DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XI
soin qu'elle ne nous donnât que des receltes propres à décharger notre àme de toute inquiétude. Fruit amer et pernicieux de ses leçons! nous troublons notre vie par le soin que nous prenons de notre mort, et notre mort par celui que nous donnons à notre vie. Et, pourtant, s'il est vrai que ce soit moins contre la mort que contre ses apprêts mêmes , que la philosophie nous prépare, imitons la stupidité du vulgaire , que son insouciance met à Fabri de nos perpétuelles anxiétés. Bon Dieu! si, pour vivre en paix, il nous suffit d'être ignorants, tenons désormais à ce prix école de bêtise : c'est Fextrême avantage que la science nous promette, et l'ignorance nous permet d'en jouir à peu de frais et sans beaucoup de peine.
— Ce qui prouve combien nous devons peu compter sur les secours de la philosophie dans les adversités humaines , c'est l'étrange liberté qu'elle nous donne , alors que ses préceptes nous deviennent insuffisants pour soutenir le poids de la mauvaise fortune, de détourner notre vue et notre pensée des maux qui nous assiègent ; comme si nous avions en notre pouvoir la science de l'oubli , et que , pour nous distraire des dangers que nous découvrent les lumières du savoir, il ne s'agît que de nous replonger, sous notre bon plaisir, dans les ténèbres de lignorance !
230 ÉTUDES SUR MOiNTÀIGNE,
Qui compterait les hommes par leurs bonnes et par leurs mauvaises actions , il s'en trouverait un plus grand nombre de parfaits entre les ignorants que parmi les savants : on le peut dire même sans faire distinction d'aucune espèce de vertu.
— L'ignorance conduit l'homme au salut par Thumilité et par la foi , tandis que la science le pousse à la perdition par l'orgueil et par Tincrédulité.
— L'ignorance, par le défaut même de lumières, qui Toblige de s'en remettre à la raison d'autrui du soin de la guider et de la maintenir dans les voies droites et battues, offre à la société humaine des garanties d'ordre et de sécurité, qu'on ne saurait attendre du savoir, dont l'esprit d'indépendance et d'innovation, sans cesse en lutte avec les lois, les mœurs et les croyances les plus sages et les mieux affermies , devient au contraire une des causes les plus actives des troubles et des désordres de ce monde.
La science et la vérité peuvent venir se loger en nous sans l'aide du jugement; ainsi du jugement, qui peut s'y établir et s'y développer sans le secours de la science et de la vérité : l'aveu même de notre igno-