DE DIEU
Le vrai moyen de juger sainement des choses du ciel, c'est de s'abstenir de vouloir en juger.
— Il n'y a point de matière dont nous ne soyons plus pertinemment en état de discourir que de la nature divine. Toutes lumières à cet égard, hormis celles que l'homme a reçues de Dieu même avec la foi , ne sont et ne peuvent être que doute, erreur ou folie.
—Rien du nôtre ne peut s'assimiler, sous aucun rapport que ce soit, à la nature divine , qu'il ne Fentache
cFautant dlmperfectîoii. La raison nous dit entre autres que rien ne se fait de rien , et nous en concluons que Dieu n'a pu bâtir le monde sans matière ; comme s'il nous avait mis en main, par Toctroi même de celte raison, la clef et les ressorts de sa puissance. Nous savons, en outre, que le corps humain ne peut voler aux nues; que le soleil accomplit sa course de chaque jour, sans que nous ayons le pouvoir d'en retarder un seul instant la marche régulière; que les bornes de la terre et des mers ne peuvent se confondre; que Teau est instable et sans fermeté; qu'un mur intact et sans fissure est impénétrable à un corps solide; que Fhomme ne peut vivre dans les flammes, ni se trouver tout à la fois et au ciel , et sur la terre, et en mille lieux de l'univers. Voilà nos règles et nos limites; mais, c'est pour nous, et non pour lui, que Dieu les a faites; mais, c'est nous, et non pas lui, qu'elles enchaînent; et c'est à faire aux chrétiens, que de témoigner comment, lorsqu'il lui plaît, il n'en est point qu'il ne puisse franchir. En effet, pourquoi Dieu, l'être doué de toute force et de toute puissance, se serait-il donné à lui-même des entraves? Et de qui donc, en pareil cas, aurait-il fait choix, pour se dessaisir en faveur de ce nouveau lui-même, des moindres bénéfices de son privilège? Mais, supposer qu'infini et immuable comme il l'est , il aurait pu restreindre à une certaine mesure, et transporter même à autrui les attributs quelconques de sa divinité, n'est-ce pas admettre qu'il lui aurait été pos-
rREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE I. 87
sible de changer à son gré les conditions de sa nature? Or , bien qu'il soit vrai de dire qu'il n'y a rien d'impossible à Dieu, s'il est un fait pourtant qu'il semble permis, non seulement à la plus haute raison de ne pas comprendre, mais à la foi la plus robuste de ne pas accepter, c'est assurément ce fait étrange : que Dieu puisse vouloir , et qu'il doive pouvoir cesser d'être Dieu.
Quelle pitié que l'homme , dont la main ne saurait forger un atome, oi le souffle animer un ciron, s'abuse à ce point sur les rêves de son imagination, qu'il ose, l'insensé, s'attribuer un privilège interdit à Dieu même; à savoir, celui de faire des dieux! Comme les enfants s'effraient à la vue de leur compagnon , qu'ils croient avoir changé en un être puissant et redoutable, parce qu'ils se sont pris, dans leurs jeux, à lui barbouiller le visage; ainsi les hommes tremblent et s'humilient devant leur semblable, persuadés qu'ils sont d'avoir logé en lui une âme divine, parce qu'ils l'ont placé là, sculpté en marbre ou coulé en bronze, sur ce piédestal Iqui l'élève de deux ou trois coudées au-dessus de leur tête. Singulière façon d'honorer celui qui les a faits , que d'honorer celui qu'ils ont fait! Étrange manifestation de gratitude envers le Créateur , que ce culte dldolàtrie qu'on les voit porter aux pieds de la créature !