe, et personne ne s'y méprit... Tout lui étoit bon à espérer, à se fourrer, à se tortiller. ■ »
Cet esprit souple et versatile, expert en machinations de coteries, ayant embarrassé le chemin de Molière, celui-ci se vengea par le portrait de mai 1664, qui était alors de la plus fine ressemblance. Moins de deux ans après Roquette avait déjà fait peau neuve et répudié les idées jansénistes avec le même sans-gêne qu'il avait mis à les avouer. Telle est la principale cause du quiproquo dans lequel se débat la critique littéraire.
Etait-il urgent qu'un panégyriste se jetât dans la lice pour embrouiller plus encore le différend? C'est ce qui vient d'avoir lieu.
1 Ce type du Tartuffe étant passé aux Jésuites, on oublia qu'il n'en portait pas les couleurs lorsque Molière l'avait portraituré. Roquette se tortilla tellement qu'il contribua pour sa part à égarer l'opinion et, comme il mourut jésuite, on s'imagina que ce caméléon béat l'était déjà dans sa première manière.
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Roquette Ta trouvé ce biographe dévoué K Malheureusement pour son client le savant avocat n'a pu réussir à opposer des documents positifs, ni même une critique sérieuse aux souvenirs contemporains. Ceux de Lenet, de Saint-Simon, de Cosnac, laisseront, malgré tout, d'ineffaçables marques sur le front de l'hypocrite impudent que Molière a flagellé. Où l'on reconnaîtra la faiblesse des arguments de M. Pignot c'est au peu d'importance qu'il paraît attacher à la guerre religieuse du dixseptième siècle. Il oublie de remarquer qu'après chacune de ses nombreuses conversions l'abbé de Roquette se haussa dans la voie des honneurs et de la fortune. De nos jours on appelle cela se vendre successivement à chaque parti et de tout temps les vendus ont été les points de mire de l'universelle réprobation. Jamais acrobate ne travailla avec plus d'aisance que l'abbé de Roquette et dire qu'une si belle occasion d'admirer ses sauts périlleux de Jansénius en Loyola et du jésuitisme en
i Un évêque réformateur sous Louis XIV, Gabriel de Roquette, évêque d'Autun , sa vie, son temps et le Tartuffe de Molière, d'après des documents inédits; par J. -Henri Pignot. Autun, Renault, 1876, 2 vol.in-8 de XVI-1142 p.
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Port-Royal qui amusèrent tant les galeries de Versailles a été perdue!
M. Pignot ayant laissé dans l'ombre le caractère si singulièrement accommodant et mobile de son héros s'est trouvé dans la nécessité, pour se tirer d'affaire, d'embrouiller à la fois les dates, les écoles et les gens. Toute discussion approfondie sur le personnage accusé d'avoir servi de type au Tartuffe était évitée du moment où l'on enterrait l'histoire dans cette phrase inouïe : « Il était lié (Roquette) avec les Jésuites et avec plusieurs théologiens de Port-Royal. » (I, p. 53). Le biographe reconnaît avec la plus parfaite bonne foi que ces théologiens s'appelaient Singlin, de Sacy et de Sainte-Beuve; mais il ne cite pas un seul jésuite ami de Roquette à cette époque (1663-1664). C'est pourtant ce qu'il aurait fallu faire; alors seulement le défenseur fût entré dans le vif du sujet '. Que dit Molière
1 M. Pignot cite quelque part le Dictionnaire du jésuite Feller et s'étonne de sa sévérité pour la mémoire de Roquette. Un jésuite instruit ne pouvait parler autrement du type du Tartuffe. Feller montre au contraire dans ce passage qu'il connaît la chronologie littéraire et les traditions intimes de son ordre. Le Roquette des Conti a fait tort au Roquette d'Autun, quoiqu'il y ait un abîme entre les deux.
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du Tartuffe qui ne puisse s'appliquer au Roquette de 1664? Après la manifestation significative faite par « la cabale » aux obsèques du P. Singlin, Roquette, qui était de la partie, accompagna encore Mrao de Longueville à Port-Royal chez Le Maistre de Sacy ; mais à peine le Tartuffe fut-il joué, à peine Roquette eut-il soupçonné la main de Louis dans cet ouvrage qu'il se convertit, Conti agonisait alors et la déroute des Jansénistes était inévitable. Tartuffe renia la couleur de son froc et passa au parti contraire '. Cette nouvelle hypocrisie fut récompensée par la nomination de l'apostat au siège épiscopal d'Autun.
Dans un chapitre intitulé Roquette et Tartuffe (II, p. 35g), M. Pignot, tout en cherchant à justifier Roquette, s'est laissé entraîner malgré soi à discuter les accusations des contemporains. Il était difficile d'écrire un travail mieux fait pour prouver qu'en effet Molière avait eu raison de bafouer Tartuffe et sous ce nom de peindre Roquette. D'illustres observateurs avaient atteint sa réputation, un ami
1 On voit que nous sommes loin de partager l'opinion de M. Pignot, qui loue dans Roquette : « une fidélité inébranlable à ses principes. » (I, p. 32.)
76 Le Tartuffe
maladroit Ta compromise pour toujours «.
Le seul mémoriographe dont les confidences ne s'accordent pas avec celles des écrivains que nous venons de citer est Tallemant des Réaux. Il semble qu'il ait voulu satisfaire des rancunes particulières, en désignant un autre prototype de Tartuffe. Aujourd'hui ce nom appartient à l'histoire; il s'agit de l'abbé de Pons, cité dans une note de l'historiette de Ninon (Jolie Elmire!) :
« Un abbé, qui se faisait appeler l'abbé de Pons, grand hypocrite, qui faisoit l'homme de qualité et n'estoit que filz d'un chapellier de province, la servoit assez bien. C'estoit un drosle qui, de rien, s'estoit fait six à sept mille livres de rente; c'estoit l'original de Tartuffe car, un jour, il luy déclara sa passion : il estoit devenu amoureux d'elle. En traitant son affaire, il luy dit qu'il ne falloit pas qu'elle s'en estonnast, que les plus grands
i Voyez entre autres certain passage de la page 566, vol. II : a Son ambition n'est pas portée, etc. » M. Pignot termine en disant (II, 569) que la physionomie de Roquette, d'après un portrait qui existe ici et là, indique une nature « maîtresse d*elle-mênie ». Je le crois sans peine. Être maître de soi e^t la plus belle qualité d'un imposteur; c'est la principale vertu de Tartuffe.
par Louis xiv
saints avoient esté susceptibles de passions sensuelles; que Saint Paul estoit affectueux et que le bienheureux François de Sales n'avoit pu s'en exempter. » (vi, 12.)
L'abbé de Châteauneuf dans son Dialogue sur la Musique des Anciens (1725), est plus précis et mieux renseigné que Tallemant. Nous apprenons par lui que l'abbé de Pons n'a pu servir de modèle à Molière puisque Tartuffe était écrit lorsque Ninon, pour confirmer la vérité du portrait, cita ledit abbé comme un hypocrite consommé : « Je me rappelle, dit Châteauneuf, une particularité que je tiens de Molière lui-même, qui nous la raconta peu de jours avant la représentation du Tartuffe. On parloit du pouvoir de l'imitation; nous lui demandâmes pourquoi le même ridicule, qui nous échappe souvent dans l'original, nous frappe à coup sûr dans la copie; il nous répondit que c'est parce que nous le voyons alors par les yeux de l'imitateur, qui sont meilleurs que les nôtres; car, ajouta- t-il, le talent de l'apercevoir par soi-même n'est pas donné à tout le monde; là-dessus, il nous cita Ninon comme la personne qu'il connoissoit sur qui le ridicule faisoit une plus prompte impression; et il nous apprit qu'ayant été, la veille, lui lire son Tartuffe (selon sa coutume
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de la consulter sur tout ce qu'il faisoit), elle le paya en môme monnoie, par le récit d'une aventure qui lui étoit arrivée avec un scélérat de cette espèce, dont elle lui fit le portrait avec des couleurs si vives et si naturelles, que, si sa pièce n'eût pas été faite, nous disoit-il, il ne l'auroit jamais entreprise, tant il se seroit cru incapable de rien mettre sur le théâtre d'aussi parfait que le Tartuffe de Ninon. »
Le dernier éditeur de Tallemant des Réaux, M. Paulin Paris, a trouvé à redire à cette attribution, et il a indiqué dans Tallemant même un autre portrait, plus propre que celui de l'abbé Pons à représenter Tartuffe.
Comme cette supposition est ingénieuse, que, d'ailleurs, le passage n'a pas été reproduit, qu'il nous découvre une Elmire vraisemblable et se rattache à l'histoire littéraire, on trouvera bon que nous rapportions ici ces lignes, tirées de l'historiette de Charpy, ST de Sainte-Croix :
« Un jour qu'il estoit dans l'église des Quinze-Vingts, Mme Hansse, veuve de l'apoticaire de la Reyne, y vint; elle loge dans les Quinze-Vingts mesmes. Il l'accosta et luy parla de dévotion avec tant d'emportement, qu'il charma cette femme, qui est dévote.
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Elle le loge chez elle. Luy, qui est si charitable, qu'il aime son prochain comme luymesme, s'est mis à aimer la petite Mrac Patrocle, la fille de Mmc Hansse : elle est femme de chambre de la Reyne, et son mary est aussi à elle. Charpy se met si bien dans l'esprit du mary et s'impatronise tellement de luy et de sa femme, qu'il en a chassé tout le monde, et elle ne va en aucun lieu qu'il n'y soit, ou bien le mary. Mme Hansse, qui a enfin ouvert les yeux, en a averty son gendre; il a respondu que c'estoient des railleries, et prend Charpy pour le meilleur amy qu'il ayt au monde. Souvent les marys font leurs héros de ceux qui les font cocus. Cependant la Sorbonne a refusé de donner l'approbation à son livre; il les traite d'ignorants. Mmc Hansse, enfin, n'a plus voulu qu'ils logeassent avec elle. Charpy n'est plus en mesme logis que la dame, mais il la voit toujours de mesme. Quand il prie Dieu, il dit : « Seigneur, je me résigne à ta volonté ; si tu m'envoyes des bénéfices, je seray ecclésiastique; si tu ne m'en envoyés point, je me résoudray à la retraite. » (J 'alternant, i858, vu, 2i3.)
Le nom du héros de V Imposteur a longtemps passé pour avoir été créé par Molière, par la raison qu'on n'en citait pas d'exemples anté-
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rieurs en date à la comédie. Des recherches approfondies et plus heureuses ont prouvé que Molière n'avait fait qu'adopter un nom déjà employé dans le sens où le poëte allait l'immortaliser. — M. Hippolyte Lucas a inséré, dans le Journal de l'Instruction publique, vers i865, un très-curieux article sur l'origine du mot Tartuffe, et il a décrit, pour la première fois, d'après un recueil que nous avons vu à la Bibliothèque de l'Arsenal, une gravure de Laignet portant ce titre : La Tartufe, et représentant une sainte-nitouche, ou une hypocrite dans le genre de la Macette de Régnier, avec des vers burlesques, relatifs au caractère du personnage. On sait que le graveur Laignet publiait ses estampes satiriques etcomiquesavant que Molière se fût fixé à Paris avec sa troupe1.
Tartufo se trouve dans // M aimant île, de Lippi, avec le sens d'homme à esprit méchant; le Malmantile circulait manuscrit en France avant le Tartuffe. (Voy. Littré. Dict.; et Genin, Récréât., I, 292.)
Au milieu de la masse d'ouvrages qui forment les éléments de l'histoire bibliographi-
(1) Paul Lacroix, Bibliogr. moliéresque, 2e éd., p. 33 1, et Iconogr. moliéresque, p. 178. Dans ce dernier ouvrage, M. P. Lacroix paraît dater la Tartufe de r663.