‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 11 sur 175 · DE LA RAISON · texte numérisé non relu

DE LA RAISON

Nul irest vraiment cligne du nom d'homme, qu'autant qu'il a pris sur soi-même assez d'ascendant pour n'obéir plus aux lois de la nature, que sous le bon plaisir des lois de la raison.

La raison humaine, tant il arrive même au sage d'en confondre à toute heure et sur tout point Fus et l'abus, est comme une arme enchantée , dont les vertus et les effets magiques changent et varient à Finfini, selon la vigueur et la dextérité de celui qui la manie et l'agite.

— Ce sont, hélas! disons-nous , les attributs de la fortune, que l'inconstance et la diversité! mais, nous devrions bien réfléchir qu'elle n'est, cette fortune, en toute sorte d'occasions, ni plus légère ni plus variable que la raison humaine.

Celui qui prétend imposer ses jugements et ses opi-

nions à aulrui , et les lui faire adopter sans débat et sans contrôle, sur la foi de sa seule expérience, c'està-dire d'après l'examen plus ou moins approfondi qu'il en a pu faire, celui-là donne à entrevoir le peu de croyance qu'il y a lieu d'accorder à ses discours , et ne laisse pas de démontrer combien la raison y est faible.

Nous regardons moins au fond qu'à la forme des individus; et ce qui règle la mesure soit de l'attachement que nous leur portons durant leur vie , soit des regrets dont nous entourons leur mémoire , quand il nous arrive de les perdre, c'est, non pas leur mérite propre et essentiel, mais le concours de certaines qualités extérieures, qui frappent et subjuguent nos sens, plutôt qu'elles ne touchent et ne persuadent notre raison.

Lorsqu'on voit certains animaux faire la distinction du bien ou du mai , jusqu'au point de rechercher ou d'éviter, à leur préjudice même, ce qui peut être utile ou nuisible à ceux-là qu'ils servent, comment comprendre, comment s'expliquer de pareils phénomènes, si on ne les considère comme provenant d'une nature qui pense et qui raisonne ?

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