‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 1 sur 175 · GUYOT PÈRE ET FILS, LIBRAIRES · texte numérisé non relu

GUYOT PÈRE ET FILS, LIBRAIRES

GRANDE nUE MERCIÈRE , 39.

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Dans la plupart des auteurs, je vois l'iiomme qui écrit ; dans Montaigne l'homme qui pense. Montesquieu.

Fonteneîle avait coutume de dire : a Si je tenais i toutes les vérités daus le creux de ma main , je « ne daignerais pas l'ouvrir pour les répandre. ))

La Dixmerie , dans les notes qui se trouvent à la suite de son Eloge analytique et historique de Montaigne , dit fort judicieusement , après avoir cité ce mot de Fonteneîle : « Celui-là était^ « sans doute , un peu trop économe. » Puis , il ajoute : « On sait bien que toute vérité risque « d'être combattue, dans un siècle où l'on com- « bat plutôt pour l'honneur de tel ou tel parti, « que pour l'avantage et pour le progrès de la

a raison; mais encore faut-il avoir le courage de ^ se déclarer pour elle, quelques hasards qu'il y « ait à courir sous ses drapeaux. >;

Nous dirons à notre tour : Si Dieu nous avait octroyé l'intelligence de ses œuvres les plus secrètes ^ nous lui aurions demandé encore le don de quelque idiome universel , pour qu'il nous fût possible de faire participer tous les hommes , nos frères, à la connaissance des vérités immuables; de rendre toute l'espèce humaine sage à la fois et libre , libre tout ensemble et heureuse , par cette ineffable diffusion des clartés célestes et des sciences divines; en un mot, de voir tous les peuples de la terre , unis pour jamais dans une seule foi et dans un même culte envers un seul et même Dieu, ne songer plus qu'à adresser en commun à l'Éternel leur hymne incessant d'amour et de gratitude, et à le remercier sans relâche d'avoir bien voulu leur concéder, outre le bienfait inappréciable de la vie , ce souverain avantage qu'il s'était jusqu'alors réservé comme le plus noble de ses attributs, comme le moins aliénable de ses privilèges; à savoir, la plénitude de la raison et l'affranchissement de toute espèce de ténèbres !

Mais, vœux indiscrets et paroles sacrilèges! N'avons-nous pas tous reçu, dans la révélation , les seuls enseignements qui nous fussent utiles, les seuls que Dieu ait jugé indispensable de nous apporter lui-même , en ce qui touche les choses du ciel? Jusque là donc qu'il plaise à Dieu d'en ordonner autrement, contentons-nous d'écouter la voix des sages, ces enfants privilégiés de la nature , et de nous éclairer de leurs préceptes , en ce qui regarde les choses de la terre.

Or, si, parmi les sages de toutes les époques et de toutes les nations 5 il en est un qui semble avoir porté à leurs dernières limites l'étude et la science les plus nécessaires à l'homme, c'est-à-dire l'étude et la science de l'homme même; s'il est un philosophe que, pour l'étendue de son intelligence, et tout en faisant ici la part des imperfections inhérentes à la nature humaine, les temps anciens eussent tenu à honneur de compter au nombre des demi-dieux , mais à qui les temps modernes ne sauraient faire moins que d'accorder, d'une commune voix , le titre glorieux de sage des sages; s'il est, en un mot, un peintre par excellence et un historien sans rival, qui soit jamais parvenu à nous faire saisir, comme au

doigt et à Tceil , l'homme étudié sous toutes ses formes et représenté dans toutes ses conditions, rhomme enfin tout entier, c'est sans contredit Montaigne.

Voyons ce que disait à cet égard le savant M. Biot^ lorsqu'il n'était encore, dans les lettres, qu'un des plus brillants lauréats de l'illustre compagnie, dont il était appelé à devenir bientôt, dans les sciences, une des plus vives lumières. Le futur académicien , auquel , dans son discours non moins ingénieux qu'indépendant sur Montaigne , on pourrait sans doute reprocher de se montrer plus que sévère pour certaines qualités personnelles du philosophe, fait d'ailleurs du moraliste pris en général, un tableau touché de main de maître. Qu'on en juge, voici le portrait : « Montaigne (( est réellement l'historien de l'homme, car il a (( rassemblé dans son ouvrage tous les faits qui a pouvaient servir à donner une connaissance (( exacte et complète du cœur humain; mais, c'est li un historien facile et amusant, qui se joue avec a son sujet , et vous promène , par des nuances (( insensibles, des objets les plus simples aux cona sidérations les plus générales , sans fatigue et a sans effort : tellement familier avec l'être qu'il

k peint, et qui n'est autre que lui-même, qu'il (( peut à son gré le sui\re ou le laisser, le quitter a OU le reprendre, sans le perdre jamais de Yue. « Ou\rez-le où il vous plaît , vous y trouverez (( toujours à vous amuser et à vous instruire. Il a commence partout, et ne finit nulle part. Il vous (( donnera au besoin des délassements dans l' oisifs veté, de la constance dans l'infortune, de la i( modération dans la prospérité. Il fortifiera en (( vous le respect des lois et l'indépendance du ca- (( ractère; il vous inspirera l'amour de la vertu, i( de l'honneur et de la véritable gloire; d'autant (( plus persuasif, qu'il montre moins l'intention (( de vous gouverner, et que la naïveté de son (( style vous ôte le sentiment de son art. Vous (( pouvez l'aborder sans crainte, il n'a rien de a rude ni d'austère. Ce n'est point un pédant qui « régente et qui gronde , c'est un homme du « monde qui cause familièrement; mais sa cau- (i série est piquante et animée; il est si fécond ic en mots heureux et hardis, en figures fortes et (( énergiques , en pensées justes et profondes , « qu'on n'est jamais las de l'entendre, et qu'après « l'avoir quitté, on le retrouve toujours avec un (( plaisir nouveau* Voilà ce qui fait aimer Mon-^

(i taigne; voilà pourquoi n'ayant eu de modèle (i dans aucune langue ^ il n'aura jamais d'imitai( teurs. }f

On concevra pourquoi les Essais ont dû soulever contre l'auteur d'un pareil livre autant de blâmes que de louanges. On comprendra comment Montaigne, dès l'apparition de cet ouvrage, n'a guère dû compter moins de détracteurs que d'admirateurs. Telle est la destinée de ces rares génies; ils éveillent d'autant plus de haines qu'ils semblent mériter plus d'amour, et soulèvent d'autant plus de calomnies, qu'ils devraient commander plus de vénération. Dieu lui-même n'a-t~il pas ses athées , étranges aveugles qui nient le Créateur, et ne laissent pourtant pas d'admirer les effets de sa puissance créatrice? Mais, les athées de Montaigne, non contents de méconnaître le souffle divin qui fécondait sa pensée, ne se préoccupèrent de rien moins que d'en anéantir les sublimes créations.

Notre sage avait eu le désir de visiter Rome ; il fut honorablement accueilli par le Souverain Pontife. Profitant toutefois de cette occurrence, et se prévalant de quelques écarts d'imagination , que tout honnête homme, hâtons-nous de le dire,

voudrait pouvoir effacer du livre des Essais^ les ennemis de ce philosophe n'eurent point de honte d'attaquer jusqu'à son orthodoxie, et de dénoncer l'ouvrage à l'inquisition romaine! Quel fut le résultat de cette insidieuse tentative? L'examen du saint tribunal finit par devenir une approbation plutôt qu'une censure. On n'exigea de l'auteur aucun changement^ aucune rétractation ; et, lorsqu'il prit congé de la cour de Rome^ le Pape l'exhorta, nous citons les paroles mêmes du Souverain Pontife, « à persévérer dans l'attachement li qu'il avait toujours porté à l'Eglise et au service « du roi très-chrétien. » Bien plus, Grégoire XIII, loin de ranger Montaigne parmi les athées, ou, pour le moins, parmi les hérétiques, voulut que la ville sainte l'admît au nombre de ses enfants; et il lui fit expédier à cet effet un diplôme de citoyen romain.

Grégoire XIII pouvait-il plus ouvertement, plus formellement imposer silence aux calomniateurs du Socrate des temps chrétiens , de ce philosophe impie, de cet incrédule endurci qui commence de la sorte son chapitre des Prières : a le propose des fantasies informes et irrésolues, « comme font ceulx qui publient des questions

a doubteuses à desbattre aux escholes, non pour « establir la vérité, mais pour la chercher; et les (( soubmets au iugement de ceulx à qui il touche (( de régler non seulement mes actions et mes « escripts, mais encores mes pensées. Egualemen* « m'en sera acceptable et utile la condamnation, (( comme l'approbation , tenant pour exécrable « s'il se treuve chose dicte par moy, ignorama ment et inadvertamment , contre les sainctes (i prescriptions de l'Eglise catholique, apostolique a et romaine, en laquelle ie meurs, et en laquelle (( ie suis nay : et pourtant , me remettant tous- (( iours à l'aucloritô de leur censure qui peult a tout sur moy, ie me mesle ainsi témérairement (( à toute sorte de propos, comme icy. »

Mais quoi , ni les naïfs et touchants aveux de la foi chrétienne, qui se retrouvent à chaque pas dans les écrits de Montaigne; ni la neutralité significative que gardèrent les inquisiteurs romains sur les dénonciations venues de France touchant le livre des Essais ; ni les témoignages d'estime et de bienveillance que le Pape ne laissa pas d'accorder au philosophe, rien ne fut capable d'arrêter, pour longtemps du moins, ces déchaînements du fanatisme , que n'auraient sans

doute pu contenir les protestations les plus énergiques (le saint Pierre lui-même. N'est-ce donc pas l'histoire de toutes les époques, que la démence de ces ultrathéesquisQ croient tenus d'être plus chrétiens que le Pape, et plus rigoureux que les docteurs du saint-office?

Et voyez, suivant l'opinion de certains anathématiseurs, à combien peu de chose tient souvent la perte ou le salut de nos pauvres âmes chrétiennes ! Nous ne saurions trop faire connaître le sage qu'aujourd'hui même nous entendons accuser encore d'incrédulité et de pyrrhonisme, le sage de qui la conduite et les écrits sont 5 depuis plus de vingt années de notre vie , l'objet constant de nos plus chères études et de nos plus douces méditations. Nous emprunterons le récit qui va suivre à l'ouvrage de La Dixmerie.

a Montaigne négligé , mais estimé à la cour, a jouit aussi de l'estime du parti que la cour H avait à combattre. Disons plus , on ne pouvait i( encore apprécier Montaigne; mais on supçon- (( nait déjà une partie de ce qu'il pouvait valoir, (( En voici un exemple : je le puiserai dans une (( source qui ne semblait pas le promettre , dans « une de ces rencontres produites par la guerre

a civile ; c'est-à-dire, dans un de ces moments où il l'homme armé cesse d'être homme , d'être ci- (i toyen, de connaître ses concitoyens, et voudrait « creuser lui-même le tombeau de sa patrie,

u Montaigne, paisible au milieu detoutes cesfu- « reurs^ Montaigne qui, en parlant des nouvelles a opinions dogmatiques , disait simplement : — i( Ceci regarde ceulx qui ont à estre ; — Montaigne & se met en route avec une suite peu nombreuse. (i II est pris, emmené au fond d'une forêt voisine ^ « démonté, dévalisé. On brise et l'on fouille ses (( coffres; tout ce qui lui appartient est dispersé, « partagé entre les chefs et les soldats. On met a bientôt en question si on lui laissera la vie. (( Tout semblait lui annoncer une mort certaine, a une mort d"*autant plus inévitable, qu'il ne a faisait rien lui-même pour s'y soustraire. Il « ne tut à ceux qui le menaçaient ni son nom , ni li le parti qu'il avait adopté, quoiqu'il reconnût « bien que ce trait de franchise pouvoit devenir « le signal de sa perte. Il en arriva autrement : a son nom effaça le tort qu'on lui trouvait d'être il catholique et royaliste. On substitua les exii cuses, les égards aux vexations qu'il venait de « subir. Tout lui fut restitué. 11 ne dépendit même

« alors que de lui d'avoir pour escorte ceux qui a venaient de disposer la sienne.

<ï Qu'on me permette ici une observation , « poursuit La Dixmerie. Quelques dévots censeurs « ont plus d'une fois attaqué Forthodoxie de Mon- « taigne. On vient toutefois de le voir se déclarer « catholique dans une circonstance où cet aveu « pouvait lui coûter la vie. Un peu plus de fu- « reur, de fanatisme et d'ignorance dans les chefs « de la troupe qui l'entourait 5 et voilà ce même (( homme, qu'on nous peint aujourd'hui comme (( l'ennemi de toute croyance, devenu le martyr « de la sienne et de la nôtre. Alors aussi les (( Essais auraient trouvé pour commentateurs , a glossateurs, admirateurs, ces mêmes hommes a qui les ont déchirés par tradition. Tout ouvrage « a deux faces comme la tête de Janus ; et qui- « conque s'en empare, peut, à volonté, présena ter l'une tandis qu'il soustrait l'autre, v

Les admirateurs de Montaigne , ajouteronsnous à l'observation de La Dixmerie, eussent eu à regretter , en ce fatal événement , la mort prématurée de l'homme de génie tout ensemble et de l'homme de bien. Quant aux détracteurs passés j présents et futurs de ce philosophe , que

leur eût importé , en effet , sa fin déplorable , si ce n'est que, bon nombre d'Essais de moins , changeant désormais d'esprit et de langage, ils eussent peut-être intitulé son œu\re ainsi réduite ; Les Confessions de saint Montaigne^ sage et martyr? Mais, pour l'espoir à venir du monde chrétien , Dieu n'exige pas que le nom de ses élus soit de rigueur inscrit dans la Légende!

Avons-nous eu raison de dire : voyez à quoi tient souvent la perte ou le salut des âmes chrétiennes? Chacun se croit en droit d'en décider, selon la diversité des situations , des caractères et des personnages. C'est ainsi que, de la part de toute secte et de toute doctrine , se distribuent les anathêmes et les canonisations! Heureusement, voyons-nous s'asseoir sur le trône de saint Pierre plus d'un Grégoire XIII, tout prêt à démentir de pareils jugements, sinon à redresser de semblables consciences !

N'est-ce pas ici le lieu de stigmatiser les injures et les calomnies des solitaires de Port-Royal? Ne les a-t-on pas vus s'attaquer à Montaigne longtemps après sa mort , et lorsqu'il ne restait plus de lui que ses Essais pour leur répondre?

LMRODUCTIOxX. Vd

Mais, disciple consciencieux de Montaigne, nous continuerons à suivre , en cette occasion , l'exemple assez commode d'ailleurs de notre maître. Toutes les fois qu'il s'agit de choses qui ont été bien faites et bien dites , c'est vanité , ou , pour le moins, duperie, que de vouloir se piquer de les mieux faire et de les mieux dire. Nous aurons, pourtant, moins de malice, ou, si on le veut, moins de courage que notre stoïque modèle; et , loin de dire avec lui , a ie veulx qu'on donne une a nazarde àPlutarque sur mon nez, et qu'on s'eu chaulde à iniurier Seneque en moy, v nous nous contenterons seulement de dire , mais à bien plus juste titre qu'il ne le dit de lui-même, « il faut « musser ma foiblesse sous ces grands crédits. » Soit donc nazardes ou injures, nous renverrons à César ce qui appartient à César, et nommerons sans scrupule toutes nos autorités.

Citons d'abord l'érudit et judicieux M. Jay, et mettons hardiment à profit les notes du discours qui lui valut la seconde palme académique, dans le concours de Tannée 1812 sur l'éloge de Montaigne , dans ce concours si remarquable où , parmi tant de nobles adversaires, M. Biot luimême n'obtenait qu'une mention d'honneur,

mais OÙ, pour tout dire, M. Villemain méritait et remportait le premier prix de l'éloquence.

Voici en quels termes s'exprime M. Jay : k Ce a sont ces maximes d'une philosophie aimable et « populaire , qui attirèrent sur Montaigne les ana- (( thèmes de Port-Royal. Les écrivains de cetteécole « étaient des hommes de génie ; mais il est plus (( facile d'admirer leurs talents que d'aimer leur « caractère. Ils ne voyaient partout que des ena nemis de Dieu et de Port-Royal. Épris d'une (( perfection imaginaire , ils ne savaient pas que (( l'excès de la vertu même est condamnable, (( parce qu^^elle cesse alors d'être utile, qu'elle ne i( peut exister sans tolérance. Ils voulaient do- (( miner sur les croyances comme ils dominaient « sur les esprits. La philosophie de Montaigne {( était à leurs yeux un crime irrémissible , et ils « le condamnaient comme ils auraient condamné « Socrate, Caton et Marc-Aurèle, tous hommes (( vertueux, mais d'une vertu mondaine et ré- « prouvée.

« Mallehranche accuse Montaigne d'effronterie, « d'ignorance et de vanité. Pascal s'écrie : — Le « sot projet que Montaigne a eu de se peindre ! - — (( C'est avec cette urbanité que les écrivains de

« Port-Royal parlaient des hommes qu'ils n'ai- « maient pas.

a Ces mêmes hommes , qui traitaient avec si (( peu de ménagement l'auteur des Essais ^ ne « dédaignaient pas d'emprunter ses pensées, sou- & vent même ses expressions, et le regardaient (i sans doute comme un ennemi vaincu, dont il « est permis de s'approprier les dépouilles. Tout (i cela n'empêche pas que les solitaires de Port- (i Royal n'aient été des hommes supérieurs. Peru sonne plus que moi n'admire leurs travaux; « et je les regarde comme les fondateurs de la (i saine littérature en France.

(( C'est , néanmoins, une chose assez curieuse, a que de voir de quelle manière Mallebranche il parle du pédantisme de Montaigne, et quel a formidable appareil de raisonnement il em- « ploie pour établir cette opinion. N'est-il point « pénible de penser qu'un homme tel que Malle- & branche descende à des injures? Mais il semble (( que ce soit-là un privilège exclusif des sa- « vants. V

Quant à M. Biot, il se contente de rappeler, par ce simple trait , les invectives du bon solitaire : « Mallebranche , après une discussion mé-

thodique, déclare a que Montaigne a de l'esprit, (i mais point de jugement, v

Écoutons ensuite M. Villemain, lorsqu'en préprésence des imputations pour le moins téméraires de Pascal , les paroles de Thomme de cœur viennent à revêtir corps et vie, pour lutter avec tout avantage, force est bien de le reconnaître, contre les fougueuses hyperboles de l'un des plus altiers , et, peut-être même, des plus envieux agresseurs de Montaigne.

Cette dernière opinion , quoique nous prenions soin de ne l'émettre, en ce lieu, que sous la forme du doute^ ne manquera pourtant pas de nous attirer les saintes et pâles colères des apologistes émérites du divin Pascal. Commençons donc par fléchir humblement les genoux, afin de rendre nousmême une bonne fois hommage à ce haut et puissant génie. Mais, patience, nous ne nous ferons pas faute d'appeler tout à l'heure à notre aide une de ces maîtresses autorités, dont le témoignage, qu'on y prenne garde, finit presque toujours par dissiper bien des illusions, et par convaincre bien des incrédules. Et que de pieuses malédictions, bon Dieu! s'il s'agissait d'un fait qui dût infailliblement ternir, aux yeux de tout

LNTRODUCTION. 17

honnête homme 5 l'auréole séculaire de Tauteur des Pensées morales et religieuses ?

Nous donnerons, avant tout, en son entier, le beau passage de M. Villemain. Indépendamment du motif qui nous engage à nous parer de ce brillant emprunt, nous ne saurions offrir une plus juste appréciation de la manière dont Montaigne procédait, en écrivant son admirable ouvrage.

« Montaigne qui , dans la discussion , dit « M. Villemain, cite toutes les autorités, écoute « tous les partis, accueille toutes les opinions, ^( lorsqu'il vient à décider, ne consulte que lui « seul, et donne son avis, non — comme bon^ mais a comme sien. —Une telle marche est longue, (i mais elle est agréable , elle est instructive , elle (( apprend à douter; et ce commencement de la (( sagesse, en est quelquefois le dernier terme. « Peut-être aussi, cette manière de composer « convenait mieux au caractère de Montaigne , a ennemi de tout travail et d'une application u soutenue. Il parle beaucoup de morale , de po- « litique , de littérature ; il agite à la fois mille « questions; mais il ne propose jamais un sysa tême. Sa réserve tient à sa paresse autant qu'à « son jugement. Il lui en coûterait de poser des

(( principes, de tirer des conséquences, et d'établir, (( à force de raisonnements, la vérité, ou ce qu'on (( prend pour elle. Cette entreprise lui paraîtrait i( trop laborieuse, et la justesse de son esprit l'a- (( yertit que souvent elle ne serait pas moins inutile (( que téméraire. Il aime mieux se borner à ce « qu'il voit au moment où il parle, et semble i( vouloir n'affirmer qu'une chose à la fois. Ce a n'est pas le moyen de faire secte ; aussi , jamais (( philosophe n'en fut plus éloigné que Montaigne. (( Il dit trop naïvement et le pour et le contre. (( Au moment où vous croyez tenir sa pensée , (( vous êtes déconcerté par un changement sou- (( dain , qu'au reste il ne prévoyait pas lui-même (( plus que vous. Une pareille incertitude , qui (( prouve plus de franchise que de faiblesse, n'au- (i rait pas dû, ce me semble, exciter la sévère a indignation de Pascal. Cet inexorable moraliste, (i si grand par son génie encore au-dessus de ses u ouvrages, ne craint pas d'affirmer que Mon- (( taigne —met toutes choses dans un doute si (( universel et si général , que t homme ^ douta tant même s^il doute ^ son incertitude roule a sur elle-même dans un cercle perpétuel et « sans repos. —

(( Pascal n'abuse-t-il pas ici de la puissance u de son imagination , pour imposer à notre faiblesse par l'énergie de la parole? Quel est ce fantôme d'incrédulité qu'il prend plaisir à élever lui-même pour l'écraser aisément sous le poids de son invincible éloquence? Où peut-il donc trouver dans les aveux d'un philosophe si ingénieux et si modeste , cet incorrigible pyrrhonien , poursuivi par le doute jusque dans son doute même, et changeant defolie5sans pouvoir en guérir? Montaigne n'a jamais douté ni de Dieu , ni de la vertu. L'apologie de Raymond de Sébonde renferme la plus éloquente profession de foi sur l'existence de la Divinité; et les orateurs sacrés n'ont jamais peint avec plus de force les tourments du vice , et la joie de la bonne conscience. Du reste, Montaigne trouve dans la nature de Fhomme de terribles difficultés, et d'inconcevables mystères; il regarde en pitié les erreurs de notre raison , la faiblesse et l'incertitude de notre entendement, il affecte un moment de nous ravaler jusqu'aux bêtes; et Pascal l'approuve alors. Ce sublime contempteur des misères de l'homme, triomphe de voir — la superbe raison froissée

a par ses propres armes. Il aimerait^ dit-il, i( de tout son cœur le ministre dJune si grande n (^engeance. — Pourquoi donc, ô Pascal, déa fendiez-vous tout à l'heure à un sage de se dé- « fier de cette raison que vous-même reconnaisu sez si faible et si trompeuse? Voulez-vous maina tenant le conduire par l'impuissance de penser « à la nécessité de croire , et vous semble-t-il u qu'il soit besoin de lui arracher le flambeau de a de la raison pour le précipiter dans la foi ? ))

Consultons à son tour La Dixmerie : « Je laisa serai , dit-il , à l'écart les détracteurs vulgaires K de Montaigne; mais, pourquoi faut-il compter « au nombre de ses ennemis ces fameux solitaires « de Port-Royal , ces hommes qui joignaient à a la pratique des plus austères vertus , les con- « naissances les plus variées, les plus profondes; a qui traçaient des leçons à l'écrivain et à l'orau teur naissant; qui les appréciaient dans leur a maturité ; enfin, qui jugeaient, à la fois, la mou raie et la poésie , le dogme et le goût , Calvin et a Racine? Ah ! sans doute, ils sentaient bien au ft fond le mérite de Montaigne; mais on a souvent « observé que leur zèle tenait trop de l'aigreur; « qu'ils raisonnaient moins pour élever que pour

« abattre; qu'ils combattaient moins leurs adver- « saires pour les instruire que pour les terrasser.

a Pascal, cet athlète si redoutable dansVarêne a de la plaisanterie, mais qui ne serait pas aujour- « d'huicitécomme unmodèle danssa manière d'éa crire, s'il n'eût beaucoup étudié et quelquefois a imité celle de Montaigne; Pascal, qui prodigue i( plutôt les traits que les raisonnements, et qui u manie avec tant d'adresse l'arme du ridicule ; (( Pascal n'osa l'essayer contre Montaigne, quin'a- (c vait pourtant plus que son ouvrage pour se dé- (i fendre. Il redouta plus Montaigne, mort depuis c( quarante ans, qu'une société qui, dès sa nais- « sance, menaçait de tout accabler. Ses Lettres « pronnciales respirent le sel attique : ce qu'il « ditdeMontaigne n'annonce qu'une humeur aussi « chagrine qu'impuissante. Ce sont les traits « d'Hector, qui viennent mourir sur la cuirasse « d'Achille. >;

Songeons, enfin., à secouer l'anathême qui , depuis un moment, pèse de tout son poids sur notre tête. N'entendez-vous pas nos Port-Royalistes s'écrier d'une commune voix : Cet homme a profané la mémoire de Pascal; damnation! damnation !

Hé, messieurs, ne saurait-on mettre en lumière de certaines vérités, qui, d'ailleurs, ne vous son tprobabîement guère inconnues à vous-mêmes, sans qu'on risque de passer à vos yeux pour quelque indigne blasphémateur? ïl nous faudra donc, nous l'avions déjà prévu, faire intervenir, en cette cause, un nom plus accrédité que le nôtre; car, il s'agit ici d'une question brûlante, dont il vous semblerait peut-être facile d'avoir bon marché avec nous, si elle n'était irrévocablement décidée d'avance par un juge trop compétent en une pareille matière, pour que nul d'entre vous s'avisât de décliner sa suffisance et sa loyauté. Nous voulons parier d'un écrivain non moins regrettable par sa probité que par son érudition, et chacun s'empressera, vous exceptés sans doute, de reconnaître tout d'abord à ces traits Charles Nodier!

Si la nature ne nous a pas donné, comme à cet habile écrivain, l'art précieux de bien dire toutes choses, elle ne nous a du moins refusé, félicitonsnous denotre partage, ni lamême bonne foi dont elle avait pourvu ce galant homme, ni le même amour du bien, ni le même mépris du mal, ni le même culte, enfin, pour tout ce qui s'appelle ajuste droit le génie. Quelque retenue, pourtant, que les titres

scientifiques ou littéraires de Pascal puissent imposer à notre vénération ^ serait-ce une raison de ne point user des recherches de Nodier^ non plus que de nos propres découvertes, pour protester, au nom de la morale humaine, contre les prodigieux larcins dont Pascal n a point rougi de se rendre coupable à l'égard de Montaigne? Et ne devons-nous pas, en outre, au nom de la morale divine dont Pascal se glorifiait de si bien comprendre le langage, reprocher à ce saint homme son acrimonie envers le philosophe qu'il ne semble avoir tant calomnié, après l'avoir si audacieusement dévalisé, que par l'espoir de le faire mettreau bandeTanimadversion publique, et de s'approprier de la sorte, avec ses riches dépouilles, une partie notable de sa gloire ?

Remercions toutefois Pascal de ce plagiat trop manifeste, dans lequel nous ne saurionsnous empêcher devoir la plus haute marque d'estime et d'admiration^ qu'il lui fût possible d'accorder luimême au sage dont il se promettait pourtant de décréditer la mémoire. Mais, n'en regrettons pas moins qu'un pareil génie ait en quelque sorte pris à tâche de flétrir, par l'envie et par le mensonge, sa belle couronne d'immortalité!

Pensera-t-on que nous nous soyons par trop appesanti sur les larcins et sur les calomnies, qu'on est en droit de reprocher à Fauteur des Pensées morales et religieuses ? Voici venir Nodier, ce digne émule de Jean Delaunoy^ le grand dénicheur de saints , V intrépide explorateur de toutes légendes^ si redoutable à messieurs les desservants des paroisses de Paris, que le bon curé de Saint-Roch ne manquait pas, quand il le rencontrait, de lui faire ses plus profondes politesses, de peur qu'il ne dénichât son saint Roch, comme il avait déniché tant d'autres saints.

L'ange révélateur va parler : Incrédules, faites silence! Puis, nous vous mettrons au défi de démentir ce ministre ingénu de la vérité.

ft II n'est certainement pas, dit Nodier dans ses « Questions de littérature légale^ il n'est certai- « nement pas d'écrivain à qui on ait ravi de plus a précieux lambeaux que ce même Montaigne, (^ qui s'est du moins vêtu de ceux des autres d'une « manière ostensible et publique. Charron ne fait « pas difficulté, comme on le verra dans les preuve ves que je joins à ces recherches pluscurieuses « qu'importantes, de copier textuellement ses « passages les plus magnifiques, et à l'aventure

LXTRODUCTION. 25

« ceux que Montaigne copie de Sénèque ou de ft de tel autre, liberté qui me semble tant soit peu K hasardée dans ce sage théologal de Bordeaux, (i d'ailleurs si hardiment sincère. Lamolhe-le- (i Vayer, La Bruyère, Saint-É\ remont , Fonte- « nelle, Bayle et Voltaire ne sont guère plus déli- (( cals, et aucun d'eux pourtant n'approche de (( Pascal dans l'audace de ce larcin. Je n'en ai « recueilli, dans les pièces vers lesquelles je ren- <( Yoie, que sept à huit exemples , presque tous « pris d'un même chapitre; mais quiconque lira c< les Essais et les Pensées avec une attention (( scrupuîeuscj en trouvera une foule que je n'ai « eu ni le loisir ni la faculté de rassembler. Il ^ serait naturel de conjecturer d'abord à qui véar nère comme moi la réputation de Pascal, et ne (( peut cependant fermer les yeux sur cette sin- (( gulière quantité de traits ingénieux, touchants (( ou sublimes, qu'il n'a fait qu'extraire des phift losophes ou des Pères de l'Église, de Montai- K gne ou de Charron, et dont presque tout le « livre des Pensées se compose; il serait, dis-je, « naturel de conjecturer que ce livre ne fut réel- « lement qu'un recueil de notes informes, dont les « unes devaient être employées comme autorité ^

a et dont les autres devaient subir une réfutation « complète. On est même d'autant plus porté à le (( croire, au premier aspect, queFhisloirebiLlio- (( graphique ne nous donne guère ce livre pour a autre chose, puisqu'elle constate qu'il fut formé (( de papiers rapportés , et sans au tre ordre que celui a qu'il plut aux éditeurs d'y introduire. Les rai- « sonnements presque invincibles que Pascal y c< fait valoir pour l'incrédulité en seraient un au- (( tre témoignage auquel je ne pourrais me refuser (( d'accorder un plein crédit , si je ne voyais que « les premiers écrivains de la nation se sont réu- (i nis, depuis le temps de Pascal jusqu'au nôtre, « à considérer les Pensées comme le principal « titre de sa gloire. En effet, si vous ôtez à Pascal (( les remarques admirables et profondes dont ce « livre est formé, il lui restera encore la réputau tion d'un des plus savants géomètres de son siè- « cle ; celle du dialectitien le plus habile, du rai- « sonneur le plus ingénieusement plaisant, le plus « brillant et le plus pur qui eût paru en France «jusqu'à lui; mais, je chercherai inutilement u dans ce qui lui restera de son ouvrage pos- {( thume, ce prodigieux génie qui devait jeter « tant de lumières sur la religion, que si Dieu l'a

(i retiré du monde, à en croire un célèbre auteur u de notre temps, c'était afin que tous les mystères a n'en fussent pas éclaircis. Parmi les Pensées, a il y en a Lien quelques-unes qui appartiennent a en propre à Pascal, et on les reconnaît à je ne & sais quel tour d'une mélancolie, non pas philo- « sophique ni chrétienne, mais superstitieuse, (( moroseet comme illuminée, qui trahit l'état où « le plongeait sa maladie. L'allure de cette trisa tesse rêveuse et désespérée n'a rien de bien difi( ficile à saisir, et je lis des écrivains à la mode a qui n'y réussissent pas moins bien que Pascal; « mais ces élans d'une âme forte, ces traits grands « et inattendus dont on a dit qu'ils te?iaie?2t plus « du Dieu que de ïhomme^ il faut convenir que « c'est Timée de Locres, saint Augustin, Char- « ron, et spécialement Montaigne, qui les ont i^ fournis. Conclura-t-on de là que certains en- « thousiastes n'ont pas lu Montaigne, ou qu'ils ii^ se font un plaisir de sacrifier la gloire d'un « sceptique à celle d'un janséniste?

« Toutes réflexions faites, je me crois obligé •« de reconnaître que le plagiat de Pascal est le « plus évident peut-être et le plus manifestement a intentionnnel dont les fastes de la littérature

(( offfrent l'exemple. D'abord c'est un livre de & Pensées jetées au hasard ^ comme le dit Pascal u lui-même^ et sans aucune espèce d'ordre; de (( manière que le mérite de l'ordre et de la con- (( ception en étant soustrait , on n'y peut cheru cher que l'essence de chaque pensée prise en a particulier, et le tour qui la fait valoir. Chaque « pensée qui se retrouve ailleurs dans l'essence et a dans le tour est donc un plagiat très-condama nable. Secondement, je le trouve aggravé par (( la précaution que prend l'écrivain d'y modifier (( quelque chose, soit dans l'antiquité de l'ex- (( pression, soit dans sa hardiesse, soit dans le a rapport des membres de la phrase entre eux, {( un peu moins, ce me semble, pour rendre l'idée (( plus claire et plus propre à son sujet que pour (( l'approprier à son style, et l'encadrer sans disu parate dans la contexture de ses écrits,

c( Enfin, après avoir fait ces observations dans a le détail, ne se tronve-t-ôn pas aigri du ton (( tranchant et superbement dédaigneux dont Pasa cal se sert à l'égard de Montaigne; comme si, (( non content de s'enrichir de ses écrits, il voulait (( les perdre de considération dans l'estime des a hommes, pour hériter seul de leur gloire?

« Je le répète : Pascal a plus qu'il ne faut de sa a réputation littéraire pour balancer toutes les i( réputations anciennes et modernes; maislarai- (( son voudrait peut-être qu'on s'en tînt là, et (( qu'on ne s'obstinât pas à le compter parmi les u plus solides appuis de la religion et de la mo- (( raie, à moins qu'on n'y comprît aussi Apbtone, « Publius Syrus, Erasme, et tel autre compilateur a d'apophthegmes qui n'ont été que les rapsodes (( de la philosophie et delà sagesse antiques. )>

Admirateurs quand même de Pascal, tous tous, incrédules par tradition ou de parti pris, tenterez- vous bien encore de répondre? Voyons, pour peu qu'il vous reste de pudeur au fond de Tâme, que deviendra cet enthousiasme réel ou simulé, alors qu'il ne vous est plus permis devons cacher à vous-mêmes les tristes plaies de votre idole? Un est donc que trop vrai, Pascal ne se contentait pas d'exploiter à son seul et unique profit les conceptions du sol^ du pédant^ du vaniteux ^ de Y effronté^ de Xhérétique Montaigne^ — nous ne faisons que résumer ici les jugements des bons solitaires de Port-Royal ; —tout penseur, disonsnous, tout philosophe, tout écrivain profond, soit profane ou sacré, devait payer tribut au plagiat

manifestement intentionnel du sainl manipulateur des Pensées morales et religieuses.

N'oublions pas, au surplus, de signaler un fait, qui va mettre dans tout son jour la louable can« deur de notre véridique Nodier.

Dans les notes où il place en regard les passages des écrivains originaux et ceux des écrivains plagiaires, Nodier, entre autres appropriations indûment légitimées par la plupart des lecteurs lettrés ou illettrés de Pascal, cite la reprodution, — donnée par celui-ci comme un trait qu'il semblerait devoir à son propre génie, — de cette grande pensée que nombre d'érudits ont depuis longtemps restituée à Timée de Locres, et qu'on retrouve, ajoutent-ils, dans les œuvres de Platon : « Dieu (La nature, dit Pascal) est un cercle imn mense (une sphère infinie, dit encore Pascal) u dont le centre est partout, et (Pascal supprime « la conjonction) la circonférence nulle part. «

Puis, ensuite, l'auteur des Questions de littérature légale se prend à faire ce loyal aveu : « Je dois convenir que je ne donne cette pensée à a Timée de Locres que sur la foi des auteurs nom- « breux qui l'ont citée. Je ne l'ai pas trouvée dans « le texte. »

Touteâniedroiteapplaudira sans doute àcet acte de sincérité. Mais, Nodier avait-il bien réfléchi au résultat probable de certaines concessions faites à de certains adversaires? Il y a des hommes d'une volonté si tenace, qu'ils consentiraient à perdre les cinq sens de nature, plutôt que d'en utiliser aucun, pour percevoir toutes vérités contraires à l'opinion qu'ils ont une fois ou conçue ou reçue, tant sur les choses que sur les personnes. Quel espoir donc que l'écrivain le plus consciencieux ne se fasse une étrange illusion, alors que, se proposant de découvrir à de tels hommes de telles vérités, il y emploie les pâles lueurs du doute aussibien que les vives clartés de la certitude, et qu'il semble tenir toute espèce de lumière efficace pour tirer ces esprits opiniâtres de leur aveuglement volontaire?

Qu'est-ce, en effet, que l'affirmation de ces nombreux auteurs, dont Nodier n'a pu, confesset-il, parvenir à vérifier l'unanime témoignage? Ne devait-il pas craindre qu'on ne cherchât du moins à se prévaloir de ce naïf aveu, pour attaquer du même coup toutes les accusations de plagiat qu'il avait eu le courage de porter contre Pascal?

A supposer 5 pourtant ^ qu'on voulût prendre au sérieux un pareil chef d'argumentation, qui sait s'il ne nous resterait pas quelque moyen de venir en aide à l'honorable mais imprudente franchise de Nodier?

Quant aux larcins faits à Montaigne, nous ne concevrions pas que nul osât les dénier. Ils sont accompagnés de preuves matérielles, que tout lecteur, pour peu qu'il se montre attentif, retrouvera sans trop de peine en maint chapitre des Essais. Nous pouvons d'ailleurs affirmer que quiconque aura lu à fond ce dernier ouvrage , sera forcé de reconnaître que Pascal n'a point fait conscience d'y puiser les trois quarts et plus de ses Pensées inorales.

Mais, arrivons à cette merveilleuse pensée, dont tant de gens se sont plu à dire qu'elle était tombée de la main de Dieu sous la plume de Pascal. Peu importera, ce nous semble, que celui-ci l'ait prise soit dans ïimée ou dans Platon , si nous nous faisons fort de démontrer qu'elle avait été reproduite trente-sept ans avant la naissance du Port-Royaliste , et quatre-vingt-dix-sept ans avant la publication des Pensées morales et religieuses.

Singulière décomerte, dont nous faisons hommage à la mémoire du bon Nodier, et que nous sommes heureux de pouvoir opposer aux récriminations de ses antagonistes , qui ne manqueront sans doute pas de devenir aussi les nôtres !

11 nous faudra citer. Dieu nous le pardonne, un des imitateurs du facécieux Rabelais. Nous ne nous occupons guère de savoir comment l'influence des œuvres du maître , tout bizarre que fût son génie, porta quelquefois bonheur aux productions de ses disciples; mais, nous devons en convenir, c^tj tristes faiseurs de contes drolatiques^ ainsi que les appelle assez plaisamment certain vieil auteur atrabilaire, n'en avaient pas moins le don d'imaginer ou de reproduire, de temps à autre , des pensées de la plus saine morale et de la plus haute philosophie.

Ouvrez les Contes et discours cC Eutrapel ^ rei>eus et augmentez par le feu seigneur de La Herissaye^ gentil-homme Breton^ à Rennes^ pour Noël Glamet^ de Quimpcrcorenti?i^\^^Q] vous trouverez à la page 202. a. de ce livre, le passage suivant : « ... Ce qui est neantmoins Irèsli faux et contre l'ordre esîabli en ceste — nature, « — qui est — Dieu — (on voit que Pascal avait le

i( choix) : lequel n'est iamais contraire à soy, a et cuius centruin est uhiq^ circumférentia « vero niisquam. »

Nous sommes surpris que ce passage ait pu échapper à la vaste érudition de Nodier. Il est , au reste ^ assez probable que si Pascal ne tient ni de Timée, ni de Platon, la sublime pensée qu'on prétendait lui être venue du ciel en ligne directe, il l'aura tout simplement puisée dans les Contes et discours d'Eutrapel^ où elle n'était cachée ni perdue pour personne , non plus que pour lui-même.

Et veut-on savoir ce que nous répondit un jour, touchant cette conjecture, quelqu'un de ces idolâtres auxquels leur opiniâtreté tient le plus ordinairement lieu d'enthousiasme? Voici cette curieuse repartie : n Hé bien donc , si Pas- « cal n a pas trouvé cette pensée, toujours est-il « qu'il l'a retrouvée! y Admirable dialectique! Vraiment, n'aurions-nous pas, au compte de ces rares intelligences, toute raison d'égaler notre gloire à la gloire même de Dieu? Si nous ne pouvons lui refuser le mérite d'avoir inventé le soleil , la lune et les étoiles , toujours est-il que nous avons celui de retrouver, chaque matin

et chaque soir, tous ces astres au firmament! O béni soit l'esprit de secte, puisque c' est-là sans doute un de ses nobles privilèges, que ceux qu'il ne peut faire cruels, il doive au moins les rendre absurdes !

Revenons au livre des Essais. II fallait, à vrai dire, que cette œuvre fût bien robuste et bien vivace , pour grandir et pour se fortifier en dépit des attaques incessantes des Mallebr anche , des Nicole, des Pascal, et de tant d'autres hommes éminents, dont on ne saurait se défendre d'honorer le génie, tout en se réservant le droit de plaindre leur faiblesse. Après avoir traversé victorieusement les épreuves les plus envenimées de la haine et de l'envie , l'ouvrage de Montaigne est enfin devenu , sous le contrôle éclairé du temps, le livre unique de la philosophie morale par sa piquante et perpétuelle originalité, le code incomparable de la sagesse humaine par sa constante et universelle profondeur.

La postérité devait faire justice des honteuses imputations accumulées contre ce philosophe par ses détracteurs de tout ordre et de tout étage. Si quelque fanatique, en ce siècle de lumière et de conscience, ose encore attaquer l'homme et l'é-

crivain chez Montaigne , l'un et l'autre occupent un rang trop èle\é dans l'estime publique 5 pour que la calomnie puisse désormais espérer de les y atteindre.

(( La meilleure réponse à faire aux détracteurs « de Montaigne 5 dit La Dixmerie, c'est de rap- (( peler naïvement ce que fut Montaigne. C'est de « dire à ceux qui attaquent sans ménagement ses (( écrits : lisez ses écrits : c'est de dire à ceux qui « attaquent sa conduite : lisez l'histoire. ))

Or, nous ne croyons pas que Montaigne ait jamais été, sous le double rapport de sa conduite et de ses écrits , mieux apprécié que dans ce peu de mots empruntés à l'ouvrage de M. Jay : u Nul « n'a rendu de plus éminents services à la raison a humaine; envisagé comme moraliste , il a fondé « la vraie philosophie en France ; considéré « comme écrivain^ il a contribué aux progrés K de la langue; anii de l'ordre et des lois, il fut (( sage sans affecter la sagesse , et passa au travers t( d'une génération barbare et fanatique, sans 4( participer à ses excès et à ses corruptions. En- « fin, après avoir élevé un monument utile aux (( hommes et glorieux pour sa mémoire, il vit « arriver la mort avec la tranquillité d'un philo--

(( soplie qui , pendant toute sa vie , avait appris à (( mourir. Fidèleàses principes, il finit commeSo- (( crate, — en se conformant aux façons et formes (( reçues autour de lai; — et sa dernière pensée fut « un dernier hommage à la religion de ses pères. )) Montaigne, en effet , couronna sa noble et utile vie par une mort des plus exemplaires et des plus édifiantes. Cette mort fut la suite d'une esquinancie, qui lui ravit tout d'abord l'usage de la parole. Comme il conservait, néanmoins, la liberté de son esprit et la plénitude de son jugement, il ne cessa, durant trois jours, de s'entretenir par écrit avec sa femme. Puis, lorsqu'il sentit que le terme fatal approchait , il pria celleci de le faire aussitôt savoir à quelques gentilshommes du voisinage , afin qu'ils voulussent bien venir, en toute hâte , assister à ses derniers moments. A peine ils étaient arrivés, qu'il fit dire la messe dans sa chambre; car, il se trouvait alors en un tel état, qu'il ne put suivre J' office que piteusement étendu dans son lit. Mais, à l'instant suprême de l'élévation , il fut tout à coup pris d'une faiblesse, et rendit son âmeàDieu, ens' efforçant à se mettre sur son séant , pour adorer la sainte hostie!

Voilà quelie fut 5 en sa plus simple expression , la fin de cet incorrigible sceptique , poursum par le doute jusque dans son doute même ! Aurait-il eu besoin, le pensera- t-on, pour se maintenir dans la foi qu'il conserva, tout le temps qu'il vécut , ferme et inébranlable au fond de son âme, aurait-il eu besoin, comme l'illuminé Pascal , de porter sans cesse avec lui , cousu de ses propres mains entre l'étoffe et la doublure de sa veste , quelque amulette remémoratif de ses saintes croyances? Non, la foi de ce prétendu pyrrhonien était plus saine et plus robuste : ab ! cette foi si pure et si naïve , si calme et si constante, cette foi sans trouble et sans préjugés, sans aigreur et sans ostentation , doit nous faire désirer, à nous tous qui avons le bonbeur d'être cbrétiens, de douter comme on vient de voir que doutait l'incrédule Montaigne, afin d'être préservés de croire comme on sait trop aujourd'hui que croyait le visionnaire, l'infortuné Pascal !

Triste réflexion , que nous suggère le souvenir des anathêmes fulminés par les écrivains de Port- Royal : Mallebranche, Nicole, Pascal, et tous les détracteurs quelconques de Montaigne, enfants ou non d'une même secte, disciples ou non d'une

même école, n'auraient-ils point envié, parmi tant d'autres qualités éminentes qu'on ne saurait assez vénérer eu notre philosophe , et la rare simplicité de son zèle, et la mâle vigueur de ses croyances ?

Mais, le moment est venu pour nous d'exposer les motifs qui nous ont fait entreprendre ce livre. Notre tâche sera plus douce désormais j nous n'aurons plus à nous occuper que des admirateurs consciencieux de Montaigne. Si nous différons avec quelques-uns d'entre eux sur les moyens qu'ils employèrent pour parvenir à populariser sa morale ; si nous avons cru devoir nous écarter entièrement, à cet égard, de la route que chacun de ceux-ci avait jugé à propos de suivre^ nous ne désespérons pas, d'ailleurs, en considérant l'accord de tous sur les difficultés que rencontrent les érudits mêmes à la lecture des Essais , nous ne désespérons pas, disons-nous, de faire jaillir de cette conformité unanime d'opinions, sinon l'apologie , du moins la justification la plus complète de notre propre ouvrage.

Ces chapitres qu'il écrit à la hâte, quand une idée nouvelle vient le frapper, sont ordinairement, malgré la liberté du style et les citations, des traités complets de morale et de philosophie ; et ces traités sont des chefs-d'œuvre. J.-V. Le Clerc, Éloge de Montaigne,

Lorsqu'on voit les appréciateurs désintéressés de Montaigne, se réunir pour le considérer comme le penseur le plus hardi et le plus original des temps anciens et des temps modernes , comme le moraliste le plus ingénieux et le plus profond qui ait jamais été et qui puisse jamais être , comme l'historien le plus vrai et le peintre le plus habile de l'homme physique , moral et intellectuel 5 comme l'écrivain où l'on a déjà le plus largement puisé, et où, néanmois, il reste à puiser le plus abondamment encore, lorsqu'on voit, en un mot, les panégyristes consciencieux de notre philosophe, s'accorder pour lui offrir à si bon droit cette suprême ovation , et pour le placer à si juste titre sur ce majestueux

piédestal : comment ne serait-on pas tenté de se demander par quelle étrange anomalie il se peut faire que La Rochefoucauld, qui, par ses pensées où au rare mérite de la justesse il joint le mérite plus rare peut-être de la précision , passe communément pour l'inventeur d'un style dont Montaigne lui avait fourni les plus heureux modèles , en tant même qu'il s'agirait peu d'examiner si, forme et fond , tout , dans le livre des Essais , n'a point servi plus d'une fois à enrichir le livre des Maximes ; que La Bruyère , dans la touche duquel, sans parler de l'idée mère qu'il emprunta particulièrement à Montaigne, de mettre en action les ridicules et les folies des hommes , on reconnaît un si bon nombre des traits les plus saillants de la touche du maître ; que Vauvenargues, dont, à en excepter, d'une part, la méthode et la profondeur qui distinguent son Introduction à la connaissance de Vesprit humain , et , d'une autre , la justesse et la nouveauté de certains aperçus et de certains jugements qui lui appartiennent en propre , les écrits ne sont, assez ordinairement, que des reflets plus ou moins lumineux du sens et de la manière de chacun de ses deux devanciers, et, partant, des

leçons diverses de ce génie universel qui leur avait, aussi-bien qu'à Vauvenargues , aplani la route et facilité la carrière; que ces trois écrivains, qui doivent à Montaigne une partie de leur crédit et de leur gloire , soient devenus , dès l'origine , la lecture privilégiée de presque tout le monde^ tandis que Montaigne, de qui, sur le moindre propos, on voit si souvent élever au plus haut point le nom, le mérite et l'autorité, semble pourtant destiné à ne pouvoir jamais être la lecture de prédilection que d'un petit nombre de personnes même lettrées ?

C'est Montaigne qui, le premier, va répondre à cette question : « l'escris, dit-il, mon livre à (( peu d'hommes et à peu d'années. Si c'eust esté (( une matière de durée , il l'eust fallu commettre « à un langage plus ferme. Selon la variation (( continuelle qui a suivy le nostre iusques à cette (( heure , qui peult espérer que sa forme présente (( soit en usage d'icy à cinquante ans? Il escoule « touts les iours de nos mains ; et depuis que ie a vis, s'est altéré de moitié. Nous disons qu'il a est asture parfaict : autant en dict du sien « chasque siècle. le n'ay garde de l'en tenir là , « tant qu'il fuyra et se difformera comme il faict.

A C'est aux bons et utiles escripts à le clouer à fl eux; et ira son crédit selon la fortune de nostre ti estât...!. 9

Montaigne 5 auquel on a si ridiculement reproché de faire , en mainte occasion , preuve de vanité, donne à coup sûr, en cet endroit, un témoignage par trop exemplaire de sa modestie. Il écrivait à peu d' hommes ^no\x% en convenons volontiers avec lui ; car, bien que, par la puissance de son génie, il ait, comme le dit M. Viliemaio, si fréquemment trouvé l'expression qui ne peut vieillir, et deviné la langue de nos jours, pourtant est-il qu'à moins d'être suffisamment versé dans les lettres , nul ne saurait le saisir et le suivre que deçà et delà au courant de son ouvrage , ainsi qu'il arrive de saisir et de suivre les sillons de lumière que trace , en de tels endroits et par de tels moments indéterminés, le feu céleste, au milieu d'une atmosphère plus ou moins chargée de nuages. // écrivait à peu d^ années ^yoUh le point que nous pouvons lui contester hardiment 5 aujourd'hui que deux siècles et plus ont placé les Essais au premier rang des livres impérissables.

Il nous importe, toutefois, d'insister sur les raisons qui, indépendamment de l'ancienneté du

langage , s'opposent à ce que l'œuvre de Montaigne puisse jamais devenir un livre populaire dans toute l'acception du mot, c'est-à-dire un de ces livres usuels à la portée de toutes les classes de lecteurs. Loin de là , si nous devons en croire la plupart des apologistes de Montaigne , la lecture des Essais ne se trouvera plus être que difficilement accessible à ceux-là mêmes que leurs études auront le plus familiarisés avec l'idiome de nos pères.

Rapportons à dessein^, en les allant chercher aux différents degrés de notre échelle littéraire , les jugements formulés à ce sujet par quelquesuns d'entre ceux de nos écrivains, qui se sont le plus particulièrement et le plus impartialement intéressés à la gloire de Montaigne.

A tout seigneur, tout honneur : recourons d^abord à l'opinion de M, Villemain. Sans déroger à la première loi de sa nature, qui lui fait revêtir d'un certain vernis d'atticisme toutes vérités tant soit peu délicates, M. Villemain ne laisse pourtant pas de s'exprimer, en cette occasion , avec la plus entière franchise. Il n'est donc point probable que personne s'avise de découvrir, dans les derniers mots du passage que nous allons citer,

une sorte de tour spécieux, où, sous la forme naïve du sentiment, viendrait se cacher à demi quelque maligne réticence.

Voici le passage : « Des phrases vives et cou- « pèes, des bons mots, des traits, des èpigrammes, li convenaient d'ailleurs très-hien dans un style « décousu, qui, comme le dit l'auteur lui-même, i( — ne va que par sauts et par gambades. — Le a désordre est souvent pénible : il faut du moins a qu'il ait quelque chose d'amusant. Montaigne & abuse beaucoup de son lecteur. Ces chapitres « qui parlent de tout , excepté de ce que prometa tait le titre, ces digressions qui s'embarrassent « l'une dans l'autre , ces longues parenthèses qui « donnent le temps d'oublier l'idée principale, « ces exemples qui viennent à la suite des raison- « nements et ne s'y rapportent pas , ces idées qui ff n'ont d'autre liaison que le voisinage des mots, « enfin, cette manie continuelle de dérouter l'at- « tention du lecteur, pourrait fatiguer; et l'on i( serait quelquefois tenté de ne plus suivre un i( écrivain qui ne veut jamais avoir de marche « assurée : un trait inattendu nous ramène, un i( mot plaisant nous pique , nous réveille. Le « sujet nous a souvent échappé ; mais nous re-

«trouvons toujours l'auteur, et c'est lui que n nous aimons. ))

On voitj et nous ne parlons point ici de quiconque se plairait à ne tenir le dernier trait de M. Viilemain que pour une réticence habilement déguisée ^ on voit par quelle raison persuasive et déterminante 5 craignant peut-être d'avoir jeté le découragement dans l'esprit des jeunes lettrés qui ne connaîtraient pas encore le livre des Essais , notre sage et prudent Aristarque prend aussitôt soin de leur démontrer qu'il n'est point d'ouvrage dont la lecture leur puisse être plus désirable. En effet , leur attesterons-nous avec M. Viilemain ^ la lecture patiente et assidue de Montaigne doit les conduire à l'aimer. Or, aimer Montaigne, c'est se faire un besoin dominant de toujours le pratiquer, de toujours l'apprécier, de toujours l'admirer.

Il ne résulte pas moins des observations de M. Viilemain , que les Essais ne sauraient être un livre à l'usage de toutes sortes de lecteurs. La première condition , pour qu'une pareille lecture devienne profitable à ceux-là mêmes que leurs études ont mis en état de l'entreprendre , c'est qu'ils soient doués d'une intelligence peu

commune et d'une persévérance à toute épreuve. Mais, i] faut, en outre, qu'ils joignent à ces deux rares qualités le précieux avantage de pouvoir disposer d'un loisir, dont il n'est pas également donné à chacun d'être le maître; car^ pour intelligents et pour persévérants que soient d'ailleurs certains jeunes érudits , nous ne devons pas le leur dissimuler : ce serait mal connaître ^ ce serait mal apprécier Montaigne, que de ne pas le lire tous les jours, que de ne pas l'étudier toute la vie.

Passons au jugement d'un autre apologiste de Montaigne. Afin qu'on sache bien à quoi s'en tenir sur les vues qui lui ont fait entreprendre son ouvrage, La Dixmerie ne manque pas de déclarer qu'il n'écrit que pour ceux qui savent lire les Essais^ et que, par conséquent, il n'écrit que pour le petit nombre.

«Montaigne, ajoute- t-il, ne connut aucune « espèce de méthode. Il pensait, il écrivait ses n pensées à mesure qu'une circonstance, ou l'im- « pulsion du génie, les lui inspirait. Il abandonne « souvent son texte pour suivre une idée qui se « présente à F improviste : peu lui importe ft qu'elle soit relative ou non au sujet qu'il vou-

« lait d'abord traiter. Il intercale telle ma- (( tière au milieu de telle autre; il faut souvent (( chercher à la fin du livre l'ohjet qu'il semble « avoir voulu traiter dans le premier chapitre. (( Le fil nous échappe à chaque moment; et il t( faut le retrouver, moins pour sortir du laby- (i rinthe , que pour en suivre exactement les K détours.»

Qui se serait imaginé qu'on pût aller plus loin, touchant les entraves que présente aux jeunes lettrés la lecture des Essais ? Deux écrivains , pourtant , l'un , Pesselier, au milieu du dernier siècle, l'autre, M. le comte Vernier, au commencement de celui-ci, n'ont pas craint de se montrer, à de certains égards, plus explicites que M. Villemain et que La Dixmerie. Le second, toutefois, paraît s'être contenté de combler la mesure, tandis que le premier semblait avoir pris à tâche de la faire déborder.

Commençons par reproduire les appréciations de Pesselier; les voici dans leur verte et âpre teneur : (( Il n'est guère d'auteurs dont la réputa- « tion soit plus étendue, et, jose le dire, mieux « établie que celle de Montaigne; et, cependant, « il est peu d'écrivains moins lus que celui-ci-

« Ses digressions continuelles qui ne laissent dans u ses discours aucun ordre, aucune liaison, ses a fréquentes citations qui font que ce qui est de R lui se trouve comme noyé dans ce qu'il em- « prunte d'autres écrivains , ses réflexions qui « allongent considéraLlement son ouvrage, son {( style enfin qui n'est pas toujours à la portée « de tout le monde , sont autant de défauts con- (( sidérables aux yeux de la plupart des lecteurs, (( et principalement de ceux qui ne donnent à la « lecture que les instants qu'ils consacrent à i( l'amusement; les digressions les égarent, les a citations les ennuient^' les répétitions les rebuta tent^ le syle \^^ dégoûte ^ tout le monde n'est u pas assez courageux pour chercher à dévelop- « per, au milieu de tout cela, d'excellentes qua- « lités et de grandes perfections. »

On conviendra que, pour un admirateur de Montaigne, cet écrivain, s'il ne se méprend sur la valeur des mots^ pousse les choses bien à l'extrême. Ne dirait-on pas, vraiment, cet ours officieux, qui, pendant que l'amateur des jardins, son ami , se livrait au sommeil , apercevant une mouche sur le nez du bon prêtre de Flore :

Vous empoigne un pavé, le lance avec roidcur, Casse la tête à riiomme en écrasant la mouche;

Ce serait peut-être même ici le cas d'ajouter

avec La Fontaine :

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi.

Nous avouerons que, pour ce qui nous concerne personnellement 5 soit modestie ou présomption, il ne nous est jamais arrivé d'être ennuyé, ni rebuté , ni surtout dégoûté par la lecture des Essais. Ne serait-ce point, au reste, que, comme M. Villemain , lorsque nous perdons le sujet de vue, nous retrouvons toujours l'auteur, et que c'est lui que nous aimons, ou que, comme La Dixmerie , lorsque le fil vient à nous échapper, nous avons hâte de le ressaisir, moins pour sortir du labyrinthe, que pour en suivre curieusement les détours? Quant à résoudre ce problême, nous consentirions même à nous en rapporter aux lumières de tout sage ennemi de Montaigne.

« Quel dommage, néanmoins, poursuit Pes- «selier, que ces grandes qualités et ces rares « perfections de Montaigne, demeurent comme a ensevelies dans l'oubli pour un si grand nombre

H de lecteurs de Fun et de l'autre sexe, et surtout a de celui que la finesse de l'esprit et la délica- « tesse des sentiments met en possession de faire u la fortune de tant d'ouvrages! Ces lecteurs ne a savent guère de Montaigne que ce qu'ils en « lisent ailleurs, ou ce qu'ils en entendent citer ; u et l'on doit d'autant plus regretter qu'ils n'en « sachent pas davantage, que peut-être sont-ils <( plus en état que les autres d'en saisir tout le « Lon , et de s'en servir utilement.

(( C'est pour leur en procurer les moyens, aua tant qu'il m'est possible, que j'ai recherché, (( recueilli et rangé sous un petit nombre de ti- (i très généraux ce que Montaigne a écrit sur (( chacune de ces matières. J'ai donc rassemblé u ses pensées , ses maximes , ses réflexions , ses « jugements, son esprit en un mot; mais je n'ai (( point choisi ; je rapporte ce qu'il a dit, et non {( ce qu'il a dit de mieux. Choisir eût été décider ; Il décider, c'est juger; juger, c'est entreprendre a sur les droits du public, et le public est toujours « jaloux de son autorité.

(( Quant au style, j'ai cru devoir entièrement « le respecter; car, outre que Montaigne est en- « core fort intelligible, eu égard au temps où il a

« Yéca, ses expressions ont un tour nerveux, vif, (( original , qui ne contribue pas peu à les faire (( valoir, et qui fait, à mon sens, qu'on ne pourra rait y toucher sans les affaiblir considérable- « ment, et sans altérer même le fond de ses i( pensées : les pensées de Montaigne, habillées à (( la moderne, perdraient , à ce que je crois , une (( partie de leur force et de leur agrément. Je me (( suis donc contenté, dans les endroits où l'ex- (i pression m'a paru si surannée qu'elle est de- (( venue inintelligible , de placer en lettres iîau liques,. à côté de l'ancien terme, celui que u notre usage y a substitué pour rendre la même (( idée, y

Ainsi donc, la chose est nettement établie : pénétré de l'avantage que toutes les personnes de l'un et de l'autre sexe peuvent avoir à connaître les pensées, les maximes, les réflexions et les jugements dé Montaigne, Pesselier manifeste l'intention d'en populariser la lecture. Mais, qu'imagine-t-il pour arriver à cette louable fin , en donnant au public un livre sous ce titre : r Esprit de Montaigne ? Il commence par avancer que le style de cet écrivain n'est pas toujours à la portée de tout le monde, et qu'il dégoûte même la

plupart des lecteurs. Puis alors, pour faciliter, sous un assez grand nombre de rapports , la connaissance des œuvres de Montaigne , à toutes les personnes de l'un et de l'autre sexe, qui ne peuvent en savoir guère rien de plus que ce qu'elles en lisent ailleurs, ou ce qu'elles en entendent citer, il se contente de leur offrir un ouvrage textuellement tiré du livre des Essais , un ouvrage entièrement sorti de la plume de Montaigne.

Le monde lettré n'aurait certes pas à se plaindre de la compilation de Pesselier, si, ce qu'à Dieu ne plaise, le livre des Essais venait un jour à disparaître. Mais, à supposer que, par impossible , les lettres eussent à subir une pareille calamité, Pesselier, à qui les érudits auraient alors tant de grâces à rendre , Pesselier retireraitil d'ailleurs, de son abrégé de Montaigne, le résultat qu'il s'en était réellement promis? Malgré le plus ou le moins de mots qu'il a placés en regard des mots surannés de Montaigne; malgré le soin que, sans le vouloir peut-être, il a pris de se contredire, en avançant d'abord que le style de Montaigne n'est pas toujours accessible à tout le monde, et, bientôt après, que ce style est pourtant fort intelligible, eu égard au temps

OÙ il a vécu 5 malgré mainte autre prècaiîtion encore 5 notre compilateur est-il parvenu à rendre ^ en quelque partie que ce soit , ne fût-ce qu'en cela qu'il appelle \ Esprit de Montaigne^ le livre des Essais une lecture usuelle et populaire?

Non, dirons-nous; c'est dans ce livre même 5 que ceux qui ont le bonheur de l'entendre^ viendront incesamment lire et admirer Montaigne; mais, pour ceux-là qui ne sont pas en état de comprendre l'idiome des Essais^ c'est faire une tentative également inutile , que de leur communiquer ce livre , soit tout entier 5 soit par extraits : l'aveugle discernerait-il d'autant mieux les couleurs, qu'on lui en aurait mis devant les yeux une plus ou moins grande diversité? 0 l'admirable découverte, s'il suffisait de ce moyen pour rendre à quiconque en serait dépossédé l'usage de la vue !

Venons à l'ouvrage du comte Vernier, On verra que les allégations de cet écrivain , sur les difficultés que rencontrent les jeunes gens à la lecture de Montaigne , ne sont, à proprement parler, qu'une contre-épreuve légèrement amoindrie des appréciations de Pesselier.

Dans l'indroduction mi^e à la tête des Notices

siw les Essais , nous trouvons , entre autres , les passages suivants ; « On ne peut lire les Essais H sans les admirer. Qui pourrait ne pas désirer une a lecture aussi intéressante qu'instructive pour i tous les âges de la vie? Mais, il faut convenir & de bonne foi qu elle est pénible ^i fatigante ^ (( surtout pour la jeunesse, par l'ancienneté du a langage qui vieillit de plus en plus chaque jour, (( à mesure que notre langue se perfectionne.

(( Cette lecture devient plus difficile encore il par les expressions que Fauteur a pour ainsi « dire créées, ou par le sens particulier qu'il a « quelquefois donné à celles qui étaient en usage « de son temps, par sa manière d'écrire, sans « ordre , sans liaisons , qui est , comme il le dit « Im-mème^àbatonrompu^ d^un style décousu^ a mal lié^ qui ne va qu^à sauts et gambades, if. En effet , on lit parfois la moitié, les deux tiers « d'un chapitre, sans y trouver aucun rapport « direct avec le titre.

ff C'est donc faire une chose utile, que de « rendre la lecture de Montaigne facile et atft trayante; les jeunes gens seront plus dispose ses , plus empressés à se familiariser avec un « auteur si fécond, à s'enrichir des trésors qu'il

K prodigue à pleines mains. Le moyen d'y parli venir est d'écarter les obstacles et d'aplanir les « difficultés qui détournent et rebutent les leca teurs; il faut , en effet, avouer que peu de per- (( sonnes ont le courage de le suivre, et de pénéi( trer dans le fond de ses pensées.

i( Pour rendre la lecture des Essais facile et « attrayante , il est indispensable de donner de (( courtes notices à la tête des différents cha- (( pitres 5 et de faire sur chacun de ces chapitres a des observations particulières, soit relativea ment à la marche de l'auteur, soit sur le fond a des choses et des pensées. Par ce moyen, on « verra disparaître, du moins en partie, tout a ce que la lecture de ce précieux ouvrage a de « pénible et de rebutant, v

Les réflexions du comte Vernier nous semblent , à peu de chose près , tout aussi formelles , tout aussi précises que celles de Pesselier. En effet , il convient de bonne foi que la lecture de Montaigne l'a, non pas ennuyé et dégoûté^ mais du moins Jàtîgué et rebuté. Nous lui pardonnerions difficilement un pareil aveu, s'il ne rachetait ce péché par sa profonde admiration pour notre philosophe. Mais , n'oublions pas qu'au

nombre des difficultés qu'il prétend avoir éprouvées en lisant les Essais^ il place en première ligne, et sans qu'il lui arrive de se démentir sur ce point 5 l'ancienneté du langage.

Précisons bien le but que se propose le comte Vernier; déterminons bien les moyens à l'aide desquels il se flatte de pouvoir y atteindre.

« On n'entreprend point ici , dit-il au comi( mencement de son indroduction 5 de donner «l'abrégé des Essais de r^Montaigne ; on n'eni( prend point de les traduire , d'en cbanger le « texte et les expressions , d'en détacher les « maximes j d'en extraire l'esprit et les pensées.

(( Un abrégé, quelque parfait qu'il soit , n'est a toujours qu'un nain qui , quoique dessiné dans a de justes proportions, ne peut jamais rempla- « cer un être qui doit conserver sa grandeur « naturelle et les beautés majestueuses de ses « formes.

«A l'égard du style et des expressions, ce «serait tout altérer, tout dénaturer, que d'y a apporter le moindre changement. C'est dans (c le genre, dans la manière d'écrire de l'auteur, « de présenter ses idées, ses opinions, que se fait H remarquer son principal mérite. Le style , les

(( expressions , la tournure des périodes , tout « concourt à donner de la force et de l'énergie c< à ses pensées.

« Quant aux maximes et à l'esprit de Montai- « gne, tout s'évaporerait si l'on voulait en cx- (i traire la quintesccnce. Nul ouvrage n'est moins « susceptible que ne le sont les Essais de ces difa férentes tentatives ; il faudrait les copier en enti tier à raison de leur orîginalîlé piquante, de la u finesse des pensées, de la tournure singulière des (( périodes , des transpositions , des digressions «fréquentes, du sens souvent inattendu qu'il a donne à ses nombreuses citations. Une sembla- (( ble entreprise deviendrait donc aussi impossible « qu'infructueuse. Celles de ce genre qu'on a u voulu tenter jusqu'à ce jour, et dans lesquelles « on a échoué, nous en fournissent la preuve.

a Notre unique objet est de faciliter la lecture (( de ce précieux ouvrage, de la mettre à la portée (( de tous les lecteurs, de la leur faire désirer, et, (( pour le dire d'un seul mot , d'apprendre à lire (( Montaigne, sans le tronquer, sans le dénaturer, « en le présentant tel qu'il est, tel qu'il doit être.

(i On se contentera donc de renvoyer aux « meilleures éditions qui en ont été faites, et l'on

a se bornera à donner des notices et des observa- « tions succinctes à la tête de chaque chapitre. u Elles porteront principalement sur le fond des ¥ pensées, des opinions, pour les faire saisir sous « leur vrai point de vue. Ce plan est absolunaent (( neuf : puisse-t-il être également utile! »

La tâche que s'impose le comte Vernier, tâche plus audacieuse et plus chimérique, sans contredit 5 que celle où devait pourtant échouer avant lui Pesselier, c'est de vulgariser, non plus la lecture de quelque compilation des passages les plus accessibles de Montaigne, mais la lecture des Essais tels qu'ils sont, tels qu'ils doivent être, des Essais dans leur parfaite intégrité.

Pour parvenir à ce résultat, l'écrivain engage tous les lecteurs, soit qu'ils entendent ou non l'idiome de Montaigne , à se procurer une des meilleures éditions du livre des Essais^ et à n'en aborder toutefois les chapitres qu'au fur et à mesure qu'ils auront parcouru les chapitres correspondants du livre des Notices.

A Dieu ne plaise que nous ne rendions la plus ample justice , et que nous n'accordions la plus sincère estime au mérite d'un homme de savoir et de conscience ! Il nous siérait mal d'ailleurs de

ne pas respecter, de ne pas honorer l'intention même de cet ardent ami des bonnes lettres, alors que sa^fervenr pour les progrès de la raison humaine, lui fait employer ses veilles et consacrer ses talents à populariser le nom et les écrits du plus fécond et du plus puissant de nos moralistes.

Mais, rintention et les talents suffisent-ils pour empêcher qu'un écrivain ne s'abuse sur la portée de ses vues, et ne se méprenne sur l'importance de ses travaux? Et, qu'est-ce donc, à le bien apprécier, que le livre des Notices? En quoi peut-il vraiment faciliter à toute personne que ce soit la lecture des Essais?

Le comte Vernier prévient ses lecteurs , on se le rappelle , qu'il n'entreprend ni d'abréger ni de traduire les Essais^ ni d'en changer le texte et les expressions, ni d'en détacher les maximes, ni d'en extraire l'esprit et les pensées. Mais, oubliant aussitôt ses promesses , le voiià qui , durant le cours entier de son ouvrage, fait plus que l'opposé de ce qu'il avait paru ne vouloir point faire : il abrège, ou traduit, ou commente les Essais; il en extrait mot pour mot, dans cet endroit telle pensée, et dans cet autre telle maxime; il change le texte de maint et maint passage, dont il ijiter-

prête ou développe le sens; il ajoute , en de certaines occasions, ses propres aperçus à ceux do Montaigne; enfin , il va semant çà et là, comme entraîné, quoi qu'il en ait dit, par l'exemple du maître , des traits d'histoire, de science, d'art, de morale, de politique et de philosophie, sans trop examiner si tout cela n'est point d'ailleurs plus ou moins étranger à la matière dont il traite.

Quoi qu'il en soit, pourtant, de ses écarts personnels, qui ne servent qu'à embarrasser, en la compliquant sans nécessité et sans utilité , l'ordonnance de son livre; quoi qu'il en soit encore de la confusion et de la contradiction qui se manifestent dans ses idées sous ce point de vue capital , que la manière dont il exécute son œuvre est précisément celle-là qu'il annonçait vouloir éviter; quoi qu'il en soit, en un mot, des moyens qu'il emploie pour réaliser son entreprise, nous ne reprocherons certainem.ent pas à l'auteur des Notices d'avoir fait concourir toutes les ressources quelles qu'elles fussent, de son esprit et de sa mémoire, à nous donner le commentaire le plus complet qui ait paru jusqu'à ce jour sur les Essais de Montaigne.

Cependant, à quelque degré de perfection qu'il fût permis de porter un pareil ouvrage, suivre exactement et fidèlement la marche de Montaigne, à travers le décousu de son style, le va-etvient de ses pensées, le pêle-mêle de ses périodes, le dédale sans terme et sans issue de ses digressions, de ses citations , de ses transpositions, n'estce point d'abord, nous demanderons-nous, une chose évidemment impossible? Et, supposons qu'un de ces rares génies auxquels rien ne coûte moins qu'un prodige, accomplissant la merveille de saisir ce véritable Protée sous toutes ses formes, etdelereprésenterdanstoutesses allures, parvînt à enrichir le public d'une peinture si parfaite des Essais^ qu'elle ne laissât quoi que ce fût à désirer sous le double rapport de l'ensemble et des détails : les lettres acquerraient , nous n'en disconvenons pas, un modèle inconnu dans ce genre, et posséderaient peut-être même un chef-d'œuvre de plus. Mais^ serait-ce bien, en définitive^ par l'entremise d'un commentaire, pour irréprochable qu'il dût être, que ceux qui comprennent le langage des Essais^ s'aviseront jamais de pratiquer, d'étudier, d'approfondir Montaigne? On aurait fait pour les érudits un livre piquant et eu-

rieuî, sans néanmoins pouvoir en obtenir de conséquence autrement profitable. Quant aux lecteurs illettrés, pensez-vous que n'importe quel travail plus ou moins lumineux sur Montaigne, dût leur infuser l'intelligence de notre vieil idiome, et leur faciliter comme à miracle la lecture des Essais ?

Le comte Vernier semble ne s'être pas suffisamment souvenu de ce fait signalé par lui-même dans son introduction , qu'une des principales difficultés que rencontrent les érudits à la lecture de Montaigne , c'est l'ancienneté de son langage. Montaigne n'avait-il point prévu cet obstacle, lorsqu'il disait : « l'escris mon livre à peu d'hommes? n On peut donc l'affirmer sans crainte d'être démenti, cela même qu'on doit tenir pour une entrave positive , quoique momentanée, pour les lecteurs instruits, devient un empêchement insurmontable pour les lecteurs vulgaires. Ce serait, qu'on se garde bien de l'oublier, une entreprise foncièrement erronée, une tentative radicalement infructueuse, que l'idée de mettre, en son entier ou par extraits, l'œuvre de Montaigne à la portée de tout le monde. Abréviateurs, compilateurs, ou conimentateurs, peu importe : nul ne fera que le

livre des Essais puisse jamais devenir une lecture usuelle et populaire.

Mais, de ce que ce livre tel qu'il est 5 et tel qu'il doit rester pour l'admiration du monde savant, ne saurait être lu que par les érudits , estce donc à dire que les lecteurs dépourvus de lettres demeureront à jamais privés des utiles enseignements de cette philosophie morale et pratique, dont Montaigne sut faire, à l'exemple de Socraîe, une science applicable à nos besoins et à nos faiblesses, en quelque haut ou bas étage qu'il nous arrive de naître, en quelque bonne ou mauvaise situation que nous venions à nous trouver j science d'observation et de raisonnement , qui , suivant les paroles de M. Villemain, nous prend tels que nous sommes, pour nous rendre tels que nous devons être, et nous étudie afin de nous corriger; science, ajouterons-nous, si fertile en résultats heureux, quand le génie d'un Socrate ou d'un Montaigne vient la mettre au niveau des intelligences les plus ordinaires?

Nous ne savons rien de plus judicieux, touchant l'œuvre de Montaigne, que ce mot du cardinal du Perron : «,Le livre des Essais doit être le bréviaire des honnêtes gens. »

Et, pourtant, quel peuple ferîons-nous, bon Dieu, si cette qualité d'homiêtes gens ne devait appartenir, en ce pays, qu'au petit nombre de ceux qui sont plus ou moins en état de comprendre l'idiome de Montaigne! Mais, loin de là sans doute, on rencontre, parmi nos classes illettrées, force honnêtes gens auxquels pourrait s'appliquer, en bonne part, l'axiome du grand moraliste : «Il faut s'enquérir qui estmieulx sçayant, non qui est plus sçayant, » Ces honnêtes gens ont dans la mémoire, — « moins pour l'emplir que pour l'enrichir, » — une foule de traits de La Bruyère, de La Rochefoucauld, de Vauyenargues, et ne connaissent tout au plus Montaigne que par le titre de son admirable livre. Nous avons suffisamment démontré pourquoi, avec les meilleures intentions, nul n'a pu trouver le moyen de faciliter à ces honnêtes gens l'intelligence des Essais^ et de leur faire mettre cet ouvrage au rang de leurs lectures familières : c'est que, nous le dirons encore, pour parvenir à populariser Montaigne par la lecture des Essais^ il faudrait n'avoir rien moins reçu de Dieu que le don des miracles !

Or, ce qui nous semblait impossible à réaliser en

ce qui touche lelivre même des Essais ^noxxs a paru cesser de l'être en ce qui regarde la philosophie proprement dite de Montaigne 5 cette philosophie morale et pratique, dont il puisa les leçons tantôt chez autrui 5 tantôt en lui-même, partout, en un mot, où son instinct suhlime lui faisait découvrir le langage de la nature et de la vérité ; cette philosophie dont les préceptes répandus de toutes parts dans son ouvrage, font du livre des Essais, envisagé sous ce point de vue, comme le répertoire le plus riche et le plus varié de la sagesse universellca

— Rechercher et recueillir les éléments qui constituent, selon nous, la philosophie proprement dite de Montaigne, et qu'il a jetés sans ordre et sans méthode au courant de son œuvre, soit qu'il les tirât de ses lectures, de ses souvenirs, ou de ses méditations 5

Étudier tour à tour ces éléments jusque dans leurs moindres détailsj les interpréter quelquefois, les développer assez souvent, les résumer presque toujours , sans laisser néanmoins de reproduire en leur intégrité ces maximes, ces sentences, ces axiomes, qui ne le cèdent à rien de ce que nous possédons de mieux en ce genre, ni pour la

force du sens, ni pour la netteté de l'expression ;

Analyser, dans la plus stricte acception du mot, cette philosophie morale et pratique, c'està-dire, la décomposer en toutes ses parties, suivant qu elles se trouvent disséminées au hasard sur tous les points du livre des Essais^ pour la recomposer en un ensemble méthodique à la fois et homogène, où partitions et déductions se lient et s'enchaînent logiquement, naturellement, sans travail et sans effort pour les intelligences même les moins exercées ;

Mais, faire en sorte que, quoique les divisions principales, les chapitres subordonnés à chacune de ces divisions, les pensées contenues dans chacun de ces chapitres, toutes choses, tant par leur succession plus ou moins directe que par leur analogie plus ou moins prochaine, concourent à l'harmonie universelle de l'ouvrage, les esprits qui n'aiment la morale qu'à petite dose, et ne commencent à parcourir un livre que par la fin ou par le milieu, puissent, à quelque endroit qu'ils ouvrent celui-ci, trouver une lecture qui leur soit profitable j

Adopter, pour cet effet, le mode de composition mis en usage par certains moralistes de toutes

lesépoques, lequel tend Judébarrasser F écrivain de la contrainte des transitions et de la monotonie des dissertations, mais lui enjoint de renfermer la matière dont il traite dans le plus petit nombre de mots possible^ et consiste à offrir au lecteur 5 dans chaque alinéa dulivre, quelque vérité générale ou particulière, qui, bien qu'elle se rattache, par une filiation plus ou moins sensible, à telle autre vérité qui précède ou qui suit, contient toutefois un sens complet en soi-même , et réalise un tout facile à saisir indépendamment de quoi que ce soit qui l'environne ;

Enfin, présenter , dans le cadre le plus restreint, les principes fondamentaux de ce que nous tenons pour la philosophie rationnelle et substantielle de Montaigne , et démontrer, par l'analyse des hauts enseignements de cemoraliste,que, loin de s' ériger en apôtre d'un scepticismeabsolu, s'il enseigne aux hommes à se défier du témoignage des sens et des lumières de la raison, il les exhorte d'ailleurs à s'abandonner sans réserve aux avertissements de la conscience, et les incite, en leur mettant au cœur l'amour de Dieu et du prochain , le respect de tout devoir et la pratique de toute vertu , à mériter, par une exacte observation des lois divines

et humaines, le renom des gens de bien et tout ensemble celui de bons citoyens, ce qui est, à vrai dire, le dernier terme où les doive mener l'étude de la sagesse :

Voilà, quant au fond et quant à la forme, l'ouvrage qui nous a paru le plus propre à populariser, non pas le livre des Essais , dont la lecture demeurera, quoi qu'on puisse faire, le privilège exclusif des personnes lettrées , mais la philosophie réelle et positive de Montaigne, en toutes les vérités constantes, rigoureuses, invariables, auxquelles nos études analytiques nous permettaient d'initier les personnes dépourvues de lettres; voilà l'ouvrage que nous avons entrepris à notre tour, par le désir de nous rendre utile à cette foule de lecteurs studieux et intelligents, qui, bien qu'ils ne soient pas en état de comprendre l'idiome de nos pères, n'en sont pas moins capables d'apprécier les leçons du grand moraliste, et pas moins dignes, partant, d'être placés entre ceux-là que le cardinal du Perron qualifiait d'honnêtes gens. —

Nous ne nous dissimulons pas les objections que pourra soulever un pareil ouvrage. Certains critiques peut-être, sans se préoccuper autre-

ment des motifs qui nous l'ont fait entreprendre, s'attaqueront de prime abord à la manière dont nous l'ayons exécuté. Se prévalant de ce mot si juste, qu'on croirait avoir été inspiré à son auteur par la lecture des Essais ^ a Le stjle est V homme même ^yi ils ne manqueront pas dédire: c'est profaner l'œuvre de Montaigne, même en ce qu'on doit envisager comme sa philosophie morale et pratique, que de sacrifier ainsi l'écrivain au penseur 5 idiome, style, expressions, tout concourt à donner de la force et de l'énergie aux pensées de ce philosophe, et Ton ne tend à rien moins qu'à vouloir tout altérer et tout dénaturer, en s' avisant d'apporter le moindre changement à quelque partie que ce soit de son œuvre.

Après avoir répondu d'avance à nos censeurs qu'il est difficile que leur admiration, que leur vénération puisse aller plus loin que la nôtre pour tout ce que nous ont laissé l'esprit et la plume de Montaigne; après leur avoir bien et dûment attesté que nous n'avons eu spécialement en vue, quand nous formulions notre livre, que l'avantage des personnesàqui le défaut d^ études interdit la lecture ^^% Essais^ que pourrions-nous faire de mieux que d'ajouter avec Voltaire: « Ce n'est pas lelan-

gage de Montaigne, c'est son imagination qu'il faut regretter ? » Et, pourtant, malgré le respect qu'on doit aux jugements de l'un de nos plus célèbres écrivains , combien ne déplorons-nous point de ne pouvoir, par des qualités qui ne sont le partage que des plus rares génies, compenser, pour nos lecteurs, la privation du plaisir que procurent à ceux qui sont en état de lire Montaigne, et la puissante originalité de son style, et l'ancienneté même de son langage! Mais quoi, l'inépuisable habileté de Voltaire n'eût-elle pas reculé devant une telle entreprise?

A ne considérer, toutefois, que le but particulier de notre ouvrage, ne sommes-nous pas en droit d'opposer à l'axiome, dont nous prévoyons peut-être à tort que s'armera contre nous la critique, cet autre axiome, dont l'application doit évidemment remonter jusqu'à l'origine du monde : (( Qui veut la fin^ veut les mojensl )) Bien plus, ne trouvons-nous pas, dans Montaignelui-même, un bienveillant défenseur tout prêt à embrasser notre cause, tout disposé à nous soutenir, au besoin, contre les préventions de nos plus sévères Âristarques?

fi le sçais bien^ dit-il , quand ïois quelqu'un

« qui s'arresteau langage des Essais^ que i'ai- « merois mieulx qu'il s'en teust : ce n'est pas a tant eslever les mots, comme desprimer le sens, R d'autant plus picquemment que plus oblique- « ment. Si suis ie trompé, si gueres d'aultres {( donnent plus à prendre en la matière ; et, com- « ment que ce soit, mal ou bien, si nul escrivain fi l'a semée ny gueres plus matérielle, ny au moins a plus drue en son papier. Pour en renger da- « vantage ie n'en entasse que les testes : que i'y « attache leur suitle, ie multiplieray plusieurs & fois ce volume. Et combien y ay ie espandu « d'histoires qui ne disent mot, lesquelles qui (( Youldra esplucher un peu ingénieusement, en « produira infinis Essais. Ny elles, ny mes aile- K gâtions, ne servent pas tousiours d'exemple, a d'auctoritô ou d'ornement ; ie ne les regarde pas a seulement par l'usage que l'en tire : ellesportent « souvent, hors de mon propos, la semence d'une « matière plus riche et plus hardie ; et souvent, à « gauche, un ton plus délicat, et pour moy qui H n'en veulx en ce lieu exprimer davantage , et « pour ceulx qui rencontreront mon air. ;;

Nous le demandons franchement à toute personne exempte de préventions , qui ne laisserait ^

non plus que nous, de professer une admiration sans fanatisme pour le délicieux idiome de Montaigne, pouvions-nous offrir une justification plus complète et plus décisive de notre ouvrage , que ces paroles si concluantes du maître : a le <( sçais bien 5 quand i'ois quelqu'un qui s'arreste (( au langage des Essais , que i' aimerais mieulx (( qu'il s'en teust : ce n'est pas tant eslever les (( mots , comme desprimer le sens , d^autant plus (c picquemment que plus obliquement?)) Nesemble-t-il pas que Montaigne, en parlant de la sorte 3 imposait à ses véritables appréciateurs le devoir de propager, en tant qu'il dépendrait de chacun d'eux, non pas son langage, dont il faisait , convenons-en 5 trop peu d'état , et à l'égard duquel il avait pourtant quelque raison de dire (( Tescris mon livre à peu d'hommes et à peu (( d'années,)) mais bien le sens de ces hautes et puissantes vérités, dont, en dépit de sa modestie , il devait bien savoir que l'usage regarderait tous les hommes, et que la durée embrasserait tous les temps?

Il y a surtout un point , dont nos censeurs chercheront sans doute à se faire un argument victorieux contre nous, c'est de nous être permis d'in-

terpréter queîques-imes des pensées de Montaigne; nous nous fondons encore , à cet égard ^ sur ces deux passages des Essais : « En mes escripts (( mesmes, iene retreuye pas tousiours Tair de ma c( première imagination : ie ne sçais ce que i'ay <( voulu dire; et m'escliaulde souvent à corriger <c et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu c( le premier qui valait mieulx. )> — « Puisque ie « ne puis arrester l'attention du lecteur par le (( poids; hé bien, c'est tousiours autant de gagné, <( s'il advient que ie l'ar reste par mon embrouil- « leure. <( Voiremais, il se repentira par aprez « de s'y estre amusé. » C'est mon; mais, il s'y « sera tousiours amusé. Et puis , il est des hu- « meurs comme cela, à qui l'intelligence porte « desdaing ; qui m'en estimeront mieulx de ce c( qu'ils ne sçauront ce que ie dis : ils concluront >( la profondeur de mon sens par l'obscurité. »

On conviendra qu'il était difficile de se railler plus ouvertement, plus complètement, et de soi et des autres. Mais, il n'appartient qu'au génie d'en user sans plus de façon envers ses lecteurs , tant il a le pouvoir de leur faire tout accepter , ou de les payer du moins avec usure de ce qu'ils ne pourraient lui faire accepter à lui-même. Ces

paroles de Montaigne nous remettent en mémoire le mot du grand Corneille : un jour qu'un de ses amis lui demandait l'explication d'un certain vers que le public avait accoutumé d'applaudir à outrance, et que le poète, après y avoir bien réfléchi 5 ne pouvait parvenir à comprendre : Ma foi , répond-il naïvement , je ne sais trop ce que j'ai voulu dire, mais ce n'est plus mon affaire j cela est écrit , cela est applaudi , libre à chacun d'y appliquer un sens quelconque j pourvu que ce soit un sens profond , je ne saurais manquer d'avoir fait un vers sublime!

Avons-nous eu le bonheur de prêter un sens profond aux pensées du maître, alors qu'elles sont devenues l'objet de nos interprétations? Nos critiques ne pourront-ils même , en de certains cas, nous opposer un sens plus ou moins contraire au nôtre , et nous affirmer que tel est le sens propre de Montaigne? Mais, leur objecteronsnous à notre tour, ne venez-vous pas de l'en^ tendre dire avec une rare franchise : a le ne re- (( treuve pas tousiours l'air de ma première (( imagination? )> Donc, en présence d'un pareil aveu , sans vouloir contester le moins du monde la justesse de vos inductions, il ne saurait y avoir,

ce nous semble ^ de juge irrécusable en ce débat 5 si ce n'est Montaigne lui-même j et peut-être ferions-nous bien de nous garder de son jugement 5 à moins qu'il ne fût arrivé à l'un de nous de découvrir en son emhrouilleure quelque vérité sublime !

Quant au développement que nous avons jugé à propos de donner à un assez grand nombre de ses autres pensées 5 nous rappellerons à nos lecteurs un fait que signale particulièrement La Dixmerie; à savoir qu'il faut souvent chercher à la lin du livre l'objet que Montaigne semble avoir voulu traiter dans le premier chapitre. Il y a plus, nous avons maintes fois retrouvé aux extrêmes limites des Essais , tantôt le complément 5 tantôt la modification de certaines matières dont il s'était déjà occupé soit au milieu, soit au commencement même de son ouvrage. Ce sont donc, le plus ordinairement, les matériaux de Montaigne que nous avons mis en œuvre, en de telles occasions, pour compléter, autant que nous le pouvions faire, toute cette partie à^no^ Etudes. Mais, nous avons cru pouvoir, lorsque la nécessité l'exigeait, ne pas nous en tenir à ce seul mode d'opération. Toutes les fois que l'horizon,

venant à s'élargir à nos yeux , nous présentait quelque nouveau point de vue moral , propre à servir de corollaire aux préceptes du maître^ nous avons pensé que nous n'excédions point la franchise de nos droits , en cherchant à éclairer nos lecteurs 5 pourvu que nos conceptions ne tendissent qu'à fortifier pour eux les doctrines de Montaigne.

Nous n'avons fait néanmoins, en cela même , que profiter de la licence que nous accordait le moraliste par ces paroles de l'un des trois derniers passages que nous avons cités : (( Mes aile- (( gâtions ne servent pas tousiours d'exemple, (( d'auctorité ou d'ornement; ie ne les regarde (( pas seulement pour l'usage que i'en tire : elles « portent souvent , hors de mon propos , la se- (( mence d'une matière plus riche et plus hardie; (( et souvent , à gauche , un ton plus délicat , et (( pour moy qui n'en veulx en ce lieu exprimer (( davantage , et pour ceulx qui rencontreront (( mon air. v

Est-il vrai qu'eu ce qui touche ces développements, nous ayons été assez heureux encore pour rencontrer Vair de Montaigne? On ne saurait du moins nous refuser la justice de recon-

naître que^, si nous avons largement usé , à cet égard, de la liberté que nous tenions de Montaigne lui-même, nous ne nous sommes point montré jusque là téméraire, de vouloir jamais en abuser.

Pour en venir à nos résumés , qui ne sont pas la partie la moins importante de nos Etudes ^ dire que nous avons souvent réduit vingt pages de Montaigne aux simples proportions d'un proverbe ou d'une maxime , n'est-ce pas démontrer suffisamment avec quelle religieuse persévérance nous nous sommes assujetti à pratiquer cette leçon 3 la première peut-être que doive s'imposer quiconque a fait dessein de donner au public un livre de morale : — Prendre le temps d'être court?

Il ne nous reste plus qu'à motiver la marche exceptionnelle que nous avons suivie dans les deux derniers chapitres de la troisième division de notre ouvrage. Sans nous préoccuper des raisons qui, bien qu'il vécût en un temps de pur despotisme , et sous le régime arbitraire du bon plaisir, portèrent plutôt Montaigne à plaindre la condition des rois qu'à déplorer l'oppression des peuples, nous constaterons seulement que , s'il

s'avise quelquefois de rappeler aux souverains leurs devoirs envers les nations, il ne se met guère en peine de soutenir les droits des nations à rencontre de la tyrannie.

Si donc 5 prenant à tâche de combler, en nos Etudes^ cette lacune du livre des Essais , nous nous sommes permis d'emprunter à l'éloquent discours d'Estienne de la Boëtie,sur la Servitude volontaire^ les éléments qui nous eussent fait défaut dans le livre du maître pour compléter notre ouvrage , à quel titre nous reprocherait-on d'en avoir usé de la sorte, n'eussions-nous eu même en vue que d'honorer un nom que la sainte amitié de notre philosophe a rendu si célèbre , un nom que le monde littéraire a coutume de confondre dans ses sympathies avec celui de Montaigne?

Mais , rappelons ce que disait Montaigne luimême, en parlant du discours de son frère d'adoption : a II l'escrivit par manière à' Essaj en <( sa première ieunesse , à l'honneur de la liberté (( contre les tyrans. Il court pieça ez mains des « gents d'entendement, non sans bien grande et (( méritée recommendation | car il est gentil et

(( plein , ce qu'il est possible C'est tout ce que

<( i'ay peu recouvrer de ses reliques, moy qu'il

« laissa d'une si amoureuse recommendation , la (( mort entre les dents ^ par son testament , heri-- (( lier de sa bibliothèque et de ses papiers , oultre (( le livret de ses œuvres que i'ay faict mettre en (( lumière. Et si suis obligé particulièrement à (( cette pièce ^ d'autant qu'elle a servy de moyen à (( nostre première accointance 5 car elle me feut « montrée longue pièce avant que ie l'eusse veu, et (( me donna la première cognoissance de son nom, ({ acheminant ainsi cette amitié que nous avons (( nourrie , tant que Dieu a voulu , entre nous , (( si entière et si parfaicte que certainement il ne (( s'en lit gueres de pareilles , et entre nos hommes (( il ne s'en veoid aulcune trace en usage. )>

On nous objectera peut-être qu'après avoir ainsi loué ce discours, qu'il appelle — un tableau riche, poly et formé selon l'art, — Montaigne, reculant devant l'idée de le publier lui-même, nous vient faire cet étrange aveu : a Parce que <t i'ay trouvé que cet ouvrage a esté depuis mis (( en lumière , et à mauvaise fin , par ceulx qui (( cherchent à troubler et changer Testât de nostre <( police, sans se soucier s'ils l'amenderont, qu'ils « ont meslé à d'aultres escripts de leur farine , ie (( me suis dedict de le loger icy. »

Comment, dirons-nous, parce qu'il y a des hommes qui font abus des meilleures choses , est-ce donc un motif si puissant, pour tous les autres , de n en point user? Et d'où provient , en une telle occasion , la pusillanimité de Montaigne, ce hardi penseur en toute espèce de matière, s'il est yrai qu'il doive , quelques lignes plus loin , se prendre à disculper en ces termes les intentions de son ami : « Mais il avait une aultre maxime (( souverainement empreinte en son ame, d'obeyr (( et de se soubmettre tresreligieusement aux (( loix soubs lesquelles il estait nay. Il ne feut (( iamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné (( au repos de son païs, ny plus ennemy des re- (( muements et nouvelletez de son temps 5 il eut (( bien plustost employé sa suffisance à les estein- (( dre qu'à leur fournir de quoy les esmouvoir (( davantage : il avait son esprit moulé au patron (( d'aultres siècles que ceulx cy ? ))

Quel danger Montaigne pouvait-il bien voir à mettre lui-même en lumière ce chef-d'œuvre de logique à la fois et d'éloquence? La justification d'Estienne de la Boëtie ne se trouvaitelle pas loyalement formulée, dans ce passage si péremptoire de son discours : « Il y a trois

(( sortes de tyrans j ie parle des meschants (( princes? v

Cela posé , nous ne faisions 5 ce nous semble 3 que nous conformer en quelque façon à l'usage où Ton est aujourd'hui de donner ce discours à la suite des Essais , lorsque ^ nous référant au suffrage de Montaigne et à l'estime de la postérité 3 touchant la valeur de cette œuvre de génie , nous l'envisagions comme un appendice auquel devaient s'étendre nécessairement nos Etudes ^ et que nous considérions le résultat de notre Analyse spéciale sur l'objet traité par Estienne de la Boëtie, et mis au contraire ^ soit involontairement, soit systématiquement 5 en oubli par notre philosophe, comme devant être le complément obligé de notre ouvrage.

On connaît maintenant la fin et les moyens du livre que nous offrons au public; on a même entendu Montaigne répondre aux objections les plus graves ou les plus spécieuses qui peuvent y être faites; quant aux préventions qui viendraient l'accueillir, on sait qu'il n'est puissance au monde qui ne risquât de perdre pour le moins son temps à vouloir combattre des préventions.

Nous sommes , au surplus , bien éloigné de

prétendre que nul autre n'eût été capable de tirer un meilleur parti de notre ouvrage, et ne fût parvenu à le mieux mettre en exécution; il suffit à notre amour-propre que personne ne doive se croire en droit d'en revendiquer l'idée.

Avec les riches matériaux que, sans crainte de l'altérer et de l'appauvrir, chacun peut détacher de cet impérissable monument que le génie du sage prit soin d'élever à la raison humaine, nous en savons plus d'un qui n'eût point vainement projeté de bâtir un temple à Montaigne : nous avons dû borner notre ambition à lui ériger un autel.

Que si le titre qui nous a paru le mieux convenir à cette œuvre, devait, pour de telles raisons que nous ne saurions prévoir, ne se concilier point l'assentiment de tout le monde , puissions-nous rencontrer, parmi nos lecteurs, quelque nouveau du Perron , de qui la bienveillance daigne nous tenir compte de nos longs et sérieux travaux, et nous autorise du moins à placer au frontispice de notre ouvrage ce modeste intitulé : Manuel des hoiinétes gens^ par un homme de bien!

Résumons- nous eu deux mots : nous avons

entrepris ces Etudes en vue de populariser la philosophie de Montaigne; nous les mettons avec confiance sous le patronage des érudits de bonne foi.

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