‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 10 sur 175 · PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV

maine est si active, si puissante, si irrésistible, que, bien que nous sachions, même par expérience, que telles impressions, qu'ils nous contraignent parfois à recevoir, sont mensogères , n'est-ce pourtant qu'à grand'peine que nous parvenons à nous soustraire momentanément aux illusions , sous l'empire desquelles ils tiennent notre intelligence comme enchaînée.

— Il existe entre Fàme et les sens comme une lutte continuelle de mensonge et de tromperie , qui, résultant de l'organisation particulière des derniers ou de la disposition accidentelle de la première, les rend dupes en quelque sorte, tantôt Fàme des fausses apparences que ne laissent pas de lui apporter les sens, tantôt les sens des métamorphoses que ne font que trop souvent subir à leurs perceptions les perpétuelles vicissitudes de Tàme : d'où il suit que, plongé sans cesse dans les ténèbres du doute et de la rêverie, l'homme, sur quelque objet que s'exercent les facultés de son entendement, ne saurait trouver le plus ordinairement, soit en lui, soit hors de lui, que causes de méprise et de trouble , que sources d'incertitude et d'erreur.

— Comme l'âge et la santé, dans leurs continuelles variations ; tendent à changer, soit en bien, soit en mal , l'apparence que nous recevons des objets par l'entremise des sens , il en résulte qu'il n'y a rien de

moins certain pour nous que F économie de nos perceptions. Il y aurait donc folie, d'une part, à compter plus qu'on ne le doit sur le rapport des sens , et, d'une autre, à vouloir fonder sur un pareil témoignage aucune vérité arrêtée, aucun jugement invariable.

— L'intelligence humaine est sans communication directe avec les objets extérieurs; elle ne peut les connaître, elle ne peut les apprécier que par l'intermédiaire des sens. Or, les sens transmettent à l'âme, non pas les qualités proprement dites du sujet qui les affecte , mais la simple apparence de ces qualités , sans garantie de ressemblance, ni quelquefois même de réalité; en outre, comme il n'y a rien de constant, rien d'immuable dans la nature , et que toutes choses, au contraire, y étant soumises à un perpétuel changement, ne cessent, loin d'avoh^ une existence réelle et permanente, de tenir en quelque sorte le milieu entre le iiaître et le mourir^ il s'ensuit que la raison , qui, d'ailleurs, ainsi que les sens, n'est souvent qu'un instrument imparfait et partant infidèle, doit, lorsqu'elle vient à vérifier l'exactitude des jugements qu'elle a formés sur le rapport des sens, rencontrer, à chaque épreuve, de nouveaux objets, dont des sens également nouveaux ne sauraient lui apporter que de nouvelles apparences , propres à provoquer à leur tour de nouveaux jugements.

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