‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 101 sur 175 · DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XI

rance est, sans contredit, un des plus beaux et des plus sûrs témoignages que nous puissions donner de notre jugement.

•— Un personnage savant ne saurait Fétre en toute espèce de chose. Mais, l'homme suffisant ^ qu'on peut qualifier ainsi pour le distinguer de celui qu'on nomme le savant^ en ce qu'il ne sait que tout juste ce qu'il doit savoir ; un pareil homme est suffisant non seulement eu égard aux seules matières quïl connaît, mais par rapport même à toutes celles qu'il ignore.

— Il y a une sorte dïgnorance qui ne le cède ni en honneur ni en courage à la science ; c'est celle où Ton n'arrive qu'après avoir passé, à force d'études et de veilles , par tous les degrés de la science même, dont elle est, non pas assurément le but , mais presque toujours, du moins, la dernière conséquence. Aussi, quiconque est parvenu à ce résultat, loin quïl se prête aux abus du monde , en acceptant ce qifil ne peut réfuter, aime mieux avouer son ignorance à l'égard de tout ce quïl est hors d'état de comprendre, que de se donner pour compétent sur des matières qui excèdent la portée de soii intelligence.

— Acquérir du savoir, c'est apprendre à connaître son ignorance ; et la plus grande partie des choses qu'on sait, est la moindre de celles qu'on ignore.

— Nous ne sommes , est-ce à croire , savants que de la science présente; car, pour ce qui regarde les choses passées , nous en sommes , à vrai dire , tout aussi peu instruits que des choses futures.

— La nature est un livre mystérieux , où , en dépit des découvertes que s'enorgueillit d'y faire chaque jour Fesprit humain , le sage n'est encore parvenu qu'à déchiffrer ces mots : conjecture et ignorance.

— Autant Thomme instruit s'éloigne de l'ignorant par la science, autant il s'en rapproche par le doute.

— Nous ne voyons , nous ne concevons généralement rien , au-delà du cercle étroit des connaissances que nous avons personnellement acquises.

— Ce que les hommes les plus versés dans l'histoire générale et particulière du monde, savent ou croient savoir, non pas seulement des faits qui remontent aux siècles les plus reculés , mais de ceux-là qui se succèdent dans le pays même qu'ils habitent , est moins que rien eu égard à ce qu'ils en ignorent; et la plupart des découvertes ou des inventions qu'ils acceptent comme choses nouvelles dans les annales de l'esprit humain , ne passent pour telles à leurs yeux, que faute d'avoir pu franchir l'intervalle des temps et des lieux, pour venir., à titre de choses anciennes , prendre place dans le domaine étroit de leurs

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